HUITIÈME DISSERTATION
SUR L USAGE QU ON PEUT FAIRE DES RACINES DES LANGUES ET DE LEUR COMPARAISON POUR EXPLIQUER l'aNCIENNE GÉOGRAPHIE , LA MYTft©- LOGIE , ET LE TEXTE HÉBREU DE l'ÉCRITCJRE SAINTE.
On ne peut découvrir les vraies étymologies des noms propres que par comparaison .
Quand on auroit réussi a développer les vraies? racines de^ langues et l'artifice de leur composition, Ton 11 'auroit pas grand sujet de s'applaudir cle ce travail, si cétoit un objet de pure curiosité. On a indiqué en général dans la première dissertation les utilités que Ton peut tirer de cet ouvrage; mais personne n'est obligé de les croire, à moins que Ton n'en donne quelque exemple. On croit avoir montré dans la sixième, §. 4? <Jue l'on peut par la nouvelle méthode trouver des étymologies plus justes des termes hébreux que celles que l'on a données jusqu'à présent; et c'est déjà quelque chose. Il s'agit de faire voir encore que son utilité est égale dans les autres langues. Le lecteur remarquera que Ton cherche les étymologies des noms par comparaison ; qu'en expliquant un terme hébreu, on donne par-là même le sens de ceux qui lui correspondent dans les autres langues; que c'est leur analogie qui sert
de preuve. Il est bon de rappeler ici le principe sur lequel on s'est fondé.
Pour nommer un objet, dans tous les temps et dans tous les pays, les hommes ont fait attention à ses qualités les plus sensibles et les plus frappantes. Tous les peuples, ayant les mêmes organes, ont dû être affectés partout de même, être touchés des mêmes rapports ; par conséquent , dans toutes les langues, on a dû donner à tel objet un nom qui exprimât la même ou les mêmes qualités ., qui signifiât la même chose. Les noms divers du même objet, dans les différentes langues, doivent donc être ordinairement la traduction ou l'équivalent les uns des autres. Aussi, on a fait voir que les Hébreux, les Grecs, les Latins, les François, pour désigner le ciel , se sont arrêtés tous à l'idée d'élévation, que les noms différens qu'ils lui ont donnés expriment également ce qui est au-dessus de nous : et c'est la première idée qui se présente à l'esprit. Par ce rapport d'analogies ., l'on se croit en droit de rejeter les éty~ mologies que des écrivains très habiles ont données de ces mêmes noms, parce que n'étant fixés par aucune règle . ils les ont données à l'aventure. On va le montrer, non plus pour les termes hébreux > mais pour les noms grecs.
Q\)pon>Qç? le ciel, n'est point dérivé de crôpisê, la lumière, puisqu'il signifie aussi le palais de la bouche ; mais il vient de pav, élévation, parce que le ciel est au-dessus de nous, comme le palais est audessus de la bouche. Voilà certainement le seul rapport qui ait pu leur faire donner le même nom; il
u'étoit pas plus mal de dire en grec le ciel de la bouche , que de dire en françois le ciel dun lit. La version syriaque du ps. 22 a conservé la même allusion, verset 16,, Adhœsit lirigua inca cœlis palati mei. Oùpavoç ne vient pas non plus de opoç, terminus, ni de paco, video, pour la même raison.
OAjproç, autre nom du ciel, ne vient point deoÀoç Àaprpoç, totus fulgens , comme on l'explique ordinairement; ni de oâÀiko ttouç, perdens pedes, comme le veut Scaliger, parce que le mont Olympe fatigue les pieds de ceux qui y montent; ni de "O LD'TOy (holamim bo), immortelles in eo , comme le prétend le Clerc, parce qu'il est la demeure des immortels. Sa racine est lop, lup, élévation. La preuve, c'est que OÀup/rroç est aussi le nom de cinq montagnes connues des géographes ; Tune dans la Thessalie ; l5autre dans l'Élide, où étoit la ville d'Olympie; la troisième dans l'île de Cypre; la quatrième dans la Mysie; la cinquième dans l'Ethiopie, sur le bord de la mer Rouge. Or ce nom ne peut convenir au ciel et à cinq montagnes qu'à cause de leur rapport général d'élévation. Le Clerc a donc eu tort d'imaginer que le mont Olympe dans la Thessalie avoit tiré son nom de la fable; c'est au contraire l'équivoque du nom Olympe y montagne et ciel, qui a donné lieu à la demeure fabuleuse des Dieux sur le mont Olympe, et à toutes les rêveries d'Homère.
Application de cette méthode à la géographie.
On comprend par cet exemple, comment Ton doit expliquer les anciens noms des lieux. Leur étymologie ne doit point être tirée de la fable, et rarement de l'histoire , parce que les lieux ont été nommés avant la plupart des événemens, vrais ou faux,, dont on croit qu'ils ont été la scène; et rarement un fait historique a pu faire oublier le nom déjà usité d'un lieu, pour lui en substituer un nouveau. Il faut convenir qu'un grand nombre de villes ont porté les noms de leurs fondateurs, mais alors leur fondation est une époque connue dans l'histoire. Cela n'est arrivé qu'à celles qui ont été créées tout k coup , ou rebâties par des souverains ou des conquérans, non pas à celles qui se sont formées par des accroissemens insensibles. Pour les montagnes , les mers, les lacs ,, les rivières, les îles, les provinces, les royaumes, ils ont ordinairement tiré leurs noms de leurs qualités , ou génériques ou particulières ; les montagnes, de l'idée générale de hauteur ; les lacs et les fleuves , du terme générique d'eau ou de courant; les villes, du mot commun d'habitation ou d'enceinte, ou des collines , des rivières, des forêts, près desquelles elles étoient assises.
Les difFérens lieux ont sans doute été nommés par leurs premiers habitans. Or, comment pouvoit s'y prendre une famille de colons, nouvellement arrivée dans une contrée, pour désigner les différentes parties de son domaine? Ici c'est l'habitation, la
demeure; là, c'est la plaine ou la campagne; d'un côté le ruisseau ou la rivière; de l'autre la montagne, le rocher, ou la forêt; plus loin le marais, ou le vallon, etc. C'est ainsi que les villageois dressent encore aujourd'hui la topographie de leur territoire, et toutes les nations ont fait de même. Ces noms simples et communs, imposés d'abord par les pères, furent conservés par leurs enfans et se perpétuèrent; voila pourquoi l'on trouve tant de noms de lieux ou identiques ou synonymes, c'est que les lieux se ressemblent. Lorsque plusieurs familles, fixées dans un même continent, eurent établi un commerce entre elles , et que l'on put passer d'une contrée dans une autre, on les distingua de même par leurs propriétés. Un canton se nomma le pays gras et fertile; l'autre le pays des forêts et des broussailles; celui-ci îe pays montueux ou pierreux; celui-là le pays bas ou aquatique, etc. Quand il fat question de désigner des pays lointains dont on n'a voit pas une connoissance détaillée, il fallut les caractériser par les points cardinaux qu'indiquoit le cours du soleil : ainsi l'on distingua les terres de l'Orient et celles du Couchant; les régions du Midi ou de la chaleur, et celles du froid ou de la bise. Les habita ns des campagnes se servent encore de la même méthode pour distinguer et limiter leurs héritages.
Faute d'avoir réfléchi sur ce procédé enseigné par la nature ,, les Grecs, et les Latins leurs copistes, ne nous ont débité que des rêveries sur l'ancienne géographie; et les sa vans modernes^ quoique beaucoup plus sensés, ont envisagé souvent les noms de lieux
comme s'ils a\ oient été donnés sur une mappemonde par des géographes occupés à arpenter l'univers. Parce qu'ils ont trouvé une signification à ces noms dans l'hébreu, ils les ont attribués à des Phéniciens, comme si les autres nations n'a voient pas eu l'esprit de désigner leurs propres habitations : ce u'étoit pas assez de chercher les racines des noms dans l'hébreu, il falloit les montrer encore dans la langue du pays où les lieux sont situés. Il est naturel sans doute de puiser l'étymologie du nom d'une ville de la Grèce dans la langue grecque, d'un fleuve dltaîie dans la langue latine , d'une montagne des Gaules dans l'ancienne langue des Gaulois. ïl falloit se mettre a la place des premiers habitans, pour sentir comment ils ont envisagé les objets pour les distinguer, ïl falloit enfin comparer les noms dans les diverses langues , comme l'on tâche ici de le faire , et comme on va l'essayer dans quelques exemples. Les noms propres ayant moins changé que les noms appelîatifs, ils doivent avoir mieux conservé la structure de l'ancien langage , et mieux faire sentir la signification des racines.