LA MER ROUGE
La mer d'Arabie étoit appelée par les Hébreux la mer des joncs et des herbes, ÊfiD Q^ (jam suph) parce qu'ils y croissent en si grande abondance , qu'en plusieurs endroits les vaisseaux ont peine à s'en débarrasser, ce qui rend la navigation périlleuse. Les Septante et les anciens auteurs grecs traduisirent ce nom par ipuQpaix 6aÀa<Tcroc, du mot ip'jQpoç, espèce de lierre ou d'arbrisseau , qui s attache comme les herbes marines et qui leur ressemble; dont le
nom est dérivé de puÔrjp, bride, lien; la version étoit fidèle. Mais les Latins confondant ce terme avec ipvQpoç, rouge , traduisirent mare rubrum, la mer Rouge; et les voyageurs, aussi bien que les grammairiens, ont cherché fort inutilement cette prétendue rougeur de la mer d'Arabie.
Il est bon de remarquer que suph , cpiixoç, fipvov, alga> V algue marine, ou les joncs , sont tous des noms formés de racines qui expriment un lien, une corde y parce qu'avant l'invention du lin et du chanvre, on s'est servi d'herbes, et surtout d'herbes aquatiques pour faire les cordes et les liens. C'est pour la même raison que les noms divers qui expriment le lin en hébreu et dans les autres langues , sont tous synonymes de lier ou attacher.
Bochart a cru que le nom ipvQpaïa. venoit d'Esaiï ouEdom, dont lenomse traduit en grec par IpuQpoç; on sent bien que cette allusion est sans fondement.
chananeens, phéniciens.
De tous les noms des anciens peuples^ il n'en est peut-être aucun de plus célèbre, ni dont l'origine soit plus obscure que celui des Phéniciens. Les uns ont dit, selon la méthode des Grecs, qu'il venoit d'un certain Phénix, fils de Neptune et de la nymphe Libye; fable fondée sur ce que les premiers Phéniciens qui abordèrent en Occident, y vinrent de Libye ou de Carthage, montés sur des vaisseaux. Les autres, que Phénicien signifie rouge, parce que ces peuples habitaient les bords de la mer Rouge, pure équivoque dont je viens de montrer la source. Certains ont
prétendu que ce nom faisoit allusion à la couleur de pourpre dont on faisoit grand commerce à Tyr; quelques-uns l'ont rapporté aux palmiers appelés «potvocgç. Bochart Fa expliqué par pJJ? |3 (ben anak) fils des géans ou des héros. Toutes ces étymologies sont purement arbitraires.
îl est incontestable , et le même Bochart Fa très bien prouvé, que les Phéniciens sont la postérité de Chanaan, et le même peuple qui est appelé Chananéens dans l'Ecriture sainte; il est étonnant que cet habile homme n'ait pas aperçu que ces deux noms expriment la même chose, que l'un est la traduction de l'autre. [J^D (chenâan) signifie un marchand, un négociant,- or, Pœni, Phœni, Phœnices, qui a pour racine |D (peu, phen) de V argent , le trafic, V usure, ne donne pas une autre idée. CWJD (plieninim) en hébreu, signifie des richesses ondes bijoux; ocpevoçj à'çpvoç, a le même sens en grec. Pœni, Phœni, est évidemment en latin le même terme qne/œnus , le profit , l'usure , et que notre vieux mot fenin , argent, dont nous avons formé finance, financer, financier. Un Phénicien ou un Ghananéen est donc un négociant. Personne n'ignore que les peuples de la Syrie et de la Palestine furent les premiers qui s'adonnèrent au commerce. Dès le temps de Jacob, c'est-a-dire vers Fan 2 5oo du monde, nous voyons les enfans d'Ismaël porter en Egypte des drogues et des parfums. Cette inclination s'est conservée parmi les descendans de Chanaan ^ surtout chez les Carthaginois, qui en étaient une colonie, et elle se soutient encore aujourd'hui chez les Juifs.
Bochart prétend que ces peuples ne voulurent point conserver le nom de Chananéens, à cause de la malédiction portée contre Ghanaan leur père ; mais ce fait est certainement faux, puisque du temps de Jésus-Christ on le leur donnoit encore , témoin la Chananée dont il est parlé ^ Matth. i5, 22 , qui venoit des environs de Tyr et de Sidon. Il est vrai que les Grecs et les Latins ne comioissoient point ce nom, parce qu'il étoit syriaque; mais ils lui substituoient celui de Phéniciens qui exprimoit la même chose dans leur langue. Or, ni chez les uns, ni chez les autres, le nom de marchand ou négociant n'étoit une injure.
Application des mêmes principes à la mythologie.
Personne n'ignore les divers systèmes imaginés par les savans pour découvrir l'origine de l'idolâtrie et des fables du paganisme, ni les difficultés qu'on y a opposées. Les uns ont prétendu que toute la mythologie n'étoit autre chose que l'histoire sainte défigurée et corrompue, que les Grecs et les Latins avoient adoré sous les noms de leurs dieux les ancêtres du peuple juif. Mais on a peine à comprendre comment les Grecs ont pu avoir connoissance d'Abraham ou de Moïse, dans un temps où les nations avoient peu de commerce entre elles , où , bornées à satisfaire les besoins delà vie, elles s'informoient peu de ce qui se passoit ailleurs. Qu'importoit aux habitans de Tlonie ou du Péloponèse de savoir ce
qu'on faisoit dans la Palestine? Quand ils l'auroienî appris par hasard, quel eût été le motif de leur vénération pour des personnages étrangers? S'ils eussent choisi ces hommes respectables pour les objets de leur culte ^ ils les eussent honorés sans doute sous les mêmes noms, sous lesquels on les leur eût fait connoître.
D'autres ont imaginé que l'écriture hiéroglyphique ou symbolique des Egyptiens avoit donné lieu à l'idolâtrie de ce peuple , et qu'il l'avoit communiquée aux autres nations. Si cela étoit, il leur eût transmis en même temps le culte qu'il rendoit aux animaux et aux productions de la nature; et c'est ce qui n'est point arrivé. Dans le temps où les Sages de la Grèce allèrent voyager en Egypte, les Grecs avoient déjà une religion , et aucun monument ne nous apprend qu'ils en aient changé.
Plusieurs pensent que les fables grecques sont l'histoire de la Grèce même, embellie ou plutôt altérée; que par ignorance et par grossièreté les enfans changèrent bientôt en culte religieux le respect et la reconnoissance qu'ils conservoient pour leurs pères, pour les fondateurs des villes et des états, pour les inventeurs des arts et des sciences : que les poètes, habitués à personnifier toutes choses, augmentèrent l'erreur en créant de nouveaux êtres que l'on s'accoutuma insensiblement à regarder comme des personnages réels; que les équivoques et l'oubli de l'ancien langage ont fait transformer en aventures romanesques des histoires très simples et très communes; qu'enfin les usages purement civils,
dont on avoit perdu de vue le véritable objet, devinrent des cérémonies mystiques; que les passions attentives à profiter des erreurs populaires joignirent bientôt le libertinage à la superstition, et achevèrent ainsi l'ouvrage monstrueux que l'ignorance avoit commencé.
Ce système, mieux lié que les autres, trouverait peut-être plus de partisans , si on n'y avoit pas mêlé des accessoires capables de îe décréditer. Comme on trou voit dans l'hébreu Fétymologie de plusieurs noms des dieux, on a fait revenir encore les Phéniciens sur la scène; l'on a supposé que c'étaient eux qui., par des narrations entendues de travers, avoient donné lieu à Terreur.
Si on eût commencé par montrer que le grec et l'hébreu ont les mêmes racines, le ministère des Phéniciens devenoit inutile y et on eut trouvé dans le grec même, l'explication des fables grecques.
Je ne suis point en état de disputer d'érudition avec les deux plus illustres partisans de cette opinion, Bocliart et le Clerc; mais il me semble que l'on peut simplifier leurs idées, ne pas tirer les étymologies de si loin , et à l'aide de leurs lumières, approcher un peu plus près de la vérité.
Je ne prétends cependant pas, en suivant le même système, renoncer entièrement aux deux autres. La mythologie ayant été un ouvrage d'ignorance et de fantaisie, formé en plusieurs temps et en différens lieux, diverses causes y ont contribué^ et sans doute qu'il faut les rassembler toutes pour rendre raison de toutes les fables. Les partisans de la première
opinion en ont expliqué quelques-unes assez heureusement; ceux qui tiennent pour l'écriture égyptienne ont donné de même quelques dénouemens fort ingénieux; on peut profiter des uns et des autres. Les Grecs ont pu apprendre quelques fables des Egyptiens ou des Phéniciens ; pour le fond de leur mythologie, c'est autre chose. Je penche à croire que les équivoques du langage et l'ignorance des opérations de la nature ont été le principe le plus fécond des extravagances du paganisme, et que Ton en peut retrouver le germe dans les opinions et les usages qui subsistent encore aujourd'hui parmi les peuples de la campagne.
D'abord il me paroît que l'équivoque du nom de Dieu dans toutes les langues, a été une des sources de l'idolâtrie. Ce nom , comme Ta très bien remarqué le Clerc, n'a signifié dans son origine qu'une nature supérieure , élevée au-dessus de nous; un être respectable , à qui Von doit de V honneur. \V\iï, biïi nW$ (adon, el, eloah)^ en hébreu; ©soç, Zeoç, Aïoç, en grec; Deus, numen, en latin; Dieu en françois; Due y Dei, Dey, Diou, dans les patois, n'expriment rien autre chose que supérieur^ élevé en dignité. Dans l'impossibilité où étoient les hommes de connoître et de caractériser la Divinité en ellemême, pouvoient-ils mieux la désigner qu'en l'appelant F Etre supérieur, l'Etre souverain?
Je dois la preuve de cette étymolqgie; et cette discussion, quoique peu agréable, est absolument nécessaire. Adonà certainement pour racine, don, den, dun? élevé ou élévation, au propre et au fi-
guré. Àstvoç, en grec, grand ou terrible; <?uvaroç , grand, puissant, capable, honorable, Idoneus, en latin, digne ou capable; en ancien françois, dun , dune y élévation, et don , titre d'honneur.
El, al, en hébreu, est le même que'altus en latin; ocMopa'., en grec, bondir, sauter, s élever par des sauts; akQoy, augmenter, faire croître, élever, nourrir, comme alo ; altier, en françois, superbe, sont tous dérivés de cette racine.
Celle du mot eloha est lo, lou, d'où est venu notre verbe louer, synonyme à exalter, et àÀuco, en grec, s élever, s enorgueillir ;\ a, As sont augmentatifs en composition grecque ; hàù fort ou beaucoup; xAet'co, honorer, rendre célèbre; les Latins l'ont conservé dans inclytus ; lie, en patois bourguignon, grand, excellent; chère lie, grande chère, excellente chère.
®£oç, Dieu, en grec a le même sens, puisque è$à signifie honorer; 6ua, Qutot, cèdre ou pin, arbres fort élevés. Ta lui est équivalent dans les langues orientales ; Phtà , nom de Dieu en cophte , et 1H (thau) eu hébreu signifie quelque chose d'élevé , d'exposé k la vue pour servir de signe, un poteau. Il avoit encore le même sens en latin , où Tala sîgnifioit père, et dans le moyen âge, c'a été un nom de dignité. Nous le retrouvons aussi dans les Gaules; tayon, en picard et en vieux françois signifie grand* père, et dans le style des eaux et forêts, tayon est un vieux chêne*
Dey , Due , Dieu , Deils , Dius , Divus , sont originairement le même mot que Osoç, par le change-
ment facile du t en d; ils expriment tons grandeur, élévation , et par analogie quantité , "H (dei) en Arabie est le chef de l'état ; le Dey d'Alger ; *H (dai , dei) , en hébreu et en chaldéen , quantité et abondance. Doge à Venise et à Gènes est le chef de la république ; 84 est augmentatif en composition grecque et latine ; dais en françois est un pavillon élevé pour servir de couverture.
Zeùç y autre nom synonyme a Deus , est encore le même en changeant le d en dz ; Ça est augmentatif en grec; aw souffler, Çocyjç, qui souffle impétueusement : il est analogue à notre adverbe sus et çà ; on sait que le z est une lettre étrangère aux Latins et aux Gaulois.
Au lieu de Zzxjç et Atoç, les Romains disoientjoz^ joupiter 9 jou-pater , jovis. On sent l'affinité des deux syllabes zou et jou. Ce dernier signifie encore élévation en françois et dans les patois ; être à jou, c'est être perché ou élevé , d'où est venu jucher ; jou ? en vieux gaulois, sapin > arbre fort élevé; /ow£ est une élévation sur le visage, et jouir , c'est être le maître : aussi jou chez les Latins désignoit encore le ciel; sub Jove, sous le ciel, à la belle étoile. On dit qu'il en est encore ainsi chez les Chinois , où Je même terme signifie le ciel , et le Dieu du cieL Cette racine n'est point inconnue aux Orientaux ; j'y rapporterois volontiers JV (jah) l'un des noms de Dieu , quoiqu'on lui attribue communément une autre origine. Je ne parlerai pas de numen , on sait bien qu'il ne signifie rien autre chose que puissance; mais j'observerai en passant qu'il n'est pas étonnant
DES LANGUES. m
que les noms jX et ïT se trouvent en hébreu dans une infinité de noms propres ; c'est que dans leur origine ce sont deux syllabes augmentatives.
H est certain par ce détail que toutes les nations se sont accordées à caractériser la Divinité par l'idée d'élévation , de grandeur , de puissance, de supériorité. Mais comme ces qualités pouvoient convenir aux hommes dans un degré inférieur, on a malheureusement donné à plusieurs d'entre eux un titre qu'on auroit dû. réserver pour le seul Etre suprême, et les sentimens de respect que Ton avoit pour eux ont ainsi dégénéré en culte religieux.
On a donc attribué le nom de Dieu d'abord aux ancêtres , dans le même sens que les Latins les nommoient majores ; ensuite aux rois dont on reconnoissoit par-la l'autorité, et de là est venue la multitude de ceux que l'on nommoit Zeus , ou Jupiter. On la donné aux juges , aux sa vans, qui avoient enseigné quelque chose d'utile, comme nous leur donnons encore aujourd'hui la qualité de maître.
On a nommé de même les esprits ou intelligences à qui l'on attribuoit les phénomènes de la nature dont on ne connoissoit pas le principe, parce qu'on regardoit ces esprits comme des êtres plus puissans que nous. Un homme épouvanté par le bruit et les effets du tonnerre , dont il ne comprend pas la cause, n'a d'autre ressource pour calmer son imagination effrayée que d'attribuer ce météore à un esprit puissant qui en est l'auteur ; et voilà Jupiter armé de la foudre. C'est ainsi que le peuple se figure encore aujourd'hui que les orales sont suscités par
ISfi ELEMENS PRIMITIFS
des démons ou par des sorciers. Un laboureur frappé des merveilles de la végétation , et qui n'en conçoit pas le mécanisme, se persuade qu'elle est l'ouvrage d'une intelligence bienfaisante qui y préside ; de là sont nés Cérès, Pomone et Bacchus. Celui-ci, à la vue d'une fontaine , d'une rivière dont la source ne tarit jamais , incertain d'où peuvent venir ces eaux dont il ne voit pas l'origine , cbercbe à soulager sa peine, en supposant qu'un génie les fournit par un pouvoir supérieur, et cette créance enfanta les dieux des fleuves et des eaux. Celui-là , maîtrisé par une passion qui l'emporte malgré lui et qui le tyrannise, en accuse un esprit malfaisant plus puissant que lui, comme le peuple attribue au diable tout ce qui lui arrive de sinistre ; voilà comme ont été créés Vénus, Plutus , Mars , Némésis , etc.
Dès qu'une fois l'on a eu commencé d'établir ces divinités factices et commodes, elles ne coùtoient rien à multiplier; l'on n'y a pas épargné la peine, et on leur a donné des noms qui expriment leurs caractères et leurs fonctions. On en verra bientôt un exemple '.
1 C'est une idée aussi ancienne que 7e inonde eu universellement répandue , que la matière ne se meut point d'elle-même , qu'il faut un esprit po r lui donner le branle , surtout pour produire des mouvemens réguliers. Lorsque des peuples sauvages ou peu h ihi es dans les arts ont vu pour la première fois une montre , ils n'ont pas manqué de supposer qu'une intelligence renfermée dans cette machine en fai— soit jouer les ressorts et en régloit la marche ; pour peu qu'on eût voulu aider leur admiration, ils se seroient prosternés devant une horloge. La même persuasion a fait e oire aux peuples encore grossiers que les différentes parties de la nature où ils remarquoient des phénomènes constans et réguliers , étoient animées ou conduites par autant d'intelligences différentes ; encore une fois , que l'inertie soit
Les premières colonies qui vinrent peupler la Grèce, apportoient avec elles la créance d'une Divinité suprême et unique, aussi bien que l'habitude de lui faire des offrandes et des sacrifices ,, et de lui demander de^ bienfaits. Ces usages une fois établis ne se perdent plus, parce que le sentiment continuel du besoin les entretient et les perpétue. Mais lorsque l'imagination fut frappée de la présence d'un esprit ou intelligence particulière qui présidoit à telle partie de la nature, on perdit de vue l'Auteur unique de l'univers , pour ne plus faire attention qu'à ce Dieu particulier dont on avoit besoin pour le moment présent. Ainsi les fêtes et les sacrifices de la moisson et des vendanges ne furent plus célébrés à la gloire du seul Dieu créateur de toutes choses, mais à 1 honneur de Cérès et de Bacchus. C'est la pente invincible du peuple grossier de particulariser les objets de son culte, et jusque dans la :>lus spirituelle de toutes les religions , l'on a une 3eine infinie a le garantir de cet écueil. L'esprit humain ne s'accoutume point à l'idée d'un être immense, infini, qui suffit a tout; l'imagination fatiguée du poids de cette majesté qu'elle ne comprend points cherche à se mettre à son aise, veut en partager les attributs et les fonctions. Telle est sans doute l'origine de l'adoration des anges , que les anciens Pères del'Eglise ontreprochéeaux premiers hommes» On alla plus loin. Il y avoit eu des hommes
essentielle à la matière , c'est une idée puisée dans la nature ; les matérialistes , avec toutes leurs subtilités , ne viendront jamais à bout de l'arracher du sein de l'humanité.
célèbres, à qui Ton a voit donné le même nom qu'à certaines divinités , à cause de quelque art qu'ils avoient inventé ou enseigné , de quelque exploit par lequel ils s'étoient signalés. Il étoit tout simple que Ton appelât Cérès ou boulangère une femme qui** avoit montré à préparer le blé et à faire le pain ; et Bacclius, ou donneur de liqueur, celai qui avoit introduit l'usage du vin. Bientôt l'identité du nom fit confondre ce personnage avec l'intelligence ou divinité particulière que Ton eroyoit présider à la moisson et aux vendanges, et l'on attribua a cette divinité toutes les aventures d'une ou de plusieurs personnes , qui souvent avoient vécu en différens temps et en différens lieux. De là , il a résulté un assemblage monstrueux d'histoires qui se contredisent , et que les poètes ont habillées comme il leur a plu 1 ; les mythologues eux-mêmes, pour débrouiller ce chaos, ont été forcés de reconnoître qu'il y avoit eu plusieurs Jupiter, plusieurs Bacchus^ plusieurs Vénus, etc., et cela est vrai.
Il n'y a qu'à jeter un coup d'œil sur la théogonie d'Hésiode^ on verra qu'il commence par un reste de tradition informe de l'histoire de la création ;
1 Les contradictions des historiens et des mythologues ne peuvent surprendre , dès que l'on sait que l'origine des fables n'est autre que l'histoire naturelle et civile grossièrement expliquée. On conçoit pourquoi Diodore de Sicile retrouvoit en Egypte le fond de la plupart des fables grecques. C'est que les phénomènes de la nature et les usages primitifs de la vie ont été les mêmes en Egypte et dans la Grèce ; il n'est pas étonnant qu'ils aient occasionné les mêmes équivoques et les mêmes contes chez des peuples divers. De là étoit venu ce préjugé des Romains qui croyoient voir les dieux de Rome dans les divinités gauloises, et le culte d'Isis chez les Germains..
qu'ensuite personnifiant le ciel, la terre, toutes les parties de la nature , il mêle leur généalogie à celle des premiers chefs de colonie qui ont peuplé la Grèce ; et que cette confusion ridicule de dieux et de héros, d'êtres imaginaires et de personnages réels, n'est qu'une rapsodie sans suite et sans raison , dont on peut expliquer des morceaux détachés, mais dont on ne concevra jamais l'ensemble.
Les Métamorphoses d'Ovide ne sont fondées que sur l'équivoque des noms des personnages qu'il met sur la scène. Ce sont des hommes changés en bêtes ou en arbres, parce qu'ils en portent les noms. Un roi devient loup parce qu'il s'appelle Lycaon , une tisserande est changée en araignée parce qu'elle s'appelle Arachné , cest-a-dire faiseuse de toile , comme l'insecte a qui. l'on a donné le même nom pour la même raison , et ainsi des autres.
Une preuve toujours subsistante que les fables doivent leur origine à l'ignorance des phénomènes de la nature , et aux équivoques du langage , c'est l'opinion qui règne parmi les peuples de la campagne sur les feux nocturnes ou exhalaisons enflammées , dont ils ne comprennent pas la cause. Ces feux, très communs dans les pays marécageux , se nomment dans quelques patois clar ou clà, c'est-à-dire clarté, et par corruption cula. Cette prononciation vicieuse ayant fait perdre de vue le vrai sens du mot y et le peuple se figurant qu'une clarté en l'air ne peut être produite que par un esprit ,, Cula est ainsi devenu un personnage.
Cula y dit-on, se tient la nuit auprès des eaux et
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des marais, pour égarer et faire périr ceux qui sont assez imprudens pour s'approcher de lui. Si on veut s'enfuir alors , il court après le fuyard , et ne le quitte point qu'il ne Tait conduit au bord du précipice. Pour s'en débarrasser , ajoute-t-on, il faut ramasser une pierre et la jeter dans l'eau; alors Cula saute après la pierre et fait un éclat de rire, croyant avoir noyé sa proie. Le plus sûr , c'est de s'en éloigner d'abord le plus qu'on peut.
Il est aisé de distinguer ce qu'il y a de physique et de vrai dans cette narration , d'avec ce qu'une imagination effrayée y ajoute de fabuleux , et qui varie sans doute dans les anciennes provinces où ce phénomène est aperçu. On voit que les ignorans se ressemblent partout, et envisagent les choses de même. C'est ici un échantillon du canevas sur lequel ont été bâties les anciennes fables. Si Cula étoit tombé entre les mains des Grecs , ils en auroient tiré bon parti ; ils lui auroient donné des ancêtres, des aventures, une postérité; au lieu qu'il n'est connu parmi nous que des bergers et des valets d'écurie , il tiendroit une place honorable parmi les dieux du paganisme.
Le peuple pense de même de la conduite singulière des somnambules. Comme il ne peut pas se persuader que des hommes endormis soient capables d'agir, il aime mieux attribuer leurs actions aux lutins, aux esprits follets , aux revenans ; et de là sont nées tant d'histoires que l'on en fait dans tous les pays du monde.
II est bon d'ajouter ici un exemple de la manière
DES LANGUES. JOi
dont les équivoques du langage ont donné lieu à des pratiques superstitieuses. Autrefois , pour vouer ou destiner une offrande à un saint que Ton invoquoit dans quelque maladie,, on disoit, par exemple > ployer une offrande à saint Biaise ; ployer dans ce sens est le primitif des mots françois emploi, employer. Le peuple dit encore s'employer à quelque chose y pour s y adonner, s y appliquer. De bonnes femmelettes , prenant le terme de ployer dans sa signification propre , se sont imaginées que pour vouer une offrande, il falloit faire la cérémonie de plier la pièce de monnoie que l'on destinoit à cet usage; et je l'ai vu pratiquer ainsi fort sérieusement. Sur ces principes on va tenter l'explication de quelques fables. Si on se rencontre en quelque chose avec ceux qui ont traité les mêmes matières, c'est sans avoir eu intention de les copier.