SUR LES ÉLÉMENS OU RACINES DES LANGUES EN GÉNÉRAL
Raisons qui engagent à rechercher Jes racines ou les termes primitifs dès langues.
1 ous ceux qui ont étudié les langues anciennes, ou qui ont voulu faciliter cette étude aux autres , ont senti la nécessité d'en rechercher les racines, c'est-à-dire les mots primitifs , dont tous les autres sont dérivés. Ils ont cru avec raison abréger le travail par cette méthode. En fixant dans sa mémoire le petit nombre de ces termes originaux, on j imprime par-là même toute la langue dont ils sont les élémens. Posséder une langue, surtout une langue morte , ce nest autre chose que savoir la signification de tous les mots qu'elle renferme : la syntaxe ou l'arrangement s'apprend aisément par l'usage.
Les savans qui nous ont donné des dictionnaires des langues orientales et du grec, ont en soin de dis-
tinguer les termes qui leur ont paru en être les racines, et d'y rapporter les autres comme à la source; ont-ils réussi dans le choix qu'ils en ont fait? Ce sont les verbes qu'ils prennent ordinairement pour racines des autres mots ; n'auroient-ils pas dû s'attacher plutôt aux noms? Ceux-ci expriment les objets en eux-mêmes, les verbes signifient les relations qu'ils ont entr'eux : les hommes sans doute ont nommé les objets avant que d'en désigner les relations ; les noms sont donc plutôt des termes primitifs que les verbes. Ces derniers ont formé tout au plus les noms verbaux, qui signifient l'action même du verbe dont ils sont dérivés; les autres n'ont souvent rapport a aucun verbe et ne peuvent en tirer leur origine.
Les vraies racines sont monosyllabes.
La plupart des verbes , dans toutes les langues , sont composés de deux ou de plusieurs syllabes, tandis qu'il y a une infinité de particules et de noms qui n'en ont qu'une ; est- il naturel que le mot composé soit la racine du mot simple , plutôt que le simple du composé ?
Cette observation , déjà si claire , devient une espèce de démonstration , si l'on peut faire voir que chacune des syllabes, dans les mots composés, a par elle-même un sens particulier. Ces syllabes ou particules significatives étant, pour ainsi dire, les matériaux dont le mot est construit , ce sont elles que l'on doit considérer comme les véritables racines.
Dans les dictionnaires hébraïques où Ton s'est le plus attaché à les distinguer, il est encore un grand nombre de termes composés, dont les grammairiens n'ont pas pu découvrir la racine : si on peut la trouver aisément par une autre méthode, c'est une nouvelle preuve que la leur est fautive. Il y a de même une multitude de noms qui ont une signification fort différente des verbes dont on prétend qu'ils sont dérivés : cette dérivation n'est donc pas juste, et il faut leur chercher une autre origine. D'autres, en conservant le sens analogue au verbe dont on prétend qu'ils descendent, y ajoutent des significations qui lui sont absolument étrangères : il faut qu'ils les aient tirées d'ailleurs, et que ces noms soient formés de différentes racines.
Enfin, les grammairiens, pour ne point se départir de leurs principes, ont été souvent obligés de forger des verbes qui ne sont point en usage, pour servir de racines aux mots composés. Ne seroit-il pas mieux de renoncer à cette invention arbitraire, de ne mettre dans les dictionnaires que les termes usités, et d'en rechercher la racine dans les monosyllabes qui les composent?
Plusieurs savans en ont senti la nécessité; mais, ou la difficulté de cette recherche les a rebutés, ou ils en ont été distraits par d'autres études. J'entre aujourd'hui dans la carrière qu'ils n'ont fait qu'envisager de loin, et qu'ils auroient beaucoup mieux fournie que je ne puis faire.
La question n'est pas de savoir où l'on doit puiser les premiers élémens des langues. Tous convîen-
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lient que l'hébreu étant la plus ancienne et celle qui porte le plus de caractères de langue primitive, c'est à elle qu'il faut s'attacher. Mais l'hébreu fournit à peine trois cents monosyllabes; ce petit nombre suffira-t-il pour en composer près de deux mille mots principaux, indiqués ordinairement par les grammairiens, et les autres dictions dont ils n'ont pas encore montré la source? S'il ne suffit pas, où chercherons-nous les autres racines que les écrivains hébreux ne nous ont pas conservées dans leurs ouvrages? Comment les démêlerons-nous dans les termes composés, où elles sont souvent altérées et méconnoissa laies ?
Loin d'être effrayé de cette difficulté, je vais la grossir encore pour un moment. D'environ trois cents monosyllabes hébreux., il faut retrancher au moins un tiers qui ne sont différens entre eux que par la prononciation plus ou moins forte des lettres de même organe, prononciation qui met rarement de la diversité dans la signification des mots. Que restera-t-il après cette réforme? Soutiendra-t-on que la langue hébraïque n'est autre chose qu'une combinaison variée de deux cents monosyllabes?
J'ose le soutenir, et je crois être en état de le prouver. Cette pauvreté, excessive, si Ton veut, est une marque évidente de l'antiquité de cette langue; et si ce fonds modique étoit exactement comparé avec celui des langues les plus riches, peut-être la disproportion ne seroit-elle pas si grande qu'on le croit d'abord.
Il n'est pas impossible non plus de retrouver les
mots simples et monosyllabes, qui sont les vrais élémens cle la langue hébraïque. Quand il seroit vrai qu'ils ne sont pas tous dans les écrits des Hébreux, il y a d'autres sources où Ton pourroit les puiser. D'où les grammairiens ont-ils tiré leurs prétendues racines, lorsqu'ils ne les apercevoient point dans l'hébreu? Ils les ont empruntées du chaldéen^ du syriaque, de l'arabe, qui ont avec l'hébreu une conformité frappante, et qui sont évidemment différens dialectes d'une même langue. N'y auroientils pas également trouvé les particules monosyllabes, s'ils les eussent regardées comme les véritables racines? Or, si elles y sont, il est aisé de les y prendre.
Les vraies racines sont ordinairement des images.
Les dictions radicales, ou sons primitifs, doivent porter un caractère propre à les faire reconnoître; ce sont ordinairement des images. Les premiers hommes,, pour se faire entendre, se sont appliqués a peindre les objets, lorsque ces objets pouvoient être représentés. Ils ont employé pour cela le son de leur voix, le jeu de leurs organes, le geste de tous leurs membres; et cet artifice, inspiré d'abord par la nécessité^ est devenu dans la suite le germe de la danse et de la musique, et fait encore aujourd'hui la perfection de l'art oratoire. Le peuple, qui se livre volontiers à l'instinct de la nature ; les enfans, qui n'ont point encore acquis la facilité de s'énoncer, nous retracent tous les jours cette éloquence des
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premiers temps. Ils varient le ton de leur voix; ilschantent eu parlant; au défaut des termes, ils emploient les sons inarticulés; ils y ajoutent souvent le mouvement de leurs mains et de leurs pieds; Ton a de la peine à les corriger de cette habitude par l'éducation, et les hommes d'un caractère vif la gardent ordinairement jusqu'au tombeau.
Le premier jargon de l'enfance est un recueil de peintures. La langue se dénoue par les efforts que fait d'abord un enfant pour rendre les sons dont ses oreilles ont été frappées; l'imitation fidèle des objets sonores fait briller en lui les premières lueurs de l'esprit, et cette industrie naissante fait à chaque instant le plaisir innocent des parens et des nourrices. Les bergers dans les campagnes, pour appeler les animaux, imitent leurs différens cris. Qu'on me pardonne ces observations triviales; tel est le dictionnaire de la nature, et les premiers artisans du langage n'ont pas eu un autre maître \
Pour représenter les objets insensibles, les fonctions, les affections de l'âme, ils ont saisi les divers symptômes du corps qui les caractérisent : aimer, c'est serrer entre ses bras; haïr, c'est détourner le visage; craindre, c'est trembler ou demeurer immobile; admirer, c'est fixer ou élever les jeux. Ils ont peint la douleur par les soupirs et les cris; l'horreur, par les cheveux dressés; la surprise, par
1 Je ne prétends pas insinuer par-là que l'usage de la parole ne soie mi don que Dieu ait fait à nos premiers parens. Mais qu'il le leur ait communiqué d'abord dans sa perfection , ou qu'il leur ait seulement donné la faculté de l'acquérir , la faveur est égale ; c'est le talent qui nous distingue éminemment des animaux-
le mouvement brusque du corps en arrière, etc. Lame; l'esprit, la vie, c'est le souffle; la mort, c'est le repos ou le silence ' , etc.
Le même génie, qui a présidé à la naissance des langues, n'a point cessé de les diriger dans leurs progrès. Toutes fournissent un grand nombre de termes imitatifs : les cris des animaux, les différentes espèces de bruit sont ordinairement exprimées par des mots qui les peignent : nous en trouverions encore davantage, si le changement de prononciation n'avoit pas souvent altéré les images primitives*, et si les lettres pouvoient rendre parfaitement tous les sons qui ont été d'abord en usage. Un des principaux talens de la poésie consiste à rassembler a propos des expressions sonores , dont la cadence peigne les objets dont elle veut frapper l'imagination. Un combat, une tempête, la marche d'une armée, le cours d'un fleuve, le tapage d'une forge, ont exercé tour à tour le pinceau des plus grands poètes. Je pourrois rassembler ici quelques morceaux fameux
i Certains philosophes en ont très-mai conclu que les anciens n'avoient aucune idée de l'esprit, puisqu'ils le représentaient par une image sensible. On conclui oit de même qu'ils n'avoient aucune idée de Dieu, de la pensée, des passions , etc. Tous les noms qui les désignent sont tirés d'objets très matériels, comme je le ferai voir. Je voudrois que ceux qui ont fait sérieusement cette objection, eussent daigné nous dire comment il faudroit s'y prendre pour donner un nom caractéristique à un objet spirituel.
2 Voici un exemple de ces changemens : ap ou. jap est la voix du chien , parfaitement rendue par le verbe japper. Abboi, abboyer , qu i est plus doux et plus françois , ne peint pas si bien': PQ3 ( nabboah ) dont se servoient les Hébreux , a défiguré de nouveau l'image en y ajoutant un n paragogique. Le fry.-ïCa) des Grecs peint ie même objet d'une autre manière. Pour le latin latrafe., iî en est totalement différent.
en ce genre; mais il me reste une longue route U faire, je n'ai pas le temps de m'écarter pour cueillir des fleurs.