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IV

Les racines des langues sont en petit nombre.

Après la première dépense faite de termes simples et pittoresques, les hommes sont devenus très avares de leurs peines pour créer des mots nouveaux; ils se sont servis, tant qu'ils ont pu, de ceux qui leur étoient déjà familiers, pour exprimer leurs nouvelles idées. Les allusions, les oppositions, les métaphores leur ont fourni des couleurs pour peindre leurs pensées ; ils ont fait ce que nous faisons encore tous les jours : lorsque nous ne trouvons pas un terme propre pour exprimer un sentiment ou un objet , nous nous servons de celui qui nous paroît y avoir le plus de rapport.

Un exemple rendra ce procédé sensible. T {]&<%) en hébreu signifie la main, et par analogie le bras, le poignet d'un homme, la patte, la griffe d'un animal. Il exprime ce qu'on fait avec la main, l'ouvrage, le travail; la main d Âbsalom, c'est l'ouvrage d'Absalom. Il désigne ce qu'on tient à la main, un manche, une anse; ce qu'on prend, ce qu'on porte dans sa main , une part, une portion ; ce qui tient lieu de main , un gond , un soutien , une charnière faite comme la main , un assemblage. Il signifie encore ce dont on se sert comme de main, l'instrument, le secours, le ministère, le conseil de quelqu'un ; la force, parce qu'elle réside principalement dans la

main, la puissance. Ainsi , la main de Dieu, c'est Ja puissance, l'ouvrage de Dieu, son secours, son esprit, son inspiration. Il exprime ce qui est sous la main de quelqu'un , ce dont il peut disposer^ les hommes qui lui sont soumis, le terrain qui lui appartient, l'étendue de son domaine. La main, c'est le côté, comme nous disons à main droite , à main gauche ^ enfin jad signifie Fétenclue, l'espace que nous mesurons en étendant les deux mains. Voilà plus de vingt idées ai tachées a un seul monosyllabe; et si on veut consulter un dictionnaire françois, on verra que main dans notre langue n'a pas une signification moins étendue ni moins variée, que jad en hébreu1.

Une nouvelle raison du pelit nombre des racines primitives, c'est que les premiers hommes parîoient peu : uniquement affectés par les besoins indispensables de la nature , ils pensoient peu et n'avoient rien à dire. Aussi les voyageurs ont-ils remarqué que les peuples sauvages sont extrêmement taciturnes; ils demeurent assis ensemble des jours entiers sans parler. C'est la société qui développe les idées ^ qui multiplie les besoins réels ou imaginaires^ qui apprend à faire de la conversation un amusement. Plus les peuples se sont polis, plus ils sont devenus grands parleurs; l'art oratoire, art de luxe s'il en fut jamais, ne marche qu'à la suite des autres. On a reproché aux Grecs la démangeaison de

1 Ces deux termes étant monosyllabes , ce sont deux racines. Leur sens primitif est l'idée de lien , parce que la main nous sert de lien pour tenir et pour serrer. Cette idée est Tune des plus fécondes en analogies , comme on le verra dans le dictionnaire des racines.

10 ELÉMENS PRIMITIFS

parler; et l'abondance excessive de leur langue est

une forte preuve de ce défaut: or, parmi eux, les

Spartiates, dont les moeurs é toi eut les plus dures

et qui partaient le plus inaî^ étoient aussi ceux qui

partaient le moins, et dont la brièveté est passée en

proverbe.

Nous ne devons donc pas être surpris si la plupart des langues orientales sont pauvres , puisqu'elles sont les plus anciennes. C'est sans doute une des raisons du grand usage que font les Orientaux du style figuré et métaphorique, c'est qu'il leur est nécessaire. Moins les langues sont riches et abondantes, plus elles doivent conserver ce caractère, et plus elles approchent par-là même du langage des premiers hommes.

La langue en général est l'image des objets et de nos pensées; il n'y a donc, à la rigueur, de termes propres que ceux qui peignent, ou qui par une convention primitive ont été affectés à tel objet, lorsque cet objet ne peut fournir une image; voilà les seuls qui doivent passer pour racines des langues. Tous les autres mots qui ne sont, pour ainsi dire, que de seconde convention, sont des métaphores; ce n'est que par le long usage et l'habitude, qu'ils acquièrent enfin le droit de natur alité. Peser mûrement une affaire n'est pins une phrase métaphorique, elle a passé dans toutes les langues; elle renferme cependant deux métaphores, peser pour examiner ; mûrement pour attentivement.

Cette manière de former les langues a du nécessairement v mettre de l'obscurité; mais il finît se

souvenir que cette invention précieuse n'a point été l'ouvrage dune assemblée de philosophes^ ni de gens accoutumés à de profondes réflexions. C'est le peuple , ce sont des hommes simples et grossiers qui ont été les artisans de leur langage; et s'il est permis de le dire, peut-être des philosophes auroient-ils plus mal réussi. Ce n'est point sur des analogies étudiées, sur des rapports imperceptibles, qu'ils se sont déterminés à donner le même nom à différens objets; ils n'en ont considéré que les qualités sensibles. Toutes les étymologies fondées sur des réflexions subtiles sortent du naturel, et n'atteignent point au vrai génie des langues.

Il faut donc se mettre à la place des premiers hommes, pour deviner la raison du nom qu'ils ont donné à un objet, et le rapport qui a dû les frapper davantage. Il faut étudier leurs mœurs, parce que les moeurs et le langage sont nécessairement analogues; et pour retrouver les moeurs du genre humain dans son enfance, il ne faut point le chercher ailleurs que chez les Sauvages de l'Amérique. Cette méthode, que l'on a suivie avec succès pour découvrir les premières traces des arts et des sciences^ n'est pas moins nécessaire pour apercevoir les premiers essais du langage. Les choses de premier besoin, la nourriture, le vêtement, l'agriculture, les troupeaux, les phénomènes sensibles et ordinaires de la nature; voilà les principaux objets qui ont frappé les hommes, et auxquels ils ont d'abord donné des noms. C'est de ces objets simples qu'ils ont tiré toutes leurs allusions; c'est dans ces noms

primitifs qu'il faut chercher les racines de l'hébreu

et de toutes les autres langues.

Les dictions radicales sont les mêmes dans toutes les langues.

Lorsque j'ai dit qu'on peut étudier les élémens primitifs dans les différeras dialectes des langues d'Orient, je n'ai pas prétendu qu'il fût absolument nécessaire de les déterrer si loin. Les premiers hommes ont porté vraisemblablement partout le premier jargon qu'ils a voient formé pour leur usage, et qu'ils ont appris à leurs enfans. Ce langage aussi ancien que le monde ? ces termes originaux doivent donc se retrouver chez tous les peuples, et les racines de la langue hébraïque doivent être aussi les racines de toutes les langues de l'univers.

Un homme ne se détermine pas aisément a parler une langue étrangère dans un âge avancé : transplanté hors de sa patrie, il conserve jusqu'à la mort sa langue maternelle; il en fait usage, dès qu'il le peut; il ne sauroit oublier les sons auxquels ses organes se sont plies dès l'enfance; ils lui reviennent sans réflexion , il les mêle involontairement dans le nouveau langage dont il est obligé de se servir avec les étrangers. Pourquoi ne dirions-nous pas des peuples entiers ce qui est si vrai à l'égard de chaque particulier? Ils ont porté avec eux dans leurs migrations leur premier langage, ces termes courts .> simples, qui peignent les senti mens et les objets, que la nature encore brute suggéroit aux premiers hommes ,

et qu'ils ont transmis d'abord à leurs enfans. Ceux-ei les ont différemment combinés pour exprimer leurs nouvelles connoissances^, les nouveaux objets dont ils étoient frappés. C'est ce qui fait encore aujourd'hui le fond de toutes les langues. Le genre humain, divisé en tant de familles nombreuses, n'a point encore oublié l'ancien jargon de la maison paternelle, il prononce toujours dans sa vieillesse les mêmes sons qu'il a bégayés dans son enfance.

Mais enfin ceci est une question de fait. Trouvet-on dans les diverses langues, dans le grec, par exemple, dans le latin, dans le François, ces mots primitifs et monosyllabes, que je prétends être les vrais élémens delà langue hébraïque? Y conserventils le même sens, ou du moins un sens analogue? Si on peut le faire voir, la question est décidée; ces mots sont les restes précieux de la première langue , par conséquent la clef de toutes les langues du monde. Ils n'appartiennent pas plus à celle des Hébreux qu'à toute autre; mais ils y sont plus reconnoissables, parce que l'hébreu étant une des plus anciennes langues, elle approche plus qu'une autre de la langue primitive. C'est de celle-ci que les mots simples ont été empruntés, et qu'ils ont passé chez tous les peuples par l'organe des premières colonies qui sont parties de l'Orient, pour peupler tous les coins de l'univers.

Que l'on ne soit donc pas surpris, si je prétends retrouver les racines hébraïques, non-seulement dans les autres langues orientales , mais dans le grec, dans le latin , dans le françois, et même dans les di-

vers jargons ou patois des provinces. Ces langues , ces jargons ne sont point sortis tout à coup du sein de la terre : les matériaux en ont été apportés d'ailleurs. La nouvelle forme que ces matériaux ont prise, ne peut les dérober entièrement à des yeux attentifs. Il seroit presque aussi surprenant de ne pas les retrouver chez nous, que de ne pas avoir une bouche et une langue pour les prononcer,

Ce n'est pas par hasard sans doute qu'une diction monosyllabe conserve la même signification chez des peuples si éloignés et qui n'ont eu ensemble aucun commerce, surtout si l'on peut citer un grand nombre de ces termes. Or je crois déjà être en état de montrer au moins les deux tiers des racines monosyllabes subsistantes dans le françois, avec le même sens que dans l'hébreu, et j'espère, avec une étude plus longue et pins réfléchie., de les retrouver toutes sans exception. Il n'est pas nécessaire, pour expliquer ce phénomène, d avoir recours aux navigations des Phéniciens, ni à de nouvelles peuplades arrivées de l'Orient. C'est de l'Orient que nous sommes tous partis, et il n'a pas été besoin que de nouvelles colonies vinssent rapprendre à nos pères ces termes primitifs et simples qu'ils n'avoient point oubliés'. Ils les ont transmis fidèlement à leurs descendans, comme ils les avoient reçus de leurs ancêtres. Le mélange des peuples, le changement des climats, ne pouvoit manquer de produire de la diversité dans les langues, comme il a répandu de la variété sur les visages ; mais le fonds est inaltérable, et je soutiens qu'il y a moins de différence entre

l'hébreu et le françois, qu'il ne s'en trouve entre la physionomie d'un Lapon et une face Africaine.

On m'objectera peut-être que les Phéniciens, qui ont peuplé et policé la Grèce, y ont apporté leur langage avec eux, que les Grecs ayant passé de même en grand nombre dans l'Italie, les langues grecque et latine doivent être ressemblantes pour le fond, et que le françois n'est qu'un latin corrompu. Sans adopter cette généalogie qui sera examinée dans la suite, j'en tire le principe même de mon système, que la langue primitive est inaltérable. Partie des plaines de Sennaar, elle a séjourné et s'est embellie dans la Grèce; transplantée en Italie, elle a repris une nouvelle forme, pour venir enfin s'habiller à la françoise; la course est longue et la métamorphose singulière. Mais dès qu'on m'accorde qu'après quatre mille ans de voyages, elle reparoît parmi nous, peu m'importe quelle route elle ait suivie pour y arriver. Je n'en suis pas moins empressé de la connoître.

Ces termes simples, rencontrés si loin de leur première patrie, acquièrent une espèce de vénération par leur antiquité. On aime à les dépouiller des parures étrangères qu'ils ont reçues dans leurs divers séjours, pour les rendre à leur simplicité primitive. Nous retrouvons en eux des titres de notre commune origine, de nouveaux signes de fraternité entre tous les peuples et leurs diverses langues; nous remontons par eux jusqu'au berceau du genre humain.

Sans parler ici des motifs de religion, l'hébreu est donc la plus respectable des langues, et la Bible

est le morceau de littérature le plus précieux de lu nivers. C'est uu monument unique des mœurs et des connoissances des premiers hommes. Nous y retrouvons leur langage, avant les altérations qu'il a souffertes en passant par d'autres climats, et presque sans autre changement que celui qu'il reçut a Babel. C'est là, par conséquent, que nous devons chercher les termes primitifs qui ont servi de canevas pour toutes les langues du monde.

§• vi.

On peut encore reconnoître les racines hébraïques dans les autres langues.

Pour trouver sûrement les premiers éîémens du langage , il faut absolument confronter les langues entre elles, et c'est faute d'avoir suivi cette méthode, que les étymologistes ont ordinairement si mal réussi a les décomposer. On ne peut plus douter que l'on n'ait rencontré la vraie racine de l'hébreu, lorsqu'on aperçoit le même monosyllabe en grec ^ en latin, en françois, avec le même sens, parce que cette ressemblance ne sauroit être un effet du hasard; et l'on doit se défier au contraire de toute racine qui ne subsisteroit plus que dans une seule langue y a moins qu'elle ne désignât un objet propre a la nation qui s'en est servie.

On comprend assez que les termes primitifs de l'hébreu n'ont pas passé dans les autres langues, sans recevoir des changemens par la prononciation; j'espère démontrer que dans l'hébreu même ils n'ont point été prononcés d'une manière uniforme. Cette

variété étoit inévitable, parla façon dont les langues se sont formées. Un père bègue, ou qui prononçoit durement, donnoit la même habitude à ses enfans ; cette famille devenoit un peuple entier. Après quelques années, cette peuplade devoit trouver entre son langage et celui de ses voisins la même différence que nous remarquons quelquefois entre deux villages situés à un quart d'heure de distance ; ils parlent le même patois, mais avec des diversités frappantes. Si le commerce et les besoins mutuels n'avoient sans cesse rapproché les familles qui habitoient le même continent, bientôt la variété augmentée par degrés les auroit mises dans le cas de ne plus s'entendre. C'est ce qui ne manquoit pas d'arriver a celles qui passoient les mers, pour aller peupler de nouvelles contrées : après quelques générations ^ leur langage n'étoit presque plus entendu dans le pays d'où elles étoient parties. Quoique le fonds en fut toujours le même, la prononciation altérée le rendoit méconnoissable. La confusion des langues devoit donc nécessairement arriver parmi les hommes déjà multipliés et obligés de se séparer; mais Dieu fît par miracle, dans un même moment et au même lieu, ce qui ne seroit arrivé que par la succession des temps et la distance des climats.

Mais quelque altération que les termes primitifs aient soufferte, il est possible de montrer qu'ils sont toujours reconnoissables; que les changemens qui y ont été faits ne sont point l'ouvrage du hasard ou du caprice; que dans leur bizarrerie apparente, il' règne une certaine régularité; que la mé-

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canique dii langage a été aussi uniforme chez tous les peuples, que la marche cîe l'esprit humain dans l'usage qu'il en a fait. On le verra dans la dissertation suivante.

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