CERES ET SES MYSTERES
Je fais grand cas de l'érudition que le Clerc a répandue dans sa dissertation sur Cérès et ses mystères, tom. 6 de sa Bibliothèque univ. ; mais il semble qu'il tire d'un peu loin ses étymologies, et qu'il reste encore bien des choses à éclaircir dans cette fable. Je n'en examinerai que les principales circonstances.
i ° Cérès est , selon lui > Dio , reine de Sicile , qui apprit d'abord aux Siciliens, et ensuite aux Grecs, l'agriculture. Elle fut ainsi nommée de l'hébreu ^ (di) ,, abondance, parce que Dio la fit régner^ et les Grecs prononcèrent Avfco, Àvj; AvjprÎTvjp , la mère ou la reine Dio. Mais tous les auteurs conviennent qu'elle étoit nommée chez les Siciliens 2eto>, qui signifie le blé et le pain : le latin Ceres , même mot que BHJJ (gherès) blé moulu , en est la traduction. D'où je conclus que Àrîw ou Avî vient de cîatco, donner à manger, nourrir ; qu'il signifie nourricière, et exprime la fonction de Cérès; qu'il est ainsi l'équivalent des deux autres noms. J'en conclus encore que les Latins n'ont point reçu des Grecs l'agriculture ni le culte de Cérès, parce qu'ils en auroient emprunté les noms , s'ils en avoient appris ces usages.
2° Les poètes ont dit que Cérès étoit fille de Saturne et de la Terre, c'est-à-dire que l'agriculture est fille
tiOC> ELÉMENS PRIMITIFS
du temps , parce qu'il a fallu du temps pour l'apprendre. Tous les peuples ont commencé par être chasseurs,, pêcheurs et pasteurs, avant que de s'appliquer au lahourage.
3° Qu'une reine, ou plutôt une femme âgée et respectable de Sicile, voyageant en Grèce, ait enseigné l'agriculture ou l'art de faire le pain aux Grecs encore errans et nomades , et appelés pour cette raison EÀXyjvgç; qu ils lui aient érigé des autels pour ce bienfait, la chose est possible. Cependant, selon Tordre des migrations du genre humain , la Grèce a été habitée bien plus tôt que la Sicile , et l'agriculture a dû y être plus tôt connue. D'ailleurs j'ai peine à croire que ce soit pour honorer la mémoire deDio que l'on ait institué les fêtes d'Eleusis et leurs mystères, comme le prétend le Clerc. Ils faisoient , diton, allusion aux différentes aventures de Cérès ou de Dio ; ne seroit-ce pas plutôt l'histoire de ces aventures qui a été forgée a l'occasion des différentes cérémonies dont on ne devinoit plus l'origine.
Les fêtes d'Eleusis ne sont vraisemblablement dans leur institution que les réjouissances qui se font encore partout après la moisson. Dans les villages on fait dans chaque famille un petit régal le dernier jour de la récolte , et en finissant chaque espèce de travail. Ce festin est plus ou moins gai et somptueux à proportion que l'année est plus ou moins abondante. Dans quelques provinces on appelle cet usage prendre le chat , dans d'autres , tuer le chien , et il seroit difficile de trouver l'origine de ces façons de parler. Une preuve que ceci se rapporte aux fêtes
grecques de Cérès , c'est qu'on les célébroit quatre fois Tannée, relativement aux quatre espèces de travaux que l'on venoit de finir ; la iie au mois d'août, après la récolte du blé ; la 2e au mois de septembre , après avoir battu les semences ; la 5° au mois d'octobre , après avoir labouré et semé ; la 4 e au mois de décembre , quand on avoit achevé de battre les grains. Les laboureurs suivent encore fidèlement le même calendrier , sans avoir ouï parler de Dio ni de ses aventures.
Il n'y a qu'à jeter les yeux sur l'espèce de triomphe d'un jeune laboureur qui amène dans sa grange la dernière voiture de sa moisson. Le char est décoré d'un bouquet de fleurs champêtres; souvent on en fait encore un chaperon aux bœufs et une aigrette aux chevaux ; bien entendu que le conducteur n'oublie pas d'en mettre une cocarde sur son chapeau. La troupe de moissonneurs^ garçons et filles > forme le cortège j emportant sur leurs épaules les faux^ les râteaux, les fourches, instrumens de leur travail. On rentre ainsi gaiement et quelquefois en chantant et en dansant, souvent de nuit, quand on a fini tard. Voilà le premier germe de la pompeuse procession d'Athènes à Eleusis.
4° Le Clerc ne veut point que la figure que Ton portoit dans les mystères de Cérès, et que l'on nommoit \œ/.yo , fût Bacchus; mais la fête n'eût pas été complète sans lui. Jamais on ne s'est avisé de boire de F eau dans les repas de réjouissance^ partout où l'on a pu avoir du vin. Il n'est pas plus étonnant de voir promener la figure de Bacchus dans les fêtes de Cérès ,
que de voir porter le van de Cérès dans les Bacchanales , Mystica vannus Iacchi; c'est parce que les travaux de ces deux divinités sont mêlés ensemble, çt occupent les mêmes personnes.
5° Ce que dit le Clerc sur l'enlèvement prétendu de Proserpine est fort ingénieux, mais il me paroît qu'on peut l'expliquer plus simplement. Pluton ou Plutus, dieu de l'argent et des richesses , est un nom formé de.tW (lut, plut) , couvert , caché, non-seulement parce que For et l'argent sont cachés dans les entrailles de la terre, mais encore parce qu'on les cache soigneusement ; c'est l'étymologie du mot trésor. Les anciens ont supposé qu'un génie ou dieu particulier y présidoit, comme le peuple croit encore aujourd'hui que les trésors enfouis sont gardés par des esprits. Le nom de Pluton fut aussi donné à Aidonée, roi des Molosses en Epire, qui s'appliquoit à fouiller les mines. On dit qu'il enleva Proserpine^ c'est-a-dire qu'il enlevoit les trésors cachés. Le nom Perephatta composé de per augmentatif, et reph, couvert, caché ; celui de ILtpa&pQvn formé de même de per et saphan, sepheon , caché ou trésor ; celui de Proserpine , qui n'a fait que changer la prononciation du précédent, font aisément découvrir l'équivoque.
6° Proserpine étoit fille de Cérès, c'est-a-dire que les trésors et l'art de fouiller les mines sont venus a la suite de l'agriculture , et que c'est en labourant que Ton a découvert les premiers métaux. Cérès a cherché sa fille par toute la terre , parce qu'on porte du blé partout pour avoir de l'argent ; mais elle ne
la trouva que daus les enfers, parce qu'il faut foui lier très bas pour trouver des mines abondantes.
Il faut nécessairement recourir à cette explication allégorique, parce que l'histoire prise à la lettre , comme l'entend le Clerc , ne s'accorde point avec les mceurs des siècles où elle seroit arrivée, i ° L'on suppose Pluton occupé à fouiller les mines dans un temps où l'agriculture n'étoit pas encore connue dans la Grèce : or je ne crois pas que nulle part la métallurgie ait précédé le labourage. 20 L'on suppose de même la navigation en usage et le commerce établi entre la Grèce et la Sicile, tandis que les Grecs ne savoient pas encore faire du pain. 3° Comme je l'ai déjà remarqué , selon l'ordre des migrations des peuples , la Grèce a du être habitée et cultivée long-temps avant la Sicile. 4° L'on imagine un roi assez fou dans ces siècles barbares pour aller enlever une fille d'outremer, et une mère assez bonne pour courir après; cela sent les siècles de chevalerie. C'est un conte forgé parles Grecs, devenus galans et aventuriers, sur l'équivoque des termes que je viens d'expliquer. Us ne commencèrent a imaginer leurs dieux libertins et. querelleurs, que quand ils le furent devenus euxmêmes ; ils leur attribuèrent leurs moeurs, tout comme nos divers romans nous retracent le génie des siècles où ils ont été composés. 5° Toute cette allégorie répond exactement à l'explication que les savans ont donnée des mystères d'Eleusis ; ils ne renfermoient, dit-on, que des leçons sur les travaux et les besoins de la vie, et sur la conduite des moeurs» L'histoire de Cérès étoit sans doute de même trempe
que ses mystères; elle doit donc être expliquée d<
même.
Pour peu que l'on fasse attention aux moeurs des habitans de la campagne, on comprend que toute l'histoire d'Apollon n'est qu'un commentaire sur les usages de la vie pastorale. Un berger du roi Admète, dans la Thessaîie, s'amusoit à jouer du chalumeau ou delà flûte, comme fon tatous les bergers. Il apprit comme eux a connoître quelques herbes pour panser son bétail malade; bientôt il osa traiter les hommes, et réussit à guérir des plaies ou des maladies» C'est par la même méthode que se forment la plupart des médecins dans les campagnes ; telle est l'université où ils prennent leurs grades. Dans des temps d'ignorance, il n'en fallut pas davantage pour être regardé comme un habile musicien , comme un médecin d'importance, et même comme un peu sorcier. C'est encore l'opinion que le peuple se forme de tous les bergers ,* il leur suppose ordinairement des secrets magiques pour guérir le bétail , ou pour l'empoisonner - Quand on a vu la confiance aveugle et l'admiration du peuple pour les charlatans qui l'amusent, pour ceux qui s'érigent en médecins , ou pour un mauvais joueur de vielle, on sent combien il fut aisé autrefois de se faire une grande réputation par ces divers talens.
Les Hébreux , selon le génie de leur langue , auroient appelé le personnage dont nous parlons, le père des musiciens et des poètes ; ip.se fuit pater ca~
nentium cithara et organo > comme ils le dirent de Jubal, Gen. 5. Les Grecs, plus pompeux dans leurs expressions, le nommèrent le dieu de la musique, de la médecine et de la divination. On appelle le berger merveilleux AttoAÀcov, de j% (pol, phol), souffle 9 parole, chanson ; <ï>o78bç , de ZH , 2ïï (houb, phoub)^ souffle , esprit , V homme inspiré, le chantre, le fliiteur. Et comme (poîêoç, tiré de ZH , 3H (hob, phob), feu y lumière y signifie aussi le soleil , Apollon fut dans la suite confondu avec le soleil. On le nomma encore ILiGcov , de DS (put, phut) , souffler ou parler. IrJQoav signifie aussi un serpent; on bâtit sur cette équivoque l'histoire des jeux py thiens, en mémoire du serpent Python qu'Apollon avoit tué. Enfin ttuGcov, le souffle, exprime encore par analogie odeur, puanteur,, pourriture; là-dessus Ovide raconte fort sérieusement que le serpent Python étoit né de la pourriture de la terre échauffée par le soleil après le déluge, comme les rats et les grenouilles naissent en Egypte du limon que le Nil a laissé. Cette opinion ^ fondée sur une ignorance grossière des opérations delà nature, subsiste encore parmi le peuple; il croit de la meilleure foi du monde que ces animaux et la plupart des insectes naissent de l'humidité de la terre.
Les jeux Py thiens, dans-leur origine, ne sont autre chose que les danses et les gambades déjeunes bergers qui folâtrent. La lutte en étoit un des principaux exercices; et c'est encore un amusement commun aux bergers. Les jours de fête, dans les villages, la jeunesse s'assemble et s'exerce à différentes espèces
21* ÉLEMEjNS PRIMITIFS
de jeux ; ceux qui ne peuvent plus y prendre pari à cause de leur âge , s'amusent encore à. les regarder; c'est le spectaele des campagnes. Voilà le berceau de tous ces jeux si fameux dans la Grèce, qui devinrent dans la suite une école militaire, et un des principaux objets de l'attention du gouvernement.
Apollon fut encore nommé IlaTcov, de HJ?D (paba , phaha) , siffler ou souffler, et par contraction II av. C'est toujours à cause de son talent de jouer du chalumeau ; voilà pourquoi on nommoit Trouav toute espèce de chanson ou de musique. Nouveau sujet pour les Grecs de forger un dieu Pan, protecteur des bergers, amoureux d'une nymphe Syrinx , c'està-dire qui aimoit son chalumeau ; fort respecté en Àrcadie, pays des pâturages , et en l'honneur duquel on célébroit les Lupercales.
Tite-Live nous apprend que cette espèce de fête avoit été apportée en Italie par Evandre, arcadien; mais il ne paroît pas qu'il en ait connu la source. C'étoit, dit-il, pour honorer Pan le Louvier, ouïe tueur de loups: Lycœum Pana vénérantes; et les acteurs de cette fête étoient nommés luperci, nom formé de lupus, et arceo, chasseurs ou preneurs de loups, Sans aller chercher cet usage en Arcadie, il n'est pas étonnant qu'en Italie comme ailleurs les bergers aient fait une fête, toutes les fois qu'ils tuoient un loup. Chez tous les peuples qui nourrissent des troupeaux, la mort d'un de ces animaux est toujours un événement considérable et l'occasion d'une fête. Celui qui l'a tué a grand soin d'en empailler la peau , de la porter en triomphe dans les environs, et tous ceux qui
sont intéressés à la destruction de 1 ennemi commun ne manquent pas de payer un tribut au vainqueur. Les enfans, toujours curieux et coureurs, sont fort exacts à lui faire cortège, en jetant des cris et faisant des huées; le porteur de loup, pour se débarrasser de cette suite importune ^ les épouvante, fait semblant de les frapper avec la peau qu'il porte : voila l'origine de toutes les folies que l'on faisoit a Rome dans les Lupercales.
Cette fête étoit une des plus anciennes institutions des Romains, antérieure à celle de Bacchus et de Cérès ; il en de voit être de même chez les Grecs. Tous les peuples ont commencé par être nomades et pasteurs avant que d'être sédentaires ; il est donc naturel que les usages de la vie pastorale soient plus anciens partout que ceux de l'agriculture.
Il faut remarquer que les Latins nommèrent le dieu Pan Faunus , par un simple changement de prononciation; ils lui associèrent les Satyres^ nom tiré du grec aarupoç, poil hérissé , qui fut d'abord donné aux boucs. Ensuite les voyageurs qui virent pour la première fois des singes dans les forêts de l'Afrique ou des Indes, les prirent bonnement pour ces Faunes et ces Sylvains dont ils avoient ouï parler toute leur vie sans les connoitre. Les Latins appelèrent encore Pan Incubas ( le cauchemar ),' persuadés, comme le peuple l'est aujourd'hui, que cette incommodité nocturne est produite par un lutin ou esprit follet. Telle est l'origine du nom inuus, qu'ils lui donnèrent de nou, nu, serrement, gène , oppression , qui est la racine de no lie verbe nouer,
VULCA1N.
Les Hébreux nommèrent celui des fils de Lamecli qui fut le premier forgeron pp~;mn (Tubalcaïn) / nom formé deV"! (thu) démonstratif^ J2 (bal) ,, souffler; pp (caïn) îe feu. C'est évidemment le même nom que J'ulcanus chez les Latins , en supprimant la première syllabe , qui tient lieu d'article. Le mot Volcan 9 dont nous nous servons pour exprimer le& feux qui sortent des montagnes , est emprunté du latin , parce qu'il n'y avoit point de volcans dans les Gaules ; le premier dont on y entendit parler est le mont Etna. Les Grecs a voient appelé l'inventeur de ïa métallurgie Hcpoudroç., de Ê]të (aph, eph) , souffler, ociVr, ÊdTia , le feu.
Il n'est pas nécessaire de supposer que le fils de Lamech est le personnage révéré des Grecs et des Latins, sous les noms de Hcpoueroç et Vulcanus ; souffleur de feu ; il se peut très bien faire qu'ils n'en aient jamais entendu parler ; mais les uns et les autres ont célébré sous le même titre celui qui avoit inventé l'art de travailler les métaux , et une preuve qu'ils n ont pas emprunté ce culte les uns des autres, c'est que les noms sont différens.
Il est très probable que le mont Etna , dans les différentes éruptions de son volcan , a vomi des métaux fondus , et que c'est ce qui a donné aux habitans de la Sicile ïa première idée de la métallurgie. Ainsi le premier forgeron ayant commencé à travailler auprès de cette montagne , il a été naturel de dire dans la suite que le mont Etna étoit la forge ou
l'atelier cle Vulcain; et quand on eut accordé les honneurs divins à cet ouvrier célèbre, on lui bâtit un temple magnifique sur le penchant de la mon-
tagne.
Les forgerons qui aidaient Vulcain forent nommés KuxAco7rsç, et ce nom me paro.it être le même que l'hébreu fîDPffl (kelappah, klapah), un marteau, dont on trouve le pluriel, ps. y4? 6. 11 signifie donc malleatores , des marteleurs , des forgerons , et il a la même racine que le verbe xoÀ<x77to>, frapper. Cette étymologie doit paroître plus naturelle que celle qu'a donnée Bochart, qui a été suivi par le Clerc : KuxÀwttsç , est formé , selon eux, de Ziv DVI (chek-loub) sinus Lilybœus; ils disent que 1 on a voulu désigner par-là les habita ns du cap de Lilybée } aujourd'hui cap Coco , qui furent les premiers colons de la Sicile, et les premiers ouvriers en fer. Mais c'est sans aucun fondement qu'on les place dans ce coin de l'îb fort éloigné du mont Etna; il est beaucoup plus probable que la première colonie est venue d'Italie eu Sicile par le détroit de Messine , qui est l'extrémité opposée au cap de Lilybée.
Hésiode raconte que les Cyclopes étoient enfans du Ciel et de la Terre , c'est-à-dire que les siècles postérieurs ne connoissoient plus leur origine; ou ils furent nommés enfans de la terre, parce qu'ils demeuroient dans la terre qu'ils creusoient pour en tirer les mines de fer. Ils ajoutent qu'ils étoient nommés KJxÀco7T€ç, de xuxXoç, rond on cercle, et &S^ , œil, parce qu'ils n'avoient qu'un œil rond au milieu du
front. Voila comme les Grecs étoient instruits des élemens de leur langue, et comme ils ont bâti des fables sur les plus grossières équivoques. Vuicain , dit-on , étoit boiteux. On l'a imaginé en confondant cfdops , forgeron, avec cloppus , boiteux, écîoppé. Quoique fort laid et mal bâti il épousa Vénus. Ce mariage si mal assorti n'a d'autre fondement qu'une nouvelle confusion du nom KuTrptç, Vénus, avec y.vivpoç , le cuivre , l'airain. Il signifie que Vuicain travailloit le cuivre; et ce fait est conforme à l'histoire , qui nous apprend que l'airain a été connu et mis en œuvre avant le fer.
Dans la suite , Vuicain découvrit le commerce que Vénus avoit avec Mars, et le rendit public, après les avoir enchaînés l'un et l'autre. On a voulu dire que Vuicain avoit découvert le secrel d'unir étroitement */'j7rpoç , le cuivre, avec àpriç , le fer; qu'il apprit aux hommes le secret de les souder, et de rendre cette soudure inaltérable. On sait bien que les chimistes appellent encore aujourd'hui le fer Mars , et le cuivre Vénus ; parce que leurs noms sont les mêmes en grec.
§• iv.
Usage de In même méthode pour expliquer le texte hébreu de l'Ecriture.
Le principal objet que je me suis proposé en recherchant les racines primitives de l'hébreu, a été de découvrir le sens de plusieurs termes ou expressions de l'Ecriture sainte , qui ne paroissent point encore suffisamment éclaircis. Il m'a paru qu'on
pourrait y réussir en comparant l'hébreu aux autres langues. Les racines étant partout les mêmes , elles doivent avoir chez les Hébreux à peu près le même sens que chez les autres peuples. Je vais tâcher de îe montrer par quelques exemples.
VQ1 inn (thohu vebohu), inane Jtvacuum. Gen. i, 2.
Moyse commence l'histoire de la création , en disant que Dieu créa le ciel et la terre , et que la terre étoit alors thohu vebohu; ces mots ont été traduits par la Vulgate, par Aquila, et par Théodotion , inanis et vacua , par le paraphi aste Chaldéen vacua et vasta, par les Septante iwisibilis et inornata.
Sans faire aucune attention aux rêveries des rabbins et de leurs copistes, je me borne a prouver que la traduction de la Vulgate est littérale et fidèle.
Thohu et bohu sont exactement les mêmes que les noms françois tuyau et boyau, qui expriment tous deux quelque chose de creux ou de vide. Leur prononciation se ressemble encore plus dans les patois où Ton prononce tué et boue. Le synonyme de boyau est tripe 9 et celui-ci n'est autre que rpuim , en grec, un trou ? un creux. Tous ces termes ne sont pas fort nobles dans notre langue ; c'est peut-être notre faute.
Pour comprendre que c'est véritablement l'idée que Moyse a voulu nous donner , il suffit de considérer qu'il dit au même verset que la terre étoit environnée des eaux , quelle ne présentoit par conséquent dans toute sa surface qu'un abîme semblable à l'Océan. Abîme se dit en hébreu OlrîH (théhom),
2iS ELEMENS PRIMITIFS
formé de thé , .démonstratif ou augmentatif , et hom, même racine que irnus en latin , bas et profond ; c'est toujours le même sens que inane et vacuum.
On sait que x«oç, dont les Grecs se sont servis pour exprimer le premier état du monde, est dérivé de ycuuy , être ouvert ou vide , ce qui revient encore au même» Par conséquent Ovide l'a mal rendu par rudis indigestaque moles : inane et moles sont des idées contraires; il s'est ainsi rapproché du sens des Septante , iwislbilis et inornata.
Bohu en hébreu est encore analogue à notre substantif baye, ouverture, lieu où la mer rentre dans les terres; on l'appelle autrement sinus , sein , lieu creux. Bayes signifie aussi des ouvertures dans la charpente d'un vaisseau ; c'est la racine de l'adjectif béant , gueule béante 9 gouffre béant , ouvert et profond. Ma preuve , c'est que bohu s'écrit et se prononce SpTG (bahaïa) , en chaldéen et en syriaque. Nous pouvons y reconnoître notre verbe bâiller , prononcé à la parisienne bayer. C'est sans doute l'origine du nom Baïœ9 sinus Baianus^ golfe célèbre en Italie.
Pour le mot thohu, il ressemble encore beaucoup au François étui, au grec adQvia , plongeon; a tyîinjioç, vide, inutile; j^nai encore pu le découvrir en latin.
TQJ7 (Hibri), Hebrœus.
Les critiques ont disputé autrefois sur l'origine de ce nom donné a Abraham , Gen. 14, 1 5 , et qui est demeuré à sa postérité. Les uns ont prétendu
qu'il venoit du patriarche Héber dont Abraham descendent à la sixième génération. Mais on ne voit pas pourquoi l'on auroit fait allusion à Héber plutôt qu'a tout autre des ancêtres d'Abraham ; les Chananéens qui le nommèrent hébreu, n'avoi en t peut-être jamais entendu parler d'Héber qui vivoit dans la Chaidée. D'autres en plus grand nombre prétendent qu'il vient du verbe *QJ7 (habar) passer, traverser, parce que Abraham avoit traversé FEuphrate pour venir en Palestine ; et comme 13J7 (héber) signifie au-delà, il fut appelé Hibri , l'homme d'au-delà du fleuve. Mais l'histoire sainte nous dit que ce fut Tharé qui quitta Ur de Chaidée pour venir à Haran , où il demeura et mourut, et qu'Abraham son fils, vint dans la terre de Chanaan. Or Haran étoit en-deçà de FEuphrate et voisin de la Palestine, il est fort incertain si Ur étoit au-delà. Il n'est donc pas à présumer que les Chananéens aient pensé à ce fleuve pour nommer Abraham.
Toute difficulté chsparoît, si l'on fait attention que le même terme qui signifie passer et traverser signifie aussi voyager; et que le nom de voyageur se confond souvent avec celui d'étranger ; c'est ainsi que le peuple appelle un étranger ou un voyageur , un passant. Or il n'est pas étonnant que les Chananéens aient appelé Abraham voyageur ou étranger, parce qu'il Fétoit effectivement à leur égard. Ils ont encore pu lui donner le nom de passant , parce qu'il n'avoit point parmi eux de demeure fixe , et qu'il n'habitoit que sous des tentes.
On sentira mieux la justesse de cette étymologie ,
si on veut faire attention que la racine de Ilabav et Hibri, est la même que celle du Chaldéen N*Q~Q (barbera) , qui est le fiapSapoç des Grecs, barbarus des Latins. Ce terme a signifié dans son origine étranger , champêtre , et par analogie^ rustre , sauvage, cruel, sanguinaire. Voila pourquoi les Grecs et les Latins l'ont toujours pris en mauvaise part.
3VDi Cherub.
Chérubj pluriel Chérubim, est un des termes hébreux les plus obscurs; ordinairement les versions ne le traduisent point, de sorte qu'il est fort incertain comment on le doit entendre dans les divers passages où il est employé.
Gen. 5, 24. H est dit que Dieu, après avoir chassé Adam du paradis terrestre, plaça à l'entrée Chérubim, et un tourbillon de feu et de flammes pour en défendre l'accès.
Ps. 17, 10. On lit en parlant de Dieu: Ascendit super Chérubim et volavit, volavit super pennas vento rum . %
Dans l'Exode, ch. s5, 18 et 20, il est rapporté que Moyse fit faire sur le couvercle de l'arche d'alliance deux chérubins d'or qui étendoient leurs ailes pour la couvrir , et se regardoient en face.
Dans les livres des Rois etdesParalipomènes, il est parlé de même de chérubins en sculpture placés en divers endroits du temple; et, dans un de ces passages, il est dit qu'ils étoient faits in similitudinem hominis stands»
Ézech. c. 41, 8. 11 est fait mention de chérubins
DES LANGUES. S*i
a deux faces, dont l'une étoit une face humaine , l'autre une face de iion.
Dans le même prophète, ranimai qui est dit ch. [ , 10, avoir une face cle bœuf, est appelé ch. 18, 4> faciès cherub.
Le même, ch. 28 , 14, appelle le roi de Tyr, Cherub extentus et protegens ; d'autres croient mieux traduire Cherub unctio tegentis : on est bien instruit après avoir lu une pareille version.
Je m'abstiendrai de rapporter les divers sentimens des interprètes anciens et modernes, juifs et autres ; je ferois un gros volume. Je me borne à examiner le terme dont il s'agit selon l'analogie de la grammaire.
Je me range d'abord à l'avis de ceux qui ont expliqué Cherubim du ps. 17 par nubes : ascendit super nubes etvolavit, volavit super pennas ventorum. Cherub , dans ce sens , est le même que l'hébreu 3*IJ? (harab) obscurcir , le grec xpufixÇco, abscondo >, et xpufôyjv, absconditè : ZtTî (rab, rob), racine de ces différens mots, se retrouve en françois dans robe, habit, couverture; et ce terme convient pour exprimer les nuées , de même que nubes en latin est analogue anubo, voiler, couvrir.
Il me paroît avoir la même signification dans le passage de la Genèse. Dieu, pour défendre l'entrée du paradis , y mit une nuée obscure , semblable à une fumée épaisse, mêlée de tourbillons de flammes, comme il en sortiroit d'un volcan; tel est le sens des termes de la Vulgate^, flammeum gladium atque versatilem , une flamme pointue comme une épée et
qui tourbillonne. On remarquera que dans le prophète Osée., c. i 3 , 1 5 , H3T1& (aroubbah), qui a la même racine que chérub > est traduit dans la Vulgate parfumarium; voilà pourquoi j'entends cherub d'une nuée semblable à une fumée épaisse.
Bans les phrases de l'Exode et les autres où il est question des Chérubins de l'arche et du temple , je pense que cherub signifie en général une image, une statue, une sculpture, qui représente tantôt une figure humaine , tantôt un animal, quelquefois l'un et l'autre. Alors il me paroît analogue au mot hébreu 3"lpJ7 (hakrob) , qui signifié pointe , saillant, tranchant , par conséquent le ciseau du sculpteur ; et au verbe ZTQ (carab) , qui en syriaque et en arabe signifie labourer. Il me seroit aisé de montrer que dans toutes les langues les termes de sculpter , ciseler , graver et labourer sont tous analogues, et formés de racines synonymes. L'on doit faire attention que notre verbe graver a pour racine rav , ou rab , comme hakrob , cherub , car eh , comme ypacpco, et scribo ; qu'ainsi Cherubim dans plusieurs endroits peut se traduire à la lettre des gravures ou des sculptures.
Il est à présumer que les chérubins à face humaine avec des ailes représentoient des anges; Cherub en ce sens peut avoir pour racine 3*1 (rub), tête , et par analogie visage , comme nous disons une belle tête, pour une belle figure humaine , et ce sens est relatif aux deux suivans. ïl n'en étoit pas de même des Chérubins qui avoienl la figure d'animaux, c'étaient des symboles allégoriques ou des fantaisies de sculpteur.
Dans le passage d'Ezéchiel où un bœuf est appelé chérub, il a pour racine rob , rub , gr<w, grand, fort; c'est par ces qualités que le bœuf est caractérisé dans toutesles langues. Il a pour termes analogues en <u-ec xdpvpëoç , qui signifie quelque chose d'élevé, et oxpfe, un lieu haut; en latin robur, robuste en franco is.
Lorsque le roi de Tyr est nommé chérub , c'est par analogie au sens précédent. Rab , rob , rub, ne signifient pas seulement grandeur et force ; mais encore élévation, supériorité, autorité. Il est synonyme à maître, dans les deux sens que nous donnons à ce terme en françois ; de là le mot 21 (rab) , maître, docteur , rabbin. Il peut donc se traduire par princeps unctus ou constitutus , dans îe passage cité. C'est le même que (Spaêsuç en grec, juge et maître ;probus et probe en latin; brave en françois, qui exprime non-seulement le courage; mais encore îe mérite et la vertu.
Selon la traduction de la Vulgate, il pourroit avoir rapport au premier sens que j'ai donné à cherub : nubes ex tenta et protegens. Le même terme, qui est ici rendu par extentus , peut encore signifier unctus, comme je l'ai traduit : pr inceps unctus. On sait assez que dans le style ordinaire de l'Ecriture sainte, Fonction est le symbole par lequel les rois étoient établis.
JJJJtf, Agag. Num. 24, 7.
Dans la prophétie de Baîaam, où la Vulgate et les Septante ont pris Agag pour un nom d'homme , il me semble qu'on peut l'entendre autrement. , etsup-
5*24 ELÉMENS PRIMITIFS
poser que c'est le substantif ague, aiguë, de l'eau, qui est commun à plusieurs patois, et dont nous avons fait aiguière , et aiguade. AÎysç, en grec, si-* gnifioit les flots de la mer chez les Doriens , et en changeant l'esprit doux en sifflement nous avons en françois vagues , qui signifie la même chose.
A gag exprime donc de Y eau , et la racine est répétée pour expliquer beaucoup d'eau, aquœ, au pluriel. Ce sens s'accorde très bien avec ce qui précède et ce qui suit, et il diminue l'embarras qu'ont eu les interprètes pour expliquer cette prophétie , lorsqu'ils ont voulu l'entendre d'Agag , roi des Amaîécites. Ainsi je traduirois avec la Vuîgate : Israël ut
valles nemorosœ , ut horti juxta fluvios irrigui ;
quasi cedri propè aquas. Fluet aqua de situlâ ejus , et semen illius erit in aquas multas ; tolletur ex aquis regnum ejus , et exaltabitur ditio ejus. Deus eduxii illum de JEgypto , etc.
Cette figure empruntée des eaux , jointe à la sortie d'Egypte, me fait penser que le prophète a voulu faire allusion au passage miraculeux de la mer Rouge. Mais, indépendamment de ce rapport, la parabole se soutient , et présente toujours la même image,
É]H (top)i tambour \ TVT£^T{ (hatsotserah) , trompette.
Je joins ici l'explication de ces deux noms pour rendre la matière un peu moins sérieuse. *jn (top) en hébreu est un tambour ; DDH (topeth) , ï action de battre du tambour; je ne prononce point toph ni tophet, comme les rabbins., parce que cette prononciation défigure l'image. On a peint par ces mots le
bruit que faisoit cet instrument dans son origine, lorsqu'on se contentoit de frapper simplement dessus. Le même monosyllabe exprime encore dans les patois l'action de battre : tip, top , c'est battre avec violence; donner une tape, c'est donner un coup; de là est venu le grec tutttco , frapper . Tupravov, adopté par les Latins, a joint à la racine tu7t , la syllabe ?rav, qui signifie la même chose. Comme l'art de battre du tambour s'est perfectionné, et qu'avec deux baguettes on est parvenu à y faire des roulemens continus y notre substantif tambour a aussi perfectionné l'image ; tam exprime le frappement , et bour , le roulement.
Il faut sans doute rapporter à la même source les mots tarare pon port , qui servent de refrain à plusieurs chansons fort gaies ; c'est la peinture du bruit des instrumens militaires : tarare est le même que taratantara dans Ennius^ pour exprimer le son de la trompette , et pon pon le bruit du tambour ou des tymbales.
Hatsotserah , trompette , dans le prophète Osée , c. 5, 8, me paroît devoir être prononcé hattotterahy pour faire toujours la même image. J'ai montré ailleurs que D et ¥ , t et ts , se mettent souvent l'un pour l'autre (voyez ci-devant page 45 ).
Quand le peuple méprise ce qu'on lui dit, il répond tarare pon pon , pour marquer qu'il regarde le discours qu'on lui tient comme un son inarticulé d'instrumens qui n'exprime rien. C'est l'équivalent de cette autre réponse : chansons que tout cela y ou de celle-ci : dis toujours fanfare.
NOM DES LETTRES DE l'aLPHABËT.
Une curiosité qui me paroi t bien naturelle, est de rechercher l'origine des noms que les Hébreux ou plutôt les Chaldéens ont donnés aux lettres de l' Alphabet , et qui ont passé chez les autres nations. îi en est plusieurs dont les grammairiens n'ont encore donné aucune étymologie; d'autres qu'ils ont mal expliquées ; telle lettre, disent-ils , est ainsi nommée à cause du son qu'elle fait; sic dicta est à sono, comme si le son se peignoit sur le papier.
Je suis convaincu que les noms des lettres ont été tirés , non de leur son , mais de leur figure , et que la plupart sont encore recomioissahles en françois. Je vais en donner un simple catalogue, en attendant que je prouve toutes ces étymologies dans mon dictionnaire, et je marquerai d'une étoile les noms qui subsistent encore dans notre langue.
^ Aleph, une agrafie.
3 Beth) une boîte, un coffre, quelque chose de creux
ou de profond.
J| Ghimel, lettre bossue, comme camelus, charnel en
vieux françois, animal bossu.
"■} Dalelli , une hache, dolabra, une doloire*.
J"î Hé , une haie*, deux pieux attachés par une tra-
verse.
T Wnu, prononcez ouaou , une houe*, un boyau.
) Zàiri) Dzain^ un pieu ou une massue, n Hethy une hutte*, une chaumière.
Ï3 Teth, un letton*.
1 Jod, un clou, un crochet.
5 Caphj lettre courbe ou cave*.
^ Lamed) une broche.
ft Mm, J Nun,
0 Samedi ,
£ Pe ou phé ?
i* Tsadé,
p Co/?A ou co/?,
1 ifc^c/z ou rm
mamma* , une mamelle.
un tenon, un crochet double.
une ceinture.
un haim * en patois, un hameçon.
un visage.
une fleur, une plante.
un couperet*, un instrument propre à
couper, une crosse *.
un trident, une potence, crux , patihulum.