‹ Les élémens primitifs des languesChapitre 5 sur 41 · VII · texte numérisé non relu

VII

Projet d'un nouvel ouvrage sur les langues; son utilité.

Sur ces réflexions, ii ma paru que la vraie méthode d'étudier les langues étoit de les comparer dans leurs racines; que l'hébreu, le grec, le latin , le françois étant les quatre principales et celles qui nous intéressent davantage, un Recueil ou Dictionnaire des mots primitifs, avec leurs principaux dérivés dans ces quatre langues, pourroit être utile. C'est ce qui m'a engagé à l'entreprendre, et il seroit à souhaiter que cet ouvrage fut exécuté par une main plus habile.

i° En comparant les racines des langues anciennes avec des termes qui nous sont familiers, on les grave plus aisément dans la mémoire, et Ton ne sauroit trop s'attacher à soulager cette faculté dans l'étude des langues, qui en dépend principalement. La plupart de ceux qui ont fait des Dictionnaires ont déjà tenté cette comparaison ; mais faute de recourir aux racines primitives et de suivre les analogies^ ils n'ont fait qu'ébaucher l'ouvrage. 20 L'on pourroit découvrir par ce moyen l'origine de plusieurs termes dont le sens n'est pas encore assez connu, et de quelques façons de parler qui paroissent bizarres. 5° Ce Piecueil pourroit servir d introduction et de clef à 1 é~

tude de toutes les langues , surtout de celles de 10rient, et du grec, qui en est certainement dérivé. Il nous fourniroit une méthode pour trouver les vraies étymologies des noms, et nous ne serions plus réduils à de pures conjectures sur un article qui a toujours piqué la curiosité des savans. 4° Par cette opération, les vraies racines grecques sortiroient enfin du chaos; on verroit combien se sont abusés ceux qui nous les ont données par milliers. On admireroit comment un seul terme monosyllabe a pu produire clans toutes les langues une si nombreuse postérité, et toutes ces familles de noms hébreux, grecs, latins, françois, rangés selon l'ordre de leur généalogie, formeroient un spectacle également curieux et singulier. 5° Enfin l'on se plaît à voir l'origine des sciences et des arts, leurs commencemens, leurs progrès; seroit-on moins satisfait de contempler dans son berceau l'art de parler, le plus nécessaire, le plus cultivé, le plus précieux de tous les arts?

J'avoue que , si ce système est vrai , et peut être mis en pratique, les travaux de tant de savans sur les langues sont encore bien imparfaits, et tous les dictionnaires bien fautifs. Mais je ne vois d'autre conclusion à tirer de là, sinon qu'il reste encore bien du chemin à, faire dans la carrière des sciences , et que nous ne devons jamais désespérer daller plus loin que nos. maîtres, si nous savons également mettre à profit leurs lumières et leurs erreurs. Qu'on ne dise point qu'il y a de l'imprudence à entreprendre ce travail, et à vouloir commencer l'étude des

langues par où les plus habiles n'ont encore pu la finir. Cette réflexion n'est propre qu'a décourager et a retarder le progrès des connoissances humaines ; nous devons un grand nombre de découvertes utiles à une heureuse témérité.

§• VIII

Difficultés de cet ouvrage.

En me livrant à ce genre d'étude, je n'en ignore ni les désagrémens, ni les difficultés. Grâces au bon sens supérieur qui règne sur le théâtre françois, toute observation grammaticale est devenue souverainement ridicule; un homme qui raisonne sur la prononciation des lettres, est l'original du Bourgeois-gentilhomme. Quintilien, ce maître si sensé, qui vouloit que Ton instruisît les enfans sur ce point, ne seroit parmi nous qu'un radoteur; un étymologiste est désormais un personnage gothique; qu'il ait tort ou raison, alfana vient dequusy et tout est dit. Mais où en sommes-nous, si dans les sciences mêmes il faut consulter l'avis du parterre, et si la raison doit reculer à l'aspect d'un bon mot? Il est des difficultés plus sérieuses, et je ne dois point les passer sous silence.

La décomposition des mots n'est point une science susceptible d'évidence ; un même terme peut souvent se rapporter avec une égale probabilité à trois ou quatre racines différentes qui sont toutes analogues k sa signification. Un objet a nécessairement plusieurs rapports, et il n'est pas toujours certain

que l'on saisira celui qui a fait le plus d'impression sur ceux qui ont nommé cet objet les premiers. En conjecturant sur le changement des lettres, il est impossible de ne pas se tromper quelquefois. Il y a plusieurs consonnes que nous ne prononçons pas comme les Grecs et les Latins ; plusieurs lettres de l'hébreu sont encore plus incertaines. Le nombre des caractères ne pouvant jamais égaler la multitude desmouvemens de la langue, ni les rendre bien parfaitement, il paroît certain qu'il y a des lettres qui ont été prononcées de plus d'une manière : on en fait l'expérience, quand on veut écrire les patois. On ne peut donc sentir certainement quelles sont les consonnes analogues, ni par quelles gradations insensibles l'on a passé de l'une à. l'autre. Ce n'est même qu'en comparant ensemble ces divers changemens que nous pouvons soupçonner comment on les prononçoit , et c'est une méthode dont l'on a fait peu d'usage jusqu'ici.

En vain j'essaierois de faire goûter mes observations aux savans entêtés de rabbinisme, qui sont persuadés qu'en hébreu tout est sacré ou mystérieux, qui voudroient diviniser jusqu'aux accens et aux virgules, établir sur des règles de prononciation les fondemens de noire foi. Il s'en faut beaucoup que j'en aie la même idée. L'orthographe, chez les Hébreux, étoit sans doute inconstante et bizarre > comme elle l'a été partout, et leurs écrivains n'ont pas été tous également lettrés. Lorsque Dieu jugeoit à propos de choisir des hommes occupés à l'a garde des troupeaux, pour en faire des rois et des pro-

phètes, il n'y a pas d'apparence qu'il commençai par en faire des grammairiens habiles. Que peut-on penser des prétendues règles d'écriture hébraïque, lorsqu'on voit le monosyllabe lo, négation, écrit de cinq manières différentes : ^), ^ , y}\ f\% HT)? Il en est de même de l'adverbe phô > po, ibi : iD •> ND ? KlDimD* N'est-ce que dans ceux-là que les écrivains ont varié?

Notre orthographe françoise est d'une bizarrerie étonnante, et suffit pour déconcerter un étymologiste ; nos grammairiens l'ont remarqué : mais je ne sais s'ils en ont aperçu un autre défaut. Comme nos premiers écrivains avoient tiré toute leur érudition de la langue latine, ils se sont attachés autant qu'ils ont pu à rendre nos mots semblables aux mots latins, lors même qu'ils se prononçoient différemment, et les Latins étoient tombés dans la même servitude à l'égard du grec (i). Voilà sans doute une des principales sources de l'opinion adoptée trop légèrement par de savans hommes , que notre langue est tirée du latin, opinion qui sera discutée dans la suite. Vraisemblablement les Grecs et les Latins n'étoient pas plus fidèles que nous à écrire exactement comme ils prononçoient. Quoi qu'il en soit, pour trouver la racine des mots, il m'a paru que dans les anciennes langues, il falloit faire plus d'at-

1 Quelle nécessité, par exemple , de mettre un x au mot paix, parce qu'il y en a un en latin? La manière dont nous le prononçons, la simplicité originale des patois où l'on dit pày le grec 7ta$è> qui leur est semblable, font bien sentir que la terminaison latine est une addition arbitraire. Il en est de même de croix , que les patois prononcent croi, cro , creuy , etc.

tenlion à l'écriture qu'à la prononciation, parce que celle-ci est incertaine et ne subsiste plus; qu'en françois au contraire, il falloit s'attacher à la prononciation plutôt qu'à l'orthographe.

Malgré ces obstacles et plusieurs autres que je n'ai déjà que trop bien éprouvés, je me ilatte de donner un si grand nombre d'étymoîogies palpables, qu'elles feront passer aisément sur celles qui paroîtront moins heureuses, surtout si l'on veut les comparer avec celles que l'on trouve dans les Dictionnaires communs, et qui souvent n ont pas la moindre lueur de vraisemblance. Eu tout cas, je pourrai fournir à d'autres le moyeade mieux faire.

, S- ix.

Objections et réponses»

Il me reste à prévenir deux difficultés capables d'arrêter d'abord: On sera surpris sans cloute qu'une même racine ait viimt ou trente significations difYérentes; l'on aura peine à comprendre qu'un même monosyllabe ait été employé pour désigner des objets, non-seulement disparates, mais tout-à-fait opposés; que l'on ait appelé du même nom le haut et le bas, la grandeur et la petitesse , l'eau et le feu.

Cette bizarrerie seroit sans doute incroyable, s il n'y en avoit pas des exemples dans toutes les langues; mais il n'en est aucune où les monosyllabes , et même un grand nombre de termes composés , n'aient les deux sens contraires. Personne n'ignore que &Hp (k a dasch) en hébreu, àyiaç en grec, sacer

en latin, sacré en françois, signifient tout a la fois saint et exécrable. Le monosyllabe *p< (ep, up), d'où sont formés ferï , u-rrep , u7ro des Grecs , 5i<p^r , sub 9 et sub ter des Latins, exprime en composition le dessous et le dessus , devant et après : uttoctoç , l'un de ses dérivés , désigne le plus haut et le plus bas^ imus et summus. Sub chez les Latins prend le même sens, surtout en composition; sublalus, élevé en haut, sublimis, le même; subjicio est employé par les meilleurs auteurs pour dire jeter dessous et jeter dessus : Corpora subjiciunt in equos, dans Virgile. Aussi les interprètes latins de l'Écriture l'ont pris quelquefois au même sens que in et super ; Is» 26, 1 1 : Extendet manus suas sub eo, il étendra ses mains sur lui; Math. 8, 9 : Homo sum sub potestate constitutus , je suis un homme établi en autorité. En françois sur et sous se confondent souvent : nous disons, Défendre sur peine et sous peine de la vie, Supporter , Soutenir, Supérieur , Souverain, etc. Il en est de même de la préposition grecque stt\ Je trouverons de pareils exemples dans toutes les langues du monde, surtout parmi le peuple, qui n'y regarde pas de si près.

On en sera moins étonné, si l'on fait attention : i° à ce que j'ai remarqué sur la pauvreté des langues dans leur origine, et sur l'habitude qu'ont eue les hommes de donner le même nom à divers objets, à cause du rapport qu'ils y ont aperçu. Or, entre les choses les plus opposées, il y a toujours un point de réunion qui suffit pour fonder une analogie. ftp. (caph , cap) qui veut dire courbe , a été employé pour

signifier creux et bossu , concave et convexe , parce que toute ligne courbe est nécessairement concave d'un coté, et convexe de l'autre. ^X (al) altus , exprime haut et profond, parce que la hauteur et la profondeur sont également la distance des deux extrémités considérées en ligne perpendiculaire. En un mot^, les contraires forment des idées inséparables et qui se rappellent naturellement; voilà pourquoi ces idées se sont confondues dans le langage.

Grand et petit sont des idées de comparaison. Tout ce qui est petit a nécessairement quelque grandeur, et tout ce qui est grand se trouve petit, quand on le compare avec quelque chose de plus grand. Un enfant, par exemple, est petit a l'égard d'un homme fait; mais il croît sans cesse , et l'enfance est, par son idée même, l'âge où l'on grandit. Cet âge a donc pu être également caractérisé par la petitesse et par la grandeur , ou la crescence , et c'est ce qui est arrivé. Toutes les racines, qui signifient petitesse ou enfance , signifient encore adolescence et grandeur, parce que ces idées sont inséparables. L'uniformité constante de cette double allusion est donc fondée sur la nature des choses et sur la plus exacte métaphysique.

20 La même racine est souvent parvenue à exprimer deux opposés, par la voie d'une ou de plusieurs idées intermédiaires qui ont fondé l'analogie. Par exemple, '03 (bot) signifie élévation, bosse, boule, rondeur; et rondeur est analogue à circuit et circonférence; ceile-ci renferme la capacité intérieure, et cette capacité n'est autre que le dedans ou la profondeur,

26 ELÉMENS PRIMITIFS

Elévation se prend encore pour la hauteur, la pointe^ le bout le plus élevé, et le bout désigne souvent la fin ou l'extrémité. Elévation est la même chose que le sommet, le dessus, la tête; et la tête exprime aussi le commencement. Voilà donc les idées contraires de commencement et de fin, de pointe et de rondeur, de hauteur et de profondeur qui peuvent se trouver liées au même terme; mais c'est l'idée générique d'élévation qui sert à les rapprocher.

5° Le même terme a pu signifier les contraires par une analogie de représentation. t\X (aph, ef) signifie l'air, l'eau et le feu ; c'est que l'on a peint ces trois élémens par le souffle, ou par le bruit que fait l'air agité. De loin, on a peine à distinguer le bruit d'un fleuve rapide ou d'une cascade d'avec un vent violent : celui de la flamme fait encore le même effet à nos oreilles. Quand les habitans des iles Mariannes virent du feu pour la première fois, ils crurent que c'étoit un animal, et que le bruit de la flamme étoit son souffle ou sa respiration.

4° Le même monosyllabe a pu exprimer les idées contraires par le changement de prononciation. Supposons que dès l'origine du langage, cap ait signifié tête ou rondeur, et cab creux ou cavité; le p et le b étant leltres de même organe, se sont aisément confondus , et bientôt l'on a prononcé indifféremment cab et cap pour désigner la cavité, cap et cab pour exprimer la rondeur.

Dès qu'on fera bien attention à ces quatre sources de confusion , l'on ne sera plus surpris de trouver presque toutes les racines équivoques et employées

pour exprimer les deux contraires; on sentira même qu'il étoit impossible que cela n'arrivât pas. Le seul moyen de prévenir cet inconvénient, eut été de forger autant de mots qu'il y a d'objets ou d'idées, ce qui n'est pas possible. Les Chinois ont inventé autant de caractères différens ou de lettres qu'ils connoissent d'objets; aussi n'ont-ils pas fait de grands progrès dans les sciences, et encore ont-ils besoin des analogies pour diriger leur méthode.

Mais s'il est vrai que la première langue ait été si pauvre, comment peut-elle avoir une multitude de synonymes, douze ou quinze monosyllabes pour signifier le feu, autant pour désigner l'eau, un pareil nombre pour exprimer la hauteur, etc.? N'étoit-il pas plus naturel d'employer tous ces synonymes à signifier des objets différens, que de confondre ainsi les idées par un même nom? N'en est-il pas de ces prétendus synonymes comme des nôtres, qui ne le sont qu'en apparence, qui expriment à la vérité des idées analogues, mais non point identiques?

Je ne me suis point chargé d'enseigner aux hommes ce qu'ils auroient dû faire, mais de raconter ce qu'ils ont fait; or, qu'ils se soient donné le superflu , tandis qu'ils manquoient du nécessaire, qu'ils aient attaché le même nom à différens objets, et au contraire le même objet à différens noms, c'est ce que j espère de démontrer dans les quatre langues dont j'ai ébauché le parallèle.

Si on veut y réfléchir, les mêmes raisons qui ont nécessairement produit des équivoques, ont dû aussi

multiplier les synonymes. i° La prononciation, en faisant passer successivement la même syllabe par les lettres de même organe, sans en changer la signification, adonné plusieurs noms à un même objet; ainsi cap, caph, cab, cav , gab , gav , gaph , etc. , ont tous désigné la cavité,* 20 la peinture d'un objet a pu être variée ; le vent, par exemple, a été représenté par le sifflement des lèvres, par celui des dents, et par celui du palais; de là autant de syllabes et de mots difFérens; 3° les analogies ont produit le même effet; lorsque plusieurs objets se sont trouvés semblables, on a confondu leurs noms^ et par-la un seul a réuni les noms de plusieurs. Il n'étoit donc pas plus possible de retrancher les synonymes dans le langage, que d'éviter les équivoques.

L'on a découvert, à la vérité, entre les synonymes françois différentes nuances de signification ; mais cette entreprise ne pouvoit être exécutée qu'à l'égard d'une langue vivante, dont l'usage ordinaire fait sentir les propriétés et les finesses. Àmmonius fit autrefois pour le grec, et Cornélius Fronto pour le latin, ce que M. l'abbé Girard a fait de nos jours pour le françois; tous ont travaillé sur une langue qui leur étoit familière. Pour ce qui est des langues mortes, dont l'abondance même fait l'embarras, je ne crois pas que personne s'avise de le tenter. Â supposer que le succès fut possible, l'on n'en pourrait rien conclure pour le langage primitif, qui n'exprimoit que des idées simples et décharnées. C'est par la culture que les langues s'enrichissent et s'épurent; c'est l'usage des personnes polies qui consacre les

DES LANGUES. m

termes propres , et qui apprend à distinguer les gradations presque imperceptibles de leurs significations. Mais cette précision ne se trouve point dans le langage du peuple, et c'est à celui-là seul que Ton doit comparer la manière de parler des premiers hommes,

Page 1