‹ Les élémens primitifs des languesChapitre 7 sur 41 · TROISIÈME DISSERTATION · texte numérisé non relu

TROISIÈME DISSERTATION

SUR LES ADDITIONS QUE L ON A. FAITES AUX RACINES PRIMITIVES , OU SUR LA COMPOSITION DES MOTS.

Après les observations que je viens de faire sur les lettres et sur la manière de les prononcer pour en former des syllabes significatives, l'ordre exige que -j'examine la métbode selon laquelle ces syllabes ont été jointes pour composer des mots, ou, ce qui est le même, les différentes additions que Ton a faites pour alonger les racines monosyllabes. Cet examen servira, non-seulement à confirmer plusieurs des remarques précédentes, mais encore a montrer, que faute d'avoir suivi les vrais principes, Ton a augmenté les difficultés des langues orientales dans les grammaires ordinaires, tandis que l'on travailloit a les aplanir. -

Des aspirations ajoutées au commencement.

La méthode la plus commune de composer a été de mettre une aspiration avant la racine monosyllabe; ainsi en hébreu, enjoignant X avec pi (don) élevé 9 supérieur, on a fait p"!X (adon) seigneur; de b'Z (kàl , bel ) souffle , on a formé *©n ( habal, habel) vent, vapeur, vanité; de "0 (gar) lien, s'est

fait "1TI (chagar ) ceindre, lier , garolter ; ^ ( gai ) rond, a produit bty (hâgal) être rond, etc.

Dans les autres langues où les aspirations ont été supprimées , Ton n'a conservé que la voyelle initiale avec la racine et la terminaison ; on a dit en grec ardyuç et avrcc/yç , un épi; GAgo, ï&km , je veux; OÀaa), oBXîco , je souffre, etc.; en latin cur , eccur ; mitto , omitto ; nitor, enitor ; en françois , baisser , abaisser; lever, élever, etc. Ces voyelles commençantes ne sont point de la substance du mot primitif^ puisqu'il conserve toute sa signification sans elles.

Mais a-t-on ajouté sans raison ces voyelles initiales^ et les aspirations qui les font sonner dans les langues orientales? C'est ce qui ne paroît pas vraisemblable; il est donc à propos d'en rechercher l'origine.

i° En hébreu, comme dans les autres langues, les voyelles aspirées sont des interjections qui marquent souvent la surprise, et l'usage en est si uniforme, que les Occidentaux, en retranchant les aspirations dans les autres mots, les ont conservées dans ces expressions vives et naturelles. Mais il faut se souvenir qu'elles sont bien moins familières aux personnes polies qu'au bas peuple^ qu: mêle sans cesse les syllabes ha! hé! ho! dans son discours; on le remarque surtout dans les provinces où l'on parle niaisement. L'habitude de les joindre aux mots a pu, k la longue, les rendre inséparables. Or, les premiers qui ont écrit dans chaque langue, ont été assujétis à la prononciation populaire^ parce qu'il n'v

avoit point d'autre règle à suivre. C'est le peuple qui le premier a donné la loi aux écrivains, c'est lui qui a formé les langues.

Comme ces interjections admiratives expriment la grande idée que l'on a d'une chose, leur force naturelle est d'augmenter la signification du mot auquel on les joint. On nous dit dans les grammaires hébraïques que la conjugaison Hiphil est ampiiative, qu'elle est en quelque sorte doublement active, et que Hophal est doublement passif; je le crois , mais on n'en explique pas la cause; c'est sans doute à cause de l'addition du H (ha, hé) à la racine du verbe.

Les grammairiens ont remarqué de même que A est souvent augmentatif en grec; mais ils en ont donné une fort mauvaise raison , quand ils ont dit qu'alors il étoit mis pour àyav, beaucoup; c'est plutôt un reste de l'ancienne aspiration, c'est une interjection devenue inséparable. H peut produire le même effet, puisqu'il est affirmatif; il signifie cerle , profeclo. E a la même force en latin dans ebibo , boire entièrement, vider en buvant, et en François dans élever , etc. Si dans l'usage, nous ne faisons plus attention a ces sortes de particules, c'est que Fhabitudë de les joindre leur a fait perdre leur énergie; elles sont devenues paragogiques, c'est-à-dire, un accessoire inutile.

2° h (ha^ he) en hébreu est démonstratif et tient lieu d'article, comme o, rj, en grec. Le latin Ta conservé aussi simple au pluriel hi, hœ; il l'a doublé dans a, eœ , ea , et dans les adverbes de lieu eo9 ea.

Hui est démonstratif en franco is dans ceVhui, aujourd'hui y mes hui; les adverbes de lieu, allez-y, demeurez où vous êtes , au logis , servent toujours à démontrer; les articles sont encore plus courts dans les patois où ion prononce i veut, é vue , ai veut, pour il veut, et le bas peuple de Paris dit souvent a voudroit pour elle voudroit; y ventre , dans quelques provinces, signifie au ventre, dans le ventre. 11 est donc certain que partout les voyelles simples ou aspirées sont démonstratives. Or rien n'étoit plus aisé que de joindre insensiblement au substantif l'article qui le démontroit. Cet article, devenu partie du nom, a passé de même dans le verbe, ou dans le participe que l'on a formé du nom, et il a pris dans les langues orientales une aspiration initiale plus ou moins forte, selon la manière dont on le prononçoit. Une preuve que ceci n'est pas simple conjecture P c'est que la même chose est arrivée dans notre langue. Le substantif haie a signifié autrefois et signifie encore dans quelques provinces, non-seulement des buissons, mais une forêt. Au lieu de prononcer la haie, avec l'article, le peuple prononce l'haie, pour éviter le bâillement ou l'aspiration. De là est venu le nom de S aint-Ger main- en-haie , pour Saint-Germain dans la Forêt; et lorsque dans les bas siècles on voulut latiniser ce terme, on dit indifféremment haï a et laïa, en ajoutant l'article au second. Ce qui s'est fait chez nous , s'est fait sans doute ailleurs de même, et il est très probable que la plupart des aspirations ou des voyelles initiales dans les langues, ont été originairement des articles. On n'en doutera plus, si on

fait attention qu'en hébreu, outre l'article H (ha , he) Ton ajoute encore un pronom démonstratif, "îmn HÛ (bazeh hadderec) per hancviam; H (ha) pour lors devient partie du noni et inutile, puisqu'il est précédé d'un autre pronom.

5°. A, dans le françois, est une préposition qui marque rapport ou relation vers un objet; voilà pourquoi il est la marque du datif. Il retient un sens semblable en latin, où l'on dit, à senaîu stare , dicendi à reo au lieu de pro reo, prope à mûris» Il a encore une force équivalente en composition grecque, où il signifie union, ressemblance, existence dans le même lieu, comme dans à<Mcpoç, àycàdxroç. Il exprime aussi en françois le lieu, la situation, la manière; à bas , à (erre, à dos, à Vangloise. Enfin nous lui trouvons une signification analogue en hébreu, où H (ha) final marque le lieu, n¥HX (eretsha) par terre l . Quand nous disons , voilà ce que f ai à faire , à marque relation ; or de cette préposition jointe au verbe , nous avons formé le nom affaire , id quod est faciendum ; et le peuple imite cette composition, quand il dit, c'est un a savoir. De même de l'adverbe à bas , nous avons composé abattre, à terre a produit atterrer, et par terre est devenu un substantif.

1 Cette signification est la source de la précédente; les voyelles ne sont démonstratives que parce qu'elles marquent la proximité, et quand nous montrons quelque chose , c'est pour en faire connoître la présence, la proximité, la relation avec nos sens. Aussi tous les articles dans les langues sont analogues aux racines qui signifient liaison, union , lien , etc. Il n'est donc pas surprenant que notre verbe françois avoir, qui a le même sens , forme une partie de ses temps par de simples voyelles; /"ai, tu as , il a, j'ai eu , etc.

DES LANGUES. 5i

Je raisonne des autres langues comme de la nôtre^ et quand je trouve en hébreu D"in (haras) détruire, démolir, renverser, je conclus que Dl (ras) est la racine équivalente à nos termes ras et raser, qui expriment la plate terre , et que H (ha) est la préposition qui marque la situation; qu'ainsi D1H (haras) a désigné d'abord à rase terre , qu'ensuite il est devenu verbe comme atterrer, et que c'est le même mot que le grec IpocÇe , par terre.

4° Enfin A dans les langues grecque, latine, françoise, prend souvent un sens opposé au précédent; il signifie défaut, absence, négation, privation, contrariété. E en latin et en françois produit le même effet, les exemples en sont communs. Mais je suis surpris de ce que les grammairiens ne nous avertissent point que les autres voyelles ont aussi la même énergie en grec : rrripoç, coupé , mutilé ; rjW.poç , continent , qui ri est pas séparé; copeco,, euro, vjojpz<jj, non euro , negligo. MaÀ, élévation ou augmentation, a produit opaXoç, plat, où il ri y a point d'élévation; de f*ap, [jtsp, clair ou clarté , s'est formé huripoç , aveugle. H, sj, o, sont donc quelquefois privatifs comme les autres voyelles. En effet, les anciens nous apprennent que ou négation , s'écrivoit d'abord par un o simple; il n'est donc pas étonnant que o ait retenu cette force en composition : t conserve le même sens dans sWco, sirtd, desino.

Ces exemples auroient suffi pour me persuader qu'il en est de même des voyelles aspirées dans les langues orientales; mais des preuves positives appuient cette conjecture. V$ (é) se trouve mis pour né-

gation, Prov. 5i, 4? ^ est traduit dans la Vulgate par noli. "TDD (cabod) glorieux, TTOD^N (icabod) j»77V^' flfe gloire, i Sam. 4, 2 i , yi H (ragâh) émouvoir ou se mouvoir , JPJPn ( hirgiàh ) rce «ye pas mouvoir , demeurer en repos. V)fo (moûts, mouss) poussière, paille, ordure; Y^DH (chamits) purgé , vanné , sans poussière , sans ordure. Ipy (heker) postérité ; *°\py (haker) stérile; y est paragogique dans le premier, et négatif dans le second.

On a donc suivi partout la même méthode, en mettant des aspirations ou des voyelles au commencement des mots, et avant la racine primitive. Je ne crains pas d'assurer sur ce point, que dans nos quatre langues l'analogie est parfaite.

Mais il ne faut pas oublier ce que j'ai dit dans la dissertation précédente, que très souvent l'on a substitué des sifîlemens aux aspirations. Cette mécanique a fait commencer les mots par des consonnes sifflantes, au lieu des voyelles simples ou aspirées. Ainsi l'on verra les syllabes ha, za, ja, plia, sa, scha, va, etc. , avec la force augmentative, comme les interjections initiales; zé, je , phé, pris dans un sens démonstratif et tenir lieu d'articles comme hé ; plia, va, sa , avec une signification négative : la raison en est simple; ces syllabes sont mises au lieu des aspirations dont nous venons de voir l'énergie, et produisent le même effet,

Des aspirations au milieu des mots , et des voyelles doubles.

Au lieu d'alonger le mot radical par la tête , on l'a quelquefois coupé en deux, quoique monosyllabe, pour placer une aspiration au milieu. De l'hébreu 310 (tob) bon ou bien, le chaldéen a formé 2Kû (léeb) être bon, doux, gai, joyeux; de 21 (dab) langueur, maladie, on a fait 2H1 (daab) être malade ou languissant , de 5J) (gal> g0i) souillure, 5NJI (ghéal) souiller.

Il est clair que cette addition ne servoit qu'à prolonger la syllabe, en faisant doubler la voyelle. Ainsi en usent encore les Anglois; pour faire traîner une voyelle, ils en mettent deux, comme nous faisions autrefois dans baailler , et comme nous faisons encore dans la terminaison des participes féminins, aimée, respectée , etc. Quelques grammairiens latins voulurent introduire chez eux la même orthographe, a ce que dit Scaurus; mais l'usage prévalut d'ajouter une aspiration à la manière des Orientaux ; vehementer, prehendere , mihi, en sont des exemples cités par Quintilien.

Les Grecs doublèrent quelquefois les voyelles, comme dansdcocÇto, |3ooç, Booç; mais pour prononcer ces voyelles doubles, il faut faire ou un bâillement désagréable , ou un effort du gosier, Le premier n'a été du goût d'aucun peuple, le second s'est adouci chez la plupart. On eut donc recours aux lettres sifflantes, comme nous avons dit, aux diphthongues,

qui sont une espèce de sifflement adouci. On prononça |3c5ç, j3otjç, |3ouo; pour jSooç ; frcoÇco pour <tou> et croaw. Nous avons déjà remarqué que Ton avoit fait de même chez les Orientaux. ÉW, ÊJJP, *TO (hiph, jahaph, hajaph) sont le même verbe en hébreu, parce que c^est le même monosyllabe, fc]J? (haph), alongé par une aspiration, ou par un *> (j) qui en prend la place.

Des aspirations à la fin des mots»

Après avoir placé les aspirations au commencement et au milieu des mots, on les a mises aussi a la fin , pour servir de terminaison ? et faire ainsi deux syllabes au lieu d'une. La prononciation d'un monosyllabe tient en quelque sorte les organes en suspens; ce que l'on y ajoute est le repos. Voilà pourquoi l'on évite, autant que l'on peut, de terminer les périodes par un monosyllabe. C'est par la même raison sans doute qu'il s'est conservé si peu de termes simples dans toutes les langues, surtout dans les langues cultivées; le grand nombre des mots est au moins de deux syllabes. Mais une aspiration finale n'est point une terminaison commode; elle ne donne pas à la voix un point d'appui pour s'arrêter : aussi n'a-t-elie point été usitée chez les peuples qui ont perfectionné l'art de la parole; elle est demeurée chez les Orientaux. Les Grecs et les Latins ont aimé à terminer leurs mots par des voyelles, parce que c'est le mouvement le plus libre des organes, et la

terminaison la plus sonore. Quand on finit par une consonne, la langue semble se reposer sur un e muet; c'est ce qui a multiplié cette terminaison dans notre langue.

On comprend assez que ces terminaisons en voyelles ou en aspirations n'ajoutent rien à la racine, et sout oisives pour le sens. Elles servent a la vérité à distinguer les genres et les nombres dans la plupart des langues, mais cet usage est d'une date postérieure a la première formation des mots composés.

s- iv.

Des consonnes répétées.

Une autre méthode assez ordinaire d'alonger les mots, a été de redoubler la consonne initiale de la racine. jZ (bal, bel) en hébreu confusion, a fait ?33 (babel) qui a le même sens. J"Q (bath) rondeur, a formé J"Q3 (babath) la prunelle de l'œil. *]D (tap) couverture , a produit HDDD (totapah ) voile ou ornejnent , etc.

Cette composi lion est encore plus commune en grec, oi\Y on dit fîdÇwj parler, (3aëaÇa>, bégayer ;y(w>, */t^eoj>? contenir; Tsps'co, Tirpaco, percer, et une infinité d'autres. C'est ce redoublement qui forme les prétérits dansles conjugaisons grecques, et les Latins les ont imités dans momordi, pepuli, tetendi, etc. Il se voit encore dans plusieurs autres termes latins, comme eue umis , titubo, inemini , etc. Il n'est pas même inconnu en françois, où nous disons biberon, coquille, tutèle, etc. ; etc'est la prononciation de tous ceux qui bredouillent»

Après avoir doublé la première consonne, l'on a aussi doublé la seconde; par-là !)3 (bal) confusion, a formé ^3 (balai) confondre, mêler; de "1.1 (gar) coupure, petit morceau, est né "1*1.1 (garar) jczer^ couper; deO"J(dam, dem) retranchement, QD1 (damam) oter, retrancher , etc. Dans les autres langues , fidWoj, huila, bouillir ; KaTtizQç, hinnio, erreur, ont été composés sur le même modèle.

Mais soit que le redoublement ait été fait a la première consonne ou à la seconde , il est clair que la racine en est indépendante.

D«s lettres serviles.

Outre ces trois additions initiales ., des aspirations^ des lettres sifflantes, de la consonne répétée, Ton a mis à la tête des mots primitifs d'autres lettres que les Grammairiens ont nommées lettres serviles : outre les aspirations H et H , ce sont \ D , J , H ( i , m, n, th.); et on leur a donné ce nom, parce qu'en les ajoutant aux verbes, que Ton regardoit comme racines, elles servent à former les divers changemens pour les conjuguer, c'est-à-dire les voix, les temps, les nombres, les personnes, dont ces lettres sont devenues le caractère, et parce qu'elles servent encore à former les noms verbaux ou les substantifs dérivés. Je n'ai rien à dire sur cet usage des lettres serviles que ce qu'on peut lire dans toutes les grammaires ; mais je dois observer que faute d'avoir connu les vraies racines, ces lettres serviles ont jeté les grammairiens dans d'étranges embarras.

*> (J) et J (n) au commencement des verbes, K et H (a et h) au commencement, au milieu et a la fin^, sont des lettres ajoutées, étrangères au monosyllabe significatif. Il n'est donc pas surprenant que ces lettres se perdent en conjugant, deviennent muettes, fassent élision, ou cèdent leur place à d'autres plus nécessaires; le mot n'y perd rien, parce que la racine demeure en son entier. C'est néanmoins de ces divers accidens qui arrivent aux lettres serviles, qu'est née la multitude de règles sur les verbes anomaux et défectifs, qui fait le supplice des commençans, et le chaos encore plus indéchiffrable des changemens de points. 11 semble que l'on ait cherché a se former des embarras par plaisir. En s'attachant à la vraie racine, au monosyllabe essentiel, les additions, les variations deviennent indifférentes. Ce sont des changemens de prononciation qull est également ridicule et impossible d'épier dans leur cours ^ et de vouloir assujétir à une marche régulière. Dès que l'on sait la manière dont lespronoms se joignent aux verbes, et les divers caractères des conjugaisons, des temps, des nombres, des genres, des personnes, le reste est pur fatras de rabbins, et n'est propre qu'à dégoûter de l'hébreu tout homme de bon sens. Quand J (n), par exemple, est au commencement du verbe, ce n'est plus Kal qui est la racine, ce seroit plutôt Hiphil qui est plus simple : ou plutôt ce n'est ni l'un ni l'autre , parce que dans Hiphil même H est ajouté. Ainsi dans |HJ, jnn (nathan, hit— thin) donner, ÏT\ (then) qui est i impératif est aussi la racine, Que Ton y ajoute ce qu'on voudra à la tête

et à la queue, qu'on lui fasse faire toutes ses classes dans vingt conjugaisons, ce monosyllabe demeure toujours invariable; les additions seules changent et sont indifférentes.

Je ne prétends pas dire que J ne fasse quelquefois partie de la racine; mais mon principe est si vrai, que pour lors le verbe ne peut plus se conjuguer dans les modes où j ne peut pas entrer. C'est pour avoir méconnu ce même principe, que les grammairiens disputent et varient sur la racine de certains verbes , et jamais on ne les accordera qu'en les ramenant aux racines monosyllabes.

Je conviens qu'en suivant cette méthode si claire, on ne pourra plus se flatter décrire et de prononcer comme les Massorètes, ni de pouvoir figurer dans une synagogue. Mais cet avantage est-il assez précieux, pour être acheté par tant d'ennui? Qu'on l'ambitionne encore, j'y consens; mais alors il faudra deux méthodes pour enseigner l'hébreu, l'une courte, simple, facile, pour ceux qui veulent seulement l'entendre, et ils font certainement le plus grand nombre; l'autre pour ceux qui veulent écrire et jargonner avec les rabbins, et on pourra leur tailler de la besogne tant qu'il leur plaira.

Mais enfin, comment a-t-on ajouté ainsi des lettres super (lues? les grammaires ne nous en apprennent point l'utilité; n'en ont-elîes aucune?

J'ai déjà parlé ci-devant de *> (j); il tient lieu d'aspiration, et il fait le même effet. Il sert par conséquent d'article dans plusieurs noms; voilà pourquoi il est souvent la marque du participe. Les gram-

mairiens ont cru qu'alors c'étoit le futur mis au lieu du participe, parce que § marque aussi le futur; mais ils n'ont eu cette pensée que parce qu'ils ne comprenoient pas la force du *> initial : le futur mis pour le participe n'est dans le génie d'aucune langue. Aussi cette erreur les a souvent embarrassés; j'en donnerai des exemples, 6e dissert., §. 2.

O (m) mis à la tête de la racine peut avoir divers sens. i°. HD, HD (ma, meh) en hébreu signifient quantité; îlXD(méah) cent ou un gr and nombre; HDD (cammah) combien; tyu (méhi) ventre ou grosseur. D (ma, me, mi) ajoutés, peuvent donc être des particules augmentatives. Elles conservent cette signification en grec dans Moiïa. , et en françois dans mieux, qui est plus simple dans les patois où Ton dit meu ou me.

20. ND, HD , ^D (ma , meh, mi) en hébreu sont interrogatifs; ils signifient qui? ou quoi? Ils sont relatifs : *>Ù [D3D (mibbeten mi) Job, 38, 29, de utero cujus; ils sont démonstratifs : "l£W *>D (mi ascher) is qui : voilà pourquoi D est la marque du participe dans Fiel, Puai, Iliphil, Hophal et Hithpael : "1DDD TDDO (memasser, mamsir) est à la lettre, qui tradens , qui traditor , ou hic tradens , hic tradiîor. Voilà pourquoi encore D au commencement désigne le nom verbal ou substantif dérivé , c'est parce qu'il tient lieu d'article , et c'est en ce sens seul qu'il est lettre servi le.

3°. D (ma, mé , mi) sont négatifs comme en françois; on en verra les autres significations ailleurs.

3 (n) au commencement des mots pourroit être

60 ELÉMENS PRIMITIFS

oisif. Je connois un certain canton , dans une province oùlespatoissontfortvariés,dont leshabitans ajoutent I n à tous les mots qui commencent par une voyelle. J'ai ouï citer mainte fois en plaisantant la phrase d'un plaideur de ce pays-là : Note navocat na tout mangé note nargent ; notre avocat à tout mangé notre argent. Je crois avoir encore aperçu le même tic à Provins. Ce ne seroit pas merveille qu'il eût régné chez les Hébreux; les trois quarts des racines , qui commencent par 3 , se retrouvent avec une simple aspiration , et c'est ce qui a produit une nombreuse classe de verbes défectifs.

3°. N3 ( na ) en hébreu , signifie quœso \ obsecro ; c'est une manière de presser , d'insister : voa, vyj , en grec, nœ en latin, sont affirmatifs , et né dans quelques patois est équivalent à imo, quln imo. N3 (na) en hébreu signifie encore beau, excellent ; 3 (na, ne, ni) , en composition , peut donc avoir la force d'affirmer ou d'augmenter. C'est le sens que lui donnent les grammairiens dans 12"U (nidbar) dictitare, colloqui. Il est de même augmentatif en composition grecque, comme vvr^uroç, qui coule de tous côtés.

3°. K3, 13, i"U(na, non, nah) en hébreu signifient demeurer, comme vatoo en grec; or, demeurer est très souvent synonyme à être, je ne suis donc pas surpris de voir 3 (ni) signifier être dans la conjugaison niphal, qu'il rend ordinairement passive; et s'il n'y produit pas toujours cet effet, c'est qu'il a d'autres sens que celui-là.

4°. 3 (na, né, ni) est négatif, comme en françois et dans les autres langues; je le montrerai ailleurs.

5°. Je n'ai remarqué nulle part qu'il fût démonstratif; aussi n'est-il point mis pour article, ni pour caractériser les substantifs.

Reste à examiner la force du D th. On verra dans la huitième dissertation, §. 5, que ta, tha, signifie grandeur et supériorité-, iî est donc augmentatif au commencement du mot. Et puisque to, toc est démonstratif en grec, il y a lieu de présumer qu'il Test aussi en hébreu, voilà pourquoi il désigne souvent le substantif.

s- vi.

Des autres consonnes.

Ce que je viens de dire des lettres serviles doit s appliquer aux autres consonnes que Ton a mises au commencement des mots, avant la racine monosyllabe. *0, ÎO, Kl, W, ÎCI, (ba, ga, da, za, ra), etc., sont autant de particules explétives, affirmatives, àugmentatives, non-seulement en hébreu, mais encore dans les autres langues. Il n'est peutêtre aucune consonne, qui, jointe à la voyelle, n'ait eu cette propriété; j'espère de le montrer par la comparaison des langues. On sait le grand usage que faisoient les Grecs de ces monosyllabes, soit en les employant seuls , soit en les mettant devant ou après les mots. A force de s'en servir, ils sont insensiblement devenus parties des mots, mais par-là même ils ont perdu leur force originaire, et ne sont plus que des syllabes paragogiques.

On sera surpris sans cloute de cette foule de par-

ticules explétives; l'on aura peine à croire qu'il y ait les trois quarts des ternies où Ton en a fourré quelqu'une; mais le doute sera bientôt dissipé, si l'on fait attention aux mots composés du grec, à la multitude des prépositions mises à la tête des verbes, où il y en a souvent deux Tune sur l'autre; aux particules latines employées de même, et qui perdent toujours en composition le sens qu'elles a voient étant séparées. 11 est naturel de rencontrer un usage semblable en hébreu.

Pour en découvrir l'origine, il faut se rappeler la manière de discourir familière au peuple, et surtout aux grands babillards. Ils mêlent dans leurs phrases une infinité de parenthèses, de mots inutiles, d'adverbes, de conjonctions, d'interjections superflues; ainsi se sont formées les langues, à mesure que nous sommes devenus plus grands parleurs que nos pères.

Dans la décomposition des mots de deux syllabes, c'est ordinairement la seconde que l'on doit regarder comme la racine; mais il y a des exceptions, et quelle est la règle de grammaire où il n'y en a pas?

Page 1