‹ Les élémens primitifs des languesChapitre 8 sur 41 · VIL · texte numérisé non relu

VIL

Des muettes et des liquides.

A mesure que les langues se sont éloignées de leur source primitive, les mots ont reçu de nouveaux accroissemens; plus elles ont été cultivées, plus elles ont été alongées; on ne leur a donné de l'agrément , de la cadence, de l'harmonie qu'aux dépens de leur brièveté. Au lieu d'une consonne ajoutée à la racine,

l'on en a mis deux, l'une muette et l'autre liquide; et une preuve que cette addition n'est pas de la première antiquité, c'est qu'elle n'a pas lieu en hébreu. Cette langue ne prononce point deux consonnes ensemble, si ce n'est dans les lettres doubles, î , ¥, Kf, (dz, ts^ sch). L'on n'y voit point les syllabes bla , cna, pra, sma, sba, etc. ; et quand il se rencontre de suite une muette et une liquide, les ponctuateurs ont soin de mettre sous la première un e muet, schevamutum, pour montrer qu'elles ne forment point une seule syllabe , comme dans rPtOH, HÏDTID (thablith, niegrephoth). Ils font la même chose sous la consonne initiale, lorsqu'elle semble ne faire qu'une syllabe avec la consonne suivante, comme en chaldéen pirODD (psanterin). Je ne sais si ce point rabbin ique peut être d'une autre utilité.

Chez les autres peuples, la jonction des muettes et des liquides s'est faite en deux manières : i°. en retranchant ou en transposant une voyelle; ainsi de Tcikaç , proche , le grec a fait izlriamç \ un proche , un parent : 2°. pour rendre le sonde îa liquide plus fort et plus marqué ; ainsi dans claudo , / se fait mieux sentirque dans Z^z/f/o, ctprendreest plusdur à l'oreille que rendre. Les Espagnols se contentent de doubler la consonne, pour produire le même effet; ils écrivent llamar pour clamar. Les langues du Nord, pour rendre les sifflemens plus forts, ont mis des consonnes avant; les syllabes psa , gwa, tza , tsa , etc. , leur sont familières.

A ces consonnes doubles, on a joint encore des sifflemens pour alonger, sera , spla , stra, etc. Pour

connoître la racine, il faut commencer par retrancher toutes ces lettres accessoires; mais la difficulté de distinguer les deux causes de leur addition rend quelquefois l'opération incertaine. Ce n'est donc qu'en les confrontant avec l'hébreu que l'on peut y réussir, et jamais on ne trouvera sûrement les élémens des autres langues, qu'en les comparant avec celle qui a le mieux conservé la simplicité du premier langage.

§. VIII

Des racines répétées.

Un des restes les plus sensibles de cette simplicité originale sont les mots composés par le redoublement de la racine. Ainsi de ^.*5 (ga0 rond, l'hébreu a fait tw**l (galgal) roue , tourbillon, globe , tout ce qui tourne; de p3 (baq) vase, p'QpD (bacboq) le même; de 13 (bar) nourriture > 0"G*"D (barbourim) du nourri , les animaux que l'on élève, etc.

Par la même voie se sont formés en grec j3op6cpoç,.yapyatpco, pappaipoç ; en latin, fur fur , marmor , turtur, ululare; en François barbare, murmure , chercher , calcul, et plusieurs autres.

La facilité de changer en parlant les lettres de même organe, les a fait substituer l'une à l'autre. En hébreu, de "Q (bar, bor) clôture, on a fait ""Q1D et TTID (pharbor et pharvor)., cellule ou lieu fermé , en changeant le b en p et en v qui sont de même organe. La même altération s'est faite en grec dans tvqctpupoc, en latin dans verber, en françois dans marbre.

L'origine de cette espèce de composition est, ce

me semble, l'habitude que nous conservons toujours d'insister en parlant sur le même terme; principalement lorsqu'il est monosyllabe, et de le répéter pour qu'il fasse plus d'impression. Cette habitude est encore plus marquée parmi le peuple, que dans le monde poli. L'on répète ordinairement les mots viens , vas , oui, non, bien, çà , etc.

Si l'on pouvoit se persuader une fois pour toutes que les Hébreux partaient comme les autres hommes, on ne seroit pas surpris de trouver chez eux la même répétition. Prov. 3o , t5 : 3H, 3J1 (hab, hab) donne donne, affer affer; Gen. 12, 1, où il faudroit lire *P -p (lec lec) vade vade, exi exi , les rabbins avec leur sagacité ordinaire ont ponctué 3T7P (lec îeca) vade tibi; et sur cette autorité, on nous dit gravement que c'est un hébraïsme.

§• ix.

Réunion de deux racines de même sens.

Par cette affectation de répéter le même mot et d'appuyer sur la même idée, Ion a souvent uni en composition deux racines différentes, mais qui signifient la même chose. Ainsi , JD3 (beten) ventre , rondeur, est formé de 103 (bet, bot) grosseur, élévation, et Vu (ten) qui a le même sens. ^J?3 (bahal) maître, seigneur, vient de J73 (bah) élévation, supériorité, et de jy (hâî) qui répète la même idée. "QJJ (gabar) prévaloir , être plus grand ou plus fort, est composé de 3.1 et "Q (çab et bar), qui tous deux signifient force et supériorité . Ces deux racines sont

66 ELÉMENS PRIMITIFS

sensibles dans la conjugaison Piel, où l'on prononce ghibber, rendre plus fort; et par conséquent cette conjugaison seroit plus propre à montrer la racine dans beaucoup de verbes que la conjugaison kal; mais c'est ce que les grammairiens avec leur méthode ne pouvoient pas sentir.

En grec aïkayio* , briller, renferme la même répétition , puisque <7£Aaç et a&yn expriment tous deux lumière y splendeur; àyxukn , qui se retrouve dans aculeus , aiguille et aiguillon, est encore formé de ay, ax, et xoÀ, yv\, dont l'un et l'autre signifient une pointe . Tourbillon , pourtour, vire-voile, font le même pléonasme dans notre langue.

On m'objectera peut-être que vire-volte sont deux mots différens; j'en conviens, mais deux mots parfaitement synonymes. Vire, racine de l'ancien verbe virer, conservé dans les patois^ signifie tourner: volte ne dit rien de plus; faire volte-face , c'est tourner le visage. Il en est de même de monter en haut , descendre en bas, tourner autour , etc. Mais si nous n'avons pas encore perdu la coutume de joindre des termes identiques, quoique déjà composés, il est bien moins surprenant que la même alliance se soit faite entre les monosyllabes, lorsque les langues se sont formées.

Il est aisé de remarquer l'origine de cet usage, dans l'embarras dune personne qui ne sait pas ou qui a oublié le nom propre d'un objet ; elle cherche les synonymes, et en accumule plusieurs pour le mieux exprimer. Qu'un paysan ignore le nom d'un ballon à jouer, il dira : cest un rond, une boule ,

une pelotte. Voilà justement l'embarras où se sont trouvés les premiers hommes, lorsqu'à vec un petit nombre de monosyllabes, il leur a fallu désigner de nouveaux objets; ils ont réuni plusieurs équivalent pour les mieux distinguer.

On a même cité les pléonasmes en grec comme une élégance particulière du dialecte attique, où il étoit d'usage dédire iÏtczw et (pavât, À/cwWvu, iravutir^o^a, paÀa (reposa; expressions que le peuple copie, en disant c'est bien beaucoup. La même figure étoit usitée chez les poètes latins : Plaute a dit, Revertor rursus denuo Carthaginem; et Lucrèce, Nam penitus prorsum latet, etc. Rien n'est si commun que cette élégance, si c'en est une; à proprement parler, tout est pléonasme dans les langues; les grammairiens cependant nous l'ont donnée pour un idiotisme, c'està-dire pour une propriété de la langue hébraïque. Mais c'est ce qui doit faire le sujet d une dissertation particulière.

Diverses racines réunies.

Enfin Ton a souvent uni deux monosyllabes difTé» rens et qui signifient diverses choses, comme ÏJPK , pTÏÏ, b^"0, (argaz, darbon , kirbel). Cette espèce de composition est celle qui auroil dû surprendre le moins, c'est cependant celle dont les grammairiens se sont trouvés le plus déconcertés. Comme ils ne vouloient que des racines de trois lettres, parce qu'ils y voyoient pieusement une image de la

(Î8 ÉLEMENS PRIMITIFS

Sainte-Trinité, ils n'ont pu digérer clans l'hébreu des mots de quatre ou cinq lettres; ils ont mieux aimé supposer que c'étaient des termes barbares et étrangers. Ils les ont ordinairement séquestrés a la fin des autres, sous le nom de voces père grince. On diroit qu'ils se sont fâchés contre ces dictions , parce que c'étoient autant de preuves de la fausseté de leur système. Mais comme elles démontrent la vérité du mien, on me permettra de me réconcilier avec elles, et de montrer, en les décomposant, leur véritable origine.

ÏJPK (argaz) est formé de 18 (ar) clôture, lieu fermé, coffre, et de Ï3 (gaz) trésor; c'est littéralement arca gazarum» Gaza, que les grammairiens grecs et latins se sont obstinés à regarder comme un mot persan , est réellement un terme hébreu et primitif qui a passé dans plusieurs langues. On le retrouve en chaldéen; 1DÏJ1 (ghizbar) trésorier, signifie mot pour mot, gazarum vir ou gazarum potens ; et il reparoît encore dans le françois gazon et magasin. |3"H (darbon) , aiguillon dont on se sert pour chasser le bétail, est composé de 11 (dar) pointe, et |2 (bon) tête , sommet , bout; c'est comme si l'on disoit bout pointu. Ce terme subsiste encore dans quelques patois, où darbon signifie une taupe , parce qu'elle a le museau pointu. jOTQ (kirbei) couvrir, habiller, a pour racine kir, circuit, tour, environ et environner, et j2 (bel) voile; il signifie donc voiler autour, environner d'un voile. J'espère de donner des étymologies aussi simples de tous les autres.

Je ne citerai point d'exemples de cette composition dans les autres langues, parce qu'ils y sont communs, et qu'il s'en présentera plusieurs dans la suite de ces dissertations.

Page 1