‹ Les eléments d'une renaissance françaiseChapitre 11 sur 20 · ROUSSEAU A ERMENONVILLE · texte numérisé non relu

ROUSSEAU A ERMENONVILLE

Au village d'Ermenonville, où la légende avait mis son tombeau, on n'a pas retrouvé Rousseau.

Bien des personnes d'une extrême sensibilité et que ce grand homme émeut jusqu'aux larmes avaient l'habitude, depuis des années, de visiter ce sépulcre et de s'y emplir de mélancolie, sous le vaste ondoyement des arbres qui flamboyent et brillent dans ce lieu champêtre.

Il est douloureux de penser que nous ne saurons plus nous attendrir, une matinée ou dans le crépuscule, assis frès d'une tombe solitaire où, si longtemps, nous avons cru captif l'ardent fantôme de ce héros. Quels excitants c'étaient pour des esprits sensibles, la rustique pierre de ce tombeau, le tertre herbu et couvert de fleurs rouges, le sentiei de sable et d'arbres onduleux par lequel une der-

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iivve l'ui^ u r^ t »HMpa*^ii()iis de Rousseau ri quelques luiis lie cauipagiu' viurcut, il y a plus d'uu siècle, le reconduire en cette demeure mélancolique!

Pourquoi rechercher une poussière qui maiïitenant ne sert guère qu'à épaissir le sol, qu'à nourrir les i)lantes de la terre? Peu importe leudroit exact où le fossoyeur la jeta. Ce qui était inqjortant, c'était de les croire en un lieu quelconque, afin que les amants élégiaques et éums, que les jeunes honunes atteints par la mélancolie et que les petites })ensionnaires dont les yeux délicieux et bleus répandirent des 1/irmes de tendresse sur les feuillets sécl^és des Confessions ou de la Nouvelle Héloïse, pussent sincliner sur un coin de la terre, capable d'émouvoir leur pensée, de répondre à leurs sentiments et daccroitre un peu leur rêverie.

Rousseau perdra beaucoup de son charme enchanteur pour des ûmes aussi délicates, quand nous ne , courrons plus le suivre dans sa fortune, parcourir, n lisant les Rêveries d'un Proineneiw, les sites profonds dont il décrit l'allée, l'étendue et le moindre écho : C'est là, pensent les personnes qui visitent l'Ermitage, Ermenonville et l'île des Peupliers, c'est !<inc là où vécut Rousseau pendant les plus fortes périodes de sa vie. Voici le lieu, disent-elles eu montrant une route bordée de rochers, où se promenait e botaniste; et plus loin, près du vieux tilleul, il ' atendit, un jour, sonner la cornemuse d'un berger villageois ; ailleurs, au détour du sentier, un gros bien se jeta sur lui, dans le moment qu'il regarlait, avec une extrême attention, le vent fuir derière les nuages. Toutes ces scènes si familières, si

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émotionnantes et si ingénues contribuent à nous rendre plus cher et à rapprocher de notre âme un homme qui nous en fit part, qui les raconta à notre intention et qvii prit soin de les décrire afin de nous en conserver l'exemple et l'émotion constante.

Parcourir Ermenonville, les Confessions à la main, comparer les descriptions que Rousseau traça du pays avec le paysage même ; transporter ses regards du livre à l'horizon, de la fleur racontée à la vivante prairie; mesurer la réalité à la rêverie poétique ; assister à la fois au spectacle entrevu par récrivain et à ceux que Dieu composa, rien de plus délicieux, aucune étude plus charmante, pas de travail plus émouvant. Le promeneur quelconque qui passe en ces lieux peut ainsi confronter les ouvrages de l'homme avec ceux de Dieu. La beauté de l'un et de l'autre s'éclaircissent bientôt de telle sorte qu'il les touche tous deux aussi violemment.

On montre, en Suisse, sur les rives du lac de Lucerne, un noir roc sur lequel, dit-on, Guillaume Tell posa le pied lorsqu'il sauta de la barque de Gessler par une nuit d'orage, d'écume et de lune. On peut douter de cette légende. Certains savants prétendent même que l'histoire de Guillaume Tell appartient à la fiction. Mais que ne disent point les savants! A force de vouloir établir sur des fondements irréfutables la science de la nature et de la vie. ils aboutissent à tout nier, ils rejettent tout

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dans le néant, ils font d'Homère un fantôme, ils repoussent tout dans la région des ombres.

Pour moi, j'accepte Guillaume Tell, la légende, l'archer dans la tôte, perçant la pomme d'un trait de flèche, la barque sur les Ilots blanchis par l'orage, la délivrance, l'héroïque aventure. Mais il est permis de douter que le roc du lac de Lucerne soit précisément celui qui reçut la fuite du héros. Cependant, j'ai vu des jeunes femmes frémir en regardant cet endroit solennel, je les ai entendu parler de la patrie, de la liberté et de riiéroïsme en des termes que remlait plus véhéments ericore la vue de l'eau battant le fabuleux granit.

Cet endroit si incertain, si chimérique même peut-on dire, puisqu'il n'existe dans l'esprit des promeneurs que comme une vision morale, cet endroit, cependant, ne man([ue point d'exciter les plus beaux sentiments de l'honmie, sa conception de la patrie et son goût de la beauté.

11 est tout à fait nécessaire, pour la durée de la vertu humaine, qu'on garde la mémoire des lieux où précisément cette vertu parut dans sa splendeur la plus parfaite. Il semble que l'émotion y soit grandie alors par la mélodie même de l'eau, par un détail du paysage, par l'assurance de sa fixité attentive et parce (jue nous le voyons bien semblable encore à ce qu'il put être autrefois au temps où s'y promenèrent les hommes dont nous cherchons la trace glacée, la mémoire, la poussière éparse.

De tels endroits bénis par le génie ne peuvent cesser d'accroître la beauté des promenades. C'est là (pu» se forment h^s v<'rtus. c'e^t là (ju<' nous puisons

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de la vigueur. Ne les dissipez point de notre esprit, car nous avons l'habitude d'y visiter nos héros, de nous rendre compte de leur vie, et nous savons les y rencontrer constamment.

Ermenonville était un lieu charmant. Sous les peupliers qui s'élancent, répandant parmi les lumières , de profonds panaches de feuillages, l'ombre errante de Rousseau flottait dans la prairie. Pour quelqu'un dont l'âme se trouve satisfaite par la mélancolie d'une méditation et par le spectacle d'un beau paysage, il était exquis de se rendre ici, de parcourir ces chemins verdoyants, d'entendre au loin tinter la brise qui tantôt inspire les oiseaux et tantôt faire bruire les ramures comme de mélodieuses cornemuses. Ce lieu, si religieux et si gai à la fois, apportait des consolations, des rêveries ou des conseils à quiconque aimait s'y promener. On croyait bien y pouvoir rencontrer une ombre auguste. Combien de nous y vinrent pleurer quand le crépuscule, au printemps, tombe avec mollesse sur le paysage !

Il faut donc n'y plus aller, sinon pour y cueillir des cerises dans les arbres, en compagnie de son amie, pour y boire à l'ombre des tonnelles, ou pour y faire de blancs bouquets, comme lorsqu'on va à Bougival ou dans le bois de Meudon. Ermenonville, si Rousseau n'y a plus sa tombe, ne vaut guère mieux que tant de bourgs charmants.

(2? novembre i8gy.)

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LES KKTES DK BALE

A Hàle, en cclU* fin d elc, \v peuple associant dans une t'éte unique, deux renommés et grands artistes, s apprête à célébrer Holbein et lioëcklin, un mort à qui le temps n'a rien retiré de sa g^loire, un vivant que consacreront les âges futurs.

Au voyageur qui traverse Bàle, je conseillerai toujours de faire en premier lieu une visite à la cathédrale, non point pour y voir les statues, les sépulcres ou le portail peint, mais parce que c'est de cet endroit' qu'on peut prendre la vue la plus nette du paysage étendu, de sa nature et même de son dessin. 11 y a là une terrasse qui domine tout à fait l'antique cité. A vos pieds, coule le Rhin, sonore, compact et vert. Le mouvement liquide bat la base des roches, tout l'énorme enchevêtrement des roses vivantes, des arbres et des granits épais que nourrit la terre de la rive. Le spectacle est vertigineux. Au loin, dans le fond, sur la berge opposée du lleuve. s'étagent des maisons teintes, d'ardents édifices coloriés, des fontaines, des cloeliers sans nombre.

Telles sont les scènes naturelles auxquelles assiste le voyageur du haut de la cathédrale. De là il peut [)rendre conscience de l'écumeuse puissance du Rhin, car on contemple ses lourds bonds, son tumulte, sa fuite âpre et noire sous le pont de bois, le lugubre élan de ses Ilots pressés. La grandeur, la mélancolie et la fantastique uniformité de toute cette région bâloise lui apparaîtront d'une manière

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précise. De sonores et profonds bateaux traversent péniblement le Rhin, qui mêle à la rumeur urbaine le tragique grondement de sa force.

Si, du haut de la cathédrale, on peut se constituer une vue du pays tout entier, du dessin verdàtre, bouleversé et net que lui imposent les éléments, il faut se rendre à la Bibliothèque pour voir de quelle manière une race trace d'elle-même un portrait précis, comment elle s'incarne, se sculpte et se peint, quel usage, enfin, font les grands artistes régionaux de cette splendide matière première dont nous venons de contempler le chaos naturel et harmonieux.

Deux artistes, pour ma part, m'ont tout de suite frappé quand j'ai visité le musée de Baie. Ce sont Holbein et Boëcklin. Le peuple de leur patrie a compris l'esprit et l'art de ces maîtres, de qui, dans un même triomphe, il désire unir le nom et la gloire, prouvant par là un sens profond de la justice, de la beauté, de l'éternité du génie.

En réalité, Holbein et Boëcklin font l'un avec l'autre un étrange contraste. Autant le premier s'éloigne de la joie, autant le deuxième la célèbre et vante la volupté, l'amour et les délices du monde. Ce n'est donc pas une tradition qu'on célèbre aujourd'hui à Baie, mais la beauté sous des formes difterentes .

Quoique Boëcklin ait conquis en Suisse, en Allemagne, l'admiration populaire, personne chez nous ne l'apprécie, son nom même, je crois, demeure inconnu. Pourtant, les musées à Berne et à Bàle, par-

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tout, OU Suisse et eu Allemagne, exposent de Boëcklin des tableaux solides, euipreints d'une ardente frénésie et de ({ui le spectacle étonne le visiteur.

Tout de suite, au musée de Bàle, on se trouve frappé, ému, dominé par l'extraordinaire Ilamboiement que dégagent les toiles de Boëcklin. Un miraculeux été en mûrit les colorations. Une forte lumière y poudroie au point qu'on ne peut les fixer, tant la chaleur et les palpitations des teintes paraissent violentes. Les sites que le peintre y traça, l'eau, les fleurs, les grottes de feuillage, tout y demeure resplendissant. Un prodigieux mouvement de feu circule sous les arbres déployés, sous l'épaisseur des frondaisons, parmi l'herbe drue et frémissante, les bocages d'or et les éléments écartâtes.

Presque toujours, ce sont des paysages marins tiu'évoque Boëcklin. Il y répand des nymphes brillantes, dans un compact et glau({ue bouillonnement d'eau. Là, vous verrez distinctement quelle forte pensée anime Boëcklin, avec quelle sûre devination il a su restituer aux antiques figures des mythologies la vie des éléments qu'elles représentent.

Et cela surprend dans Boëcklin. Il a du monde une éclatante vision. Personne ne possède au même point (jue lui la passion des formes harmonieuses, personne ne sait comme ce poète combien elles sont dignes d'exprimer, par leur mobilité seule, ^tous les mystères de la mélancolie, de l'allégresse, de la nature et de l'amour. L'art de Boëcklin est rude et voluptueux. Quelle diflerence avec Holbein ! Au lieu de traduire une douleur médiocre et qui abaisse l'humanité, Boëcklin fixe, à l'aide de profondes cou-

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leurs, la splendeur des chairs rayonnées. Quelles que soient les scènes peintes dans ses tableaux, toujours la même inspiration les enveloppe d'éternelles lumières, de vapeurs brillantes et mobiles, qui mettent comme une belle flamme de joie, au-dessus des terres dessinées, des forêts, des rivières et des monts chimériques. De là lïmpression produite par son oeuvre. On voit bien le goût du peintre pour les sujets mythologiques. On conçoit quel furieux mouvement de vie heureuse traverse les héros coloriés, mais ce qui échappe, l'essentiel, c'est le secret de cette splendeur toujours régénérée, brûlante et harmonieuse.

De sa patrie naturelle Boëcklin a reproduit le vigoureux éclat, qui apparaît d'une manière si frappante au A^oyageur assis près de l'église de Bàle, sur l'antique terrasse, à moitié brisée, quand, devant lui, s'étendent la campagne monotone, la cité ceinte par les montagnes et par les forêts de pins noirs.

Les paysages de Boëcklin sont farouches, glacés de lumière. Il leur a donné une vie inconnue avant lui, et il les a peuplés de satyres, de dryades et de néréides. Un perpétuel été réjouit l'air et la terre. Là, de son épieu de chasseresse, Diane déchire le noir tlanc des arbres, ici, dans un tumulte aquatique et amer, des nymphes se poursuivent, gonllant leurs belles conques sous l'effort des flots. Tels sont les spectacles créés par Boëcklin.

Ce peintre sait le secret des pierres, et quel pur mystère voile les éléments. Pour les mettre au jour, il évoque tout un peuple de dieux, il leur restitue une âme si réelle, il les colore si fortement, il les^

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levèL de lumière si inouvaiile «çii un les voit vivre, en vérité, parmi la nature des plantes et du feu. On ne les sépare point des substanees f)remières dont ces héros sont Texpression. On regarde Pan comme on regarderait une montagne. On voit Vénus, et elle semble aussi véritable ({ue la blanche mer dont son corps est formé. On assiste au jeu des Dryades comme à celui des écumes et du vent.

Il est extraordinaire qu'un artiste aussi remarquable soit presque inconnu chez nous. Cependant, la gloire de Boëcklin demeure établie en Allemagne, en Suisse, dans toutes les régions germaniques. Là, il n'y a pas un musée où ne llamboie une de ses toiles. A^ous voyez que le peuple de Bâle ne craint pas d'associer Boëcklin dans une grande fête triomphale à un maître innnortel et consacré.

Admirable exemple que celui donné par le peuple de Bàle aujcmrd'hui ! Glorifier ses grands hommes de leur vivant même, décréter l'allégresse publique pour honorer le génie, rien de plus beau, de plus légitime, de plus grand. Quels sentiments sont capables d'inspirer aux jeunes étudiants bàlois cette reconnaissance nationale, ces fêtes et ces actions de grâce en l'honneur d'im homme vivant, pour qui chacun d'eux éprouve du respect et dont ils vont tous chercher, je n'en doute pas un instant, à égaler la renommée et le talent.

Mais, ici, en France, essayez donc de célébrer les hommes de qui les travaux contribuent, sans cesse, à accroître la gloire nationale et la puissance morale

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<le leurs compatriotes. Il serait curieux de voir quelle figure ferait le public si nos conseillers municipaux décrétaient des réjouissances en l'honneur d'Emile Zola, de Racine et de Hugo. Est-ce que ces liommes n'ont pas dès à présent, vivants ou morts, d'éternels droits à la reconnaissance de leur patrie ? Ne valent-ils pas une victoire? Et pourtant, personne n'est-ce pas ne consentirait à unir dans une même fête triom2:>liale des héros consacrés et des personnes vivantes dont la gloire constitue à notre époque, la seule grandeur dont nous puissions être vaniteux.

(28 Sep tcm bre i8gy.)

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