UN HOMME DE LABORATOIRE
Un homme comme Napoléon prête une valeur ^considérable aux vivaces billets qu'il écrit, aux objets dont il se sert et aux pays où il passe. De là vient l'intérêt que nous y attachons nous-mêmes. La correspondance de Napoléon me semble extrêmement émouvante. Nous nous sommes' tous penchés, à dix-huit ans, sur ces vieux papiers fiévreux, et dont le style ramassé accentue encore la puissance. Une sorte de frénésie anime ces brefs billets. Il faut les lire, feuilleter ces bouts de phrases. D'un rapide trait, sans s'arrêter. Napoléon précise un rôle, un caractère, et la figure qu'il trace ainsi, jamais plus, ne se dissipera de notre esprit : « Monsieur, écrit-il à Fouché, vos services, sachez-le, ont cessé de me
KLKMENTS 1) UNE UKNAISSANGE FRANÇAIS!: \'2)
plaire, etc. » Il le rompt, brise sa position, il le jette clans l'infortune.
Ainsi, voilà un héros à (|ui le monde n'apparaît yuère que comme un laboratoire. L'univers, les hommes, les nations, c'est tout uniment, pour Napoléon, une matière propre à l'aire des expériences morales.
On voit bien que, des sentiments capables d'embarrasser son ame, Bonaparte, dès l'âge de seize ans, s'était tout à fait détourné. Non pas qu'il lui fut impossible de recevoir des émotions, et d'éprouver de la pitié ou de l'amour, mais, toujours, il les sacrifie à quelque intérêt général, à la réalisation de ses héroïques entreprises.
Pour un esprit de cette espèce, le monde n'est qu'un creuset, un laboratoire. Mettre en présence des peuples, sur un champ de bataille, c'est évaliler leur force et sa puissance propre. Il est certain que Bonaparte ne conçut pas autrement l'existence. Il joua le jeu amer, il chercha la solution de l'énigmalique problème. Ce fut un métaphysicien. Je veux dire que ses actions n'ont pas eu un but vaniteux, mais il poursuivait le rêve de construire une société, de substituer au monde vivant le monde idéal qu'il s'était créé. De là, la dévorante ardeur à laquelle il s'abandonna.
Une sorte de chimiste, dans l'ordre de l'action, voilà comment j'envisage Bonaparte. Cependant, regardez cette figure bouleversée, quelle ûme orageuse on sent vivre sous ces verts regards, qui, soudain, noircissent, sous cette bouche cruelle et ardente ! Aucini homme ne semble aussi passionné, aussi
I2Lf ELEMENTS D UNE RENAISSANCE FRANÇAISE
terriblement sensible. Voyez le portrait peint par Gros ! Est-ce là le visage d'un héros, à qui l'amour, la beauté et le désespoir resteront toujours inconnus ! Ce jeune homme frémit noblement, dans un site d'eau et de tilleuls jaunâtres.
Malgré cette profonde véhémence, dont les traces sont distinctes dans sa vie même, Napoléon semble un héros moral, c'est-à-dire un homme résolu à soumettre toutes ses passions (lui fussent-elles chères et les aima-t-il tendrement) aux lois que lui impose son intérêt. C'est la marque d'un ambitieux. Ayant pris de soi-même une vue précise, un esprit de cette qualité entrevoit bientôt son but dans le monde. Afin de l'atteindre, un jour ou bien l'autre, il ne reculera devant aucun acte, aucune humiliation, aucune infortune. La carrière s'offre à lui et il y entre. Un Bonaparte pense en effet : « Peu importe ma peine actuelle. Mon bonheur ne réside point dans la possession de cette femme ou dans l'allégresse que donne une pomme mûre, mais la gloire est le terme de ma carrière, et l'empire même ne me contentera point. » Pour obtenir un éternel triomphe. Napoléon accepte une catastrophe, et il supporte la douleur en attendant la victoire.
Ces nouvelles lettres qu'on vient de publier, je les trouve, à cet égard, tout à fait pathétiques et éloquentes. Evidemment, sur ce héros les sentiments n'ont point de prise. Il voit la vie à un point de vue utilitaire. Ces frénétiques billets le prouvent, l'établissent d'une manière fort nette.
Ce sont de petits l)outs de lettre, des notes jetées h la hâte, sur le premier papier venu. Les dates, qui en désignent l'esprit, ont sulïi à m'émouvoir. Je revoyais cet homme à Dresde, à Berlin, àSaint-Gloud. parmi des lieux si dillérents, toujours égal, poursuivant sa chimère et combinant des éléments comme un savant de cabinet. La poudre ardente et les rouges éclairs de son âme, il les mêlait, les jetait dans l'obscur creuset que lui offrait l'univers.
Car partout, victorieux, tragique. Napoléon médite le vrai mystère des peuples et il cherche l'élément qui les satisfera, sans le froisser : « Mon ambition, dit-il un jour à M. le comte de Las-Cases, ce qu'on appelle mon ambition, ce n'est qu'un grand besoin de Tordre. » Retenez le mot. Il m'a passionné. Personne, je crois, ne l'a encore noté.
Pourtant, voilà bien son secret. Si cet homme a remué le monde, comme un ma(;on remue le plâtre et le ciment, c'était pour rebâtir un monde. Mais ([uel était son plan dç vie ? Quel terme proposait-il à toutes ses aventures ? Quelle conception de l'harmonie Bonaparte s'était-il bâtie ? Enigme insondable et sans fin ! Peut-être l'ignorait-il lui-même.
Mais aucun doute à cet égard. Ce qui créa cette mouvante ambition, ce fut un insatiable amour de la beauté, un goût de l'ordre impérieux. En bouleversant la terre entière, il obéissait aux lois de son âme. A la basse laideur du monde, il eût voulu substituer des merveilles, une grâce, une force et une beauté. La société contemporaine lui causait de la répugnance. Le désordre, c'est-à-dire le contraste (jui existe eutre l'homme, la nature et les lois impo-
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sées, ce désordre froissait son esprit, puisqu'il avait conçu l'équilibre de la vie.
Le dessein de Napoléon fut de reconstituer cet équilibre. Un homme contre un monde, voilà le spectacle que nous donne cet ardent héros. C'est afin d'imposer ses rêves à la nature qu'il ravagea les terres, conquit, fit des batailles : « Peu importe, pensait-il encore, si des maux si grands précèdent le bonheur. C'est par la puissance des hautes armes qu'il convient d'imposer des lois dont les conséquences seront bienfaisantes et heureuses. Car, en toute chose, la fin justifie les moyens. »
Tel fut lé calcul de Napoléon. Dans cette situation d'esprit, l'éternité de son but lui semblait l'excuse^ de ses entreprises. C'était donc un homme pour qui les actes de l'existence sont bons, si leur terme est moral ; c'était un héros qui voyait l'univers à un point de vue de pensée.
Voilà donc un homme de laboratoire. 11 croit à une vie morale. Il ne voit point d'autre fin que la vie elle-même. Il brise les créatures que la matière oppose à son esprit. La pensée, ainsi domine tout, et il sacrifie son bonheur actuel à l'intérêt de son âme, à ses chimères intérieures.
{20 juillet 18 g ^.)
Kf.KMI.NTS D UNE UENAISSANCK FRAXÇAISK
MOKAMTK 1)1 HEROS
A Laurent Tailhadc.
(]ha([ue l'ois que Ton sentretient de rimnioralit/' commune aux écrivains, aux poètes, aux politiciens, il mest impossible de ne pas entendre le singulier conte que je lus, autrefois, je ne sais plus où, dans quelque ancienne chronique vénitienne ou romaine. Il s'agit dun poète nommé Paul Colonna et d'une jeune demoiselle passionnée et tendre à mourir. Ces deux enfants s'étaient connus dans les environs de Bologne, vieille petite cité italienne où brille et que calcine une blanche lumière. Là. parmi ces beaux parcs tout à fait poudroyants à cause de Téclat des pins et des marbres, ils se rencontraient le matin pour ne se (quitter qu'à la nuit tombante. C'étaient deux enfants admiral^les, de ces graves esprits italiens, à qui la splendeur du pays mêlée à la force de leur race constituent une étrange beauté, mélan- (îolique. profonde et pure. La jeune fille s appelait Elisa.
Avant de la rencontrer. Paul Colonna n'avait jamais laissé paraître qu'il fût capable de s'attendrir autrement que dans ses ouvrages. Il montrait l'ambition d'égaler les plus grands poètes. Au dire de ses contemporains, ses talents lui permettaient d'envisager la renommée. Génie aimable, éloquent, il enchantait la compagnie de cette époque. Au reste, aucune passion ne l'occupa longtemps. Il semblait chérir son art au point de tout lui sacrifier.
A la vérité, on lui attribue des liaisons avec des jeunes filles de Bologne, mais personne n'a prétendu qu'il les eût aimées véritablement. Il les considérait plutôt comme des prétextes à écrire des glorieux sonnets amoureux et des romances chimériquement mélancoliques. Comme la plupart des artistes — quels que soient leur genre, leur métier — il n'attachait à Sylvie, àPamélaet à Marthe — pour lesquelles il semblait nourrir une extraordinaire passion — qu'une importance poétique. Dans leur conversation et dans leur ravissement il puisait des motifs d'odelette, d'élégie ou de comédie. Des personnes propres à l'inspirer, voilà tout au plus de quelle sorte il se les représentait. A cette époque, évidemment il aimait mieux s'entretenir de l'amour que le faire en leur compagnie.
Cependant, sitôt qu'il eut rencontré Elise, ses sentiments devinrent tout autres. La frénésie qu'elle mit en lui le détourna de ses anciennes occupations. Cette jeune lille parut passionnée. Sa douceur était profonde. Elle possédait les plus beaux yeux du monde. Comme on était au milieu de l'été, elle se promenait avec langueur, parmi les parcs où flambent les lauriers verts, d'écarlates buissons de roses et des héliotropel^ dorés. Paul Colonna l'adora. Il craignit longtemps de le lui avouer. Il se sentait près de périr, la poésie l'ennuyait, sa destinée lui échappa. Enfin, un jour. Elise que l'amour épuisait ne put se tenir de lui en parler, et en pleurant, tout à coup, ils tombèrent tristement dans les bras l'un de l'autre.
Dès lors, l'ambition qui. jadis, occupait violem-
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ment l'esprit de Colonna. cette ambition le quitta. Il ne vécut plus que pour Elisa. II y pensait à chaîne minute (lu jour. Son co'ur se i^ouflait d'amour oinme une montagne où monte la lave centrale. Il [•arut plein de tristesse, de joie et de désespoir. On ne l'entendit plus parler de l'éternelle poésie, à laijuelle il croyait devoir tout sacrifier, soi: bonheur. >on àme, sa fortune. Klisa, pour lui, devint l'univers. Il ne la fréquentait point — comme ses aniennes maîtresses — afin de puiser en elle des ;rnu?s dhéroines littéraires. 11 l'aimait voluptueusement. « A quoi bon, répétait-il aux amis qui lui leprochaient sa paresseuse adoration, à quoi bon omposer des chants splendidement beaux quand les j)aroles d'Elisa dépassent les plus merveilleux que j(.* sois capable d'inventer ? » Et il s'abandonnait à sa passion. Ce fut un moment d'ivresse.
Cependant, peu à peu, la raison lui revint. Soit que son amour s'atténuât, soit (|ue les avantages i'<'nqiorlés par des poètes dont il était le rival Teus- -cnt j)rofondément ému, soit qu'il se fut soumis aux i-eproches de ses partisans, il commença à regretter les journées perdues à cause de l'amour.
La gloire le sollicita. Encore qu'Elisa fût prise l(»ute entière par l'allégresse de son amour, elle -avisa de l'état de mélancolie où tombait peu à peu -•►n malheureux amant. Pourtant elle nvii lit rien pai'aître.
Enfin, le sentiment de sa réputation l'emporta sur
elui de sa félicité. Ayant de précieux talents, il
comprit que la destinée ne Ini jM'rnicllail point de
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les laisser périr. Il aimait toujours Elisa, mais persuadé de son génie, il redouta la volupté, dont la violence était capable de le corrompre tout à fait. « Ah ! se dit-il, relevons-nous ! Je ne suis point né pour l'amour. Ce n'est pas ([ue je ne puisse vivre heureux auprès d'vme femme, mais ma destinée m'entraîne et m'enchaîne. Il faut convenir que je suis né afin d'illustrer ma race et de célébrer ma patrie. »
Voilà les candides pensées qui provoquèrent son malheur et celui de sa bien-aimée.
(( Hélas ! lui dit-il un jour, quittons-nous, quittons-nous Elise ! » Il ne paraissait plus l'aimer. Alors cette personne, si aimable, si ardente et si ingénue ne put se retenir de sangloter. Ce fut un spectacle déchirant. Il expliqua sa conduite : « O mon amie, lui cria-t-il. dans un transport de douleur, je vous aime toujours, croyez-le. Mais que puis-je enfin contre une destinée si terrible qu'elle m'interdit de m'attacher à rien, sinon aux charmantes héroïnes de mes comédies pastorales et aux imaginaires enfants desquelles je demeure assez peu épris pour composer en leur honneur des odelettes et des élégies écrites parfaitement et selon les règles. » Sur ces mots, il la quitta. Et, quoiqu'elle lui fût la plus chère de toutes, il se défendit de la voir, de peur de ne plus résister à sa beauté inaltérable, et de la préférer à l'art que son ambition, ses talents et ses goûts particuliers lui faisaient paraître plus digne de soimême.
Pour ne rien cacher de cette aventure, il faut dire
KLEMKNTS I) UNK HKXAISSAXCE FRANÇAISE I )I
([lie ce jeune liomnie, aussitôt sa décisiou prise, s'en !('j)rnlit fortement, car, pour Elise, cette rupture I épuisa. Portée de la félicité la plus conjplète dans une situation d'ennui, de douleur et de désespoir, elle ne put pas y résister. Peu de temps api!*ès, Paul apprit sa mort, et ([uclle lui pardonnait de lavoir sacrifiée.
Voilà donc un solide excuiple de la conception luorale que se composent les artistes. Je n'en connais pas de plus émouvant. Je ne doute point de la réprobation qu'il soulèvera dans l'esprit du public. (]ela vient d'un malentendu. On conçoit mal la \ ertu. Ce qui honore un lionnne ce n'est point d'être aimable, iugénu et poli, mais seulement son utilité dans la nation. Il existe un court billet écrit par Napoléon, et qui rend très exactement cette opinion.
« Dans ma vie, dit ce grand liounne.j'ai tout cédé, tranquillité, repos, bonheur, à mon destin. » (Vest là un mot admirable !
Pour des hounnes à ([ui leur patrie, lintérét de la nation ou la perfection <le leur art paraissent supérieurs à tout, comment voulez- vous qu'ils les sacrifient à la fortune de leurs amours, à leur race, à hi joie du jour. En vérité, ils subissent leur destin. Principalement ce sont de singuliers auiants. Ils n'ont point de repos ([ue leur passion ne leur ait permis d'écrire une églogue, ou de composer la grâce d'une statue. Daus la beauté de leur amante ils puisent le modèle des sublimes poèmes, des sta-
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tues ayant de purs lianes, et des personnages de ballet. Yoilà toute leur occupation.
Que l'on se représente donc la destinée de ces jeunes hommes si ambitieux, pour lesquels les plus suaves spectacles ne laissent point que d'être dénués d'intérêt s'ils ne leur inspirent des chimères, et qui envisagent leurs maîtresses, les roses de leur jardin, les passants, les montagnes comme de froides apparences, et uniquement destinées à prendre une vie éternelle dans leurs drames et leurs symphonies.
(2 mars 18 g y.)
RENOMMEE DES ROMANCIEllS
Je ne sais point ce que nos jeunes lettrés pensent de cet élégiaque, de ce tendre et charmant Daudet, dont ses amis familiers, mêlés au peuple et à quelques jeunes femmes sensibles, ont accompagné le convoi au cimetière duPère-Lachaise..Quelque théorie que l'on ait sur l'art, sar la beauté et sur la na turc, il faut convenir que Daudet posséda du moins un beau style, lympide, noble et délicat, l'esprit le plus joli qui soit et de gracieux dans d'émotion. A une époque où les personnages des romans et les petites gens de la ville s'expriment d'une manière si naïve, si compliquée et si a ulgaire tout a la fois, ceux que nous présenta Daudet dans Sapho et dans Tartarin, nous ont toujours paru précieux par l'excellence de leur langage, par l'adresse de leurs en-
ÉLÉMENTS DUNE RENAISSANCE FRANÇAISE l'H
treticns et par l'accent délicieux dont ils en rehaussaient les termes.
Voilà un écrivain classique ! L'inspiration de ses >uvrai;es. il la puisa aux sources natales de la Provence! Ils sont extraordinaires tous ces auteurs qui nous viennent de la Provence î Le soleil les a nourris de (lanimes profondes. Ils n'oublient jamais la vivante clarté qui les enveloppa dans le tempsqu'ils étaient encore de tout jeunes enfants, épris de papillons et qui courent dans les herbes, bercés par léternelle lumière de la campagne. Leur langue a la force, le nonil^re et l'éclat de leur terre. Ils transportent dans leurs poèmes, dans leurs drames ou dans leurs romans les scintillantes harmonies qui apparaissent si noblement dans le dessin des bois et des monts provençaux.
Daudet posséda avec force ce sens de la vérité qui fait le fondement du génie français. Ces qualités sont si rares, si singulières à notre époque qu'elles sulliraient. j'imagine, à absoudre un écrivain des péchés uu)raux ([u'il comuiit en s'occupant des petits faits <le Texistence et des personnes les plus médiocres. Certes lart a un but plus haut ([ue celui d'Alphonse Daudet. Certes, les héros seuls, et les femmes sacrées par l'amour sont uniquement dignes de la i^loire des muses. Mais le style rend tout sublime. Des ouvrages aussi dillérentsque l'Iliade, (pie Candide, (pie VJIoinnie qui rit et que Saplio méritent l'humaine admiration, parce (pi ils portent constamment lempreinte d un esprit dordre. de clarté et de
vie.
L'extraordinaire, c'est que Daudet, avec cette langue précise et nuancée, a doué de vie ses personnages au point de les rendre populaires, de les répandre dans le monde, de les faire accepter des hommes, comme s'ils étaient leurs frères ou leurs amis. Peut-être est-il le seul auteur de son époque à qui cette faveur ait été donnée. Zola, terrible évocateur de foules vivantes, a pu mettre du sang dans tous ses héros, de l'air dans tous ses paysages, des parfums sur toutes ses prairies. Mais on ne peut point détacher de la Terre, ni de Germinal, fortes et naturelles épopées, un personnage qui soit viable ailleurs que dans Tatmosphère où le poète les plaça.
Gela tient à l'harmonie même des conceptions de Zola. Les hommes, dans son œuvre, ont des relations si étroites avec le moindre objet, avec la plus petite pierre de la route, qu'on ne peut les en séparer. Tout y est nécessaire, tout s'enchaîne et se tient dans des rapports exacts.
Pour Daudet, quelle différence ! Avant toute chose, il s'occupe de créer un type. Il accumule en lui toute la frénésie et toute la vigueur dont il aurait besoin pour vivre. Il lui donne moins un corps sanguin, palpitant et plein de frissons qu'un caractère sentimental ou voluptueux. Il prend moins garde aux senteurs qu'il respire, à la lumière qui le baigne et à la route où sonnent ses pas, qu'aux minuties de son esprit, à ses manies d'individu. C'est la manière d'un conteur plutôt que d'un romancier. Voilà pourquoi cet écrivain si délicieux, si tendre et si enchanteur, n'occupera jamais comme Zola, les esprits sou-
KLKMENTS d'uNE RENAISSANCE FRANÇAISE l'i5
cieiix d'accroître la beauté et de contribuer à ravenir des races.
Mais il a conslilué des types. Tartariu vit dans le peuple. On le rencontre un peu partout. Il est impossible d'aller à Marseille sans mettre ce nom sur cent figures qui passent. D'où vient cela ? Personne ne peut le dire. Pourquoi certains héros, décrits par. les auteurs, deviennent-ils tout à coup connue des âmes lauiilièrcs. pourquoi s'introduiseut-ils chez nous, pourquoi augmentent-ils enfin la famille de chaque humain comme des parents retrouvés ? Ces e:xistences sont mystérieuses. Thersite est un type vivant, Yadius et Werther sont nos i'amiliers. Gavroche babille auprès de nous ; chacun connaît M. Prudhomme, chacun connaît M. Homais, et chacun connaît Achille. D'où vieut que ni Britannicus, ni Ajax, ni le doux Daphnis. ni Déa, ni Albine. ni Coriolan n'ont pris vie au sein des nations, ne se sont mêlés à la multitude, au point de partager ses iMnotions, de lui en inspirer qui soient nouvelles et même d'en écouter la confidence ? En vérité, nous l'ignorons.
Cependant, Tartarin est devenu plus vivant qu'un homme. Jovial, naïf, auqjoulé et terrible, ce personnage est presque aussi fameux que Bonaparte ou (jue Victor Hugo. C'est qu'il est doué de contagion. Il se répand, on l'accepte dans sa société et il s'y iuipose bientôt par une sorte d'emphase téméraire et par des accents trop pompeux.
« Daudet a été un créateur d'êtres. Il n'est pas de
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gloire plus durable, ni de trioniplie plus éclatant », s'écrie Zola au cours de cette héroïque élégie funèbre qu'il a prononcée au cimetière.
Parole profonde et qui console ! Oui. rien n'est plus beau, nulle besogne n'est plus admirable que celle de mettre au monde des héros qui vivront éternellement. Un peuple, né d'un homme, secoue devant lui, à travers les chemins de l'univers, d'épais rameaux et des branches parfumées. Chaque génie est environné du cortège de ses vrais enfants, les héros en qui revit son esprit. Voilà les sûrs soutiens de sa mémoire. Ils la célébreront partout. Ils agitent dans l'éternité, les pesants lauriers de la gloire.
{21 décembre 18 g y)
Débats politiques.