ENTRETIEN SLR LA LIBERTE
A Maurice Le Blond.
Quelques jeunes Icllrés de ma eonnaissance vont comparaître aujourdliui en tribunal de police, sous la prévention de cris séditieux, d'excitation au meurtre et de tapage nocturne. Voilà les termes employés par M. riiuissier de la Préfecture. Mais de (poi s'agit-il donc? Il s'agit de réprimer de généreuses protestations en faveur des Athéniens. Plusieurs personnes vont expiei; leur amour de la Liberté. J'avoue, sans honte aucune, en faire partie. Encore que rhéroi([ue vertu montrée par les Athéniens mait impressionné simplement à l'égal d'une ode admirable ou d'un spectacle de tragédie anti(|ue, je ne doute point que les lois n'aperçoivent là, en quelque sorte, des sentiments séditieux. Telle est la justice gouvernementale.
Dans le milieu du mois dernier, le public apprit tout à coup la noble insurrection crétoise à laquelle les hommes d'Athènes se disposaient à porter des secours. Les images sublimes que nous conq)osèrent les nouvelles venues de ce lieu brfilé et sanglant touchèrent le cœur de la jeunesse française. Quel homme eut pu se tenir dans un état d'indiilerence ([uand tant de tragiques pensées bouleversaient la patrie grecque? Qui se fût retenu de dire ses transports, ses fureurs ?
A ce moment, nous avons vu ce que peuvent l'idée
t4o éléments d'une renaissance française
(le la gloire, la pitié et le désespoir. Les jeunes lettrés dont nous avions incriminé l'indiflerence nous parurent, tout à coup, revivifiés! Ils prirent les traits mêmes des héros pour lesquels ils s'enthousiasmaient. Magnifique mouvement d'énergie ! Une frénésie emporta tout. Rien ne subsista du placide ennui qui occupait, auparavant, la plupart de ces esprits.
Une rumeur emplit la ville. En présence de l'état de singulière torpeur où semblaient tombés les politiciens, quelques étudiants résolurent d'exprimer leur désespoir, leur généreuse fraternité pour une nation persécutée. Pacifique manifestation qui se fût éteinte d'elle-même, si les gouvernants n'eussent pas prétendu la réduire par la violence î
(Jaime ces mouvements populaires. Pour un homme tout épris de Tiiéroïque beauté ([ue confèrent l'énergie, l'émotion de la mort, et la vertu qui la brave, dans quel lieu en trouver la vue, sinon dans celui oîi les multitudes paraissent 'portées par la passion du sacrifice et par l'ardeur de l'amour î A ces moments de vieilles splendeurs s'éveillent. La beauté est si singulière dans la société actuelle, on en découvre si peu de traces chez les personnages ([ui l'espèrent le plus, on la rencontre si rarement, qu'il faut bien la chercher parmi ces magnifiques Jumultes d'individus, car quelques-uns en peuvent prendre, tout à coup, les traits. De plus, je travaille à un livre où j'espère mettre en présence de furieux conflits populaires, et dans ce sentiment, je ne laisse pas d'être attentif à ceux qui le sont le moins.)
KF.EMENTS 1) UNK UKNA ISSANC.E KIl A NTAISK I |I
C'est poiirqui, à raiinonce qu'une maniiestalion se produirait, ce soir-là (17 février), dans les environs des boulevards, nous nous hàtàuies d'y aller, un de mes amis et moi.
Comment nous fûmes pris dans la foule, arrêtés sans aueune raison, eonduits avec violence dans le prochain poste de police, c'est ce que chacun comprendra. Nous ne finies point résistance. Nous regardions passer une véhémente troupe de manifestants, lorsqu'un agent nmnicipal vint nous en coiii)"!* la vue en nous saisissant brutalement.
— Monsieur, lui dis-je, du ton le plus poli du monde, voilà une singulière violence, et qui ne s'expliquerait guère, si nous n'étions pas persuadés que la force, la loi et les circonstances vous confèrent des droits prodigieux, tyranniques et inattendus.
Ces mots parurent l'étonner. Je vis, pourtant, qu'il en discernait la raison. Je repris tout aussitôt :
— Vous faites. Monsieur, un bien étrange métier. Interdire à des jeunes gens — dont l'exaltation montre au monde que nous sommes encore susceptibles de chérir la liberté — leur interdire de protester des sentiments ({ui les animent à l'égard d'une antique nation, généreusement ressuscitée. rien de [)lus extraordinaire.
En Aérité, monsieur, je ne doute point ilc vos pensées présentes. Il est vrai que vous n'êtes pas né pour réiléchir sur la nature des choses. Kt vous ne vous avisez point de juger la pour et le contre.Yoxis formez à l'obéissance un peuple qui n'a combattu en 1793, en i83o et en 4^ q^it" pour n'y être pas contraint. A laide d'une petite troupe d'agents, le gou-
I^ti ÉLlblEXTS I) UNE RENAISSANCE FRANÇAISE
vernemeiit de la République a raison des Droits de l'Homme, de l'esprit des citoyens, de la tradition nationale dont la foule rassemblée, ce soir, est la véhémente expression.
Sur ces mots mon agent me dit :
— On ne peut pas autoriser à pousser des cris séditieux.
A ce moment, j'imaginais que peut-être ce fonctionnaire ignorait notre état social. Connue il était assez âgé. cette conjecture me parut légitime.
— En vérité, repris-je avec douceur, je vois bien à vos paroles l'étrange ignorance où vous êtes quant aux lois qui nous gouvernent et à nos institutions. Peut-être ne savez-vous point que nous sommes en pleine république, que le peuple est seul souverain, que la liberté de pensée nous devrait demeurer acquise et que les pires manuels scolaires nous ont appris, dès notre enfance, à chérir l'indépendance, à défendre les opprimés et à haïr les tyrans.
— Que sais-je, que sais-je ! me dit l'autre. Peu importe la constitution que le peuple a établie. Le métier d'agent, monsieur, est infiniment dilïicile. Nous ne savons pas sur quel pied danser. Pardonnez-moi cette expression. Mais, vous le dirai-je encore, nous avons vu passer trop de gouvernements depuis vingt ans. C'est à ne s'y plus reconnaître. Quand M. Thiers vint au pouvoir, nous reçûmes l'ordre de réduire par les plus noires répressions, des personnes qui avaient lutté pendant le temps de la Commune. Nous avons dû obéir. Nous le finies même avec gaîté. Ce fut une sanglante période. Peu de gens nous ont échappé. Pourtant, j'en ai plus tard
KLKMKNTs d'ine rknaissanck fua\(;aisi: I V^
retrouvé quelques-uns dans les plus hautes situations.
— Il est vrai, lui ai-je répli([ué. j'en connais sur (|ui le jT^ouvernenient eonipte aiin de contenir l'élan (les révolutionnaires de notre é{)0([ue.
— Kh oui. monsieur, mais comme c'est ennuyeux, nos «gouvernants changent sans cesse. Sur l'ordre de Tun, qui occupe aujourd'hui le pouvoir, nous jetons dans les prisons des hommes qui l'exerceront demain et dont nous avons à craindre les représailles et les disi^races.
— Assurément, Monsieur, lui dis-je. vous laites un fâcheux métier et qui n'est point sans vous attirer des ennuis. Mais comprenez-vous un peu. Quels que soient nos gouvernants, nous ne possédons aucun droit, sinon celui de payer les impôts. Le peuj)le tout entier est aux mains d'une coterie de parlementaires (|ui lui composent leurs conceptions, et d'une petite troupe militaire qui les lui impose, en efl'et, comme d'immortels textes de loi. Ils usent de nous à leur gré. Au maintien qu'ils attrihuentà cette glorieuse patrie française, si généreuse, si ardente, autrefois, je ne doute point du discrédit dans lequel ils nous font tomber. Personne n'a plus part aux affaires. Nous avons moins de liberté depuis que des sacrifices, tant de guerres et d'insurrections ont témoigné de notre amour pour elle. Convenez-donc de la patience du peuple.
Sur ces mots l'entretien cessa. C.ar nous entrions dans le poste de la Mairie municipale. Mon ami y pénétra. Kt nous ne sûmes jamais pourquoi nous nous y étions trouvés.
144 JÎLKMl^NTS DU-NE IIEXAISSAXCE FllAXrAISE
Il faut convenir de la dissolution dans laquelle sont tombés la plupart des principes dont l'institution excuse, chez les révolutionnaires de 1793, tant de crimes et de catastrophes, la fièvre et la vertueuse fureur qui occupèrent leur esprit. Les notions de la liberté, de la fraternité humaines ont perdu tout leur éclat. On n'en conçoit plus guère le sens. Les nécessités du temps et les anibitions des parlementaires ont tiré la nation française du lien de ses traditions ! 11 ne se passe pas un jour que ces pompeux Droits de l'Homme, pour l'application desquels nos aïeux ont combattu, ne soient violés dans la personne de quelqu'un de leurs descendants.
Voilà pourquoi ce qui les pousse pour la plupart dans les partis extrêmes de la réaction et de la révolution, c'est moins l'éloquence d'un Jaurès, la casuistique d'un Millerand que les perpétuelles exactions, la corruption de nos politiciens et la médiocrité même des personnes du gouvernement. Depuis un certain nombre d'années, le pays n'est plus dirigé conformément à ses vieilles traditions. Nos sentiments se trouvent froissés des compromissions nationales. Le peuple a besoin de gloire, d'héroïsme. (^est en vain qu'il en réclame ! On lui montre des dirigeants qu'épuise une basse médiocrité et pour ([ui les principes de la Révolution paraissent tout à fait sans valeur.
Il est singulier que nos gouvernants aient le dessein d'exprimer la nation contrairement à ses pensées et à ses traditions civicfues. Une telle situation
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ne peiil durer, car (jiiel inaiiilicn prend la patrie 1 Kl pour nous, enfin, (pielle (igure l'aire dans une société républicaine où le goût de la liberté, les généreuses ardeurs, les transports de la passion et la pitié que nous inspire l'oppression d'un peuple admirable sont punis })ar nos tribunaux connue de séditieux sentiments et nous l'ont considérer comme de mauvais citoyens !
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M. Boulanger l'ut le plus curieux démagogue. Porté par une extrême l'ortune à la plus haute situation, il en goûta les vaniteuses délices, mais ne sut point s'y maintenir. 11 n'y montra aucune vertu, et il y parut dénué de mérite. 11 ignorait que des charges s'y attachent. Ses devoirs lui pesaient tort. Le peuple entier lui témoigna de la faveur. 11 la lui ôta aussi vite qu'il la lui avait accordée et cela sans aucune espèce de motif.
C'est que ce démagogue n'était assurément point né pour l'état d'extrême popularité dans lequel il fut, quelque temps. A peine y atteignit-il que sa médiocrité le consuma. On le vit débile, présomptueux, infiniment corrompu par l'amour, la flatterie des femmes.
Voilà pourquoi on s'attacha à lui. Deux ou trois étranges conseillers, parmi lesquels Paul Déroulède, s'occupèrent de lui et firent sa fortune. Il se trouva
l46 ÉLÉMENTS d'une RENAISSANCE FRANÇAISE
soudain élevé à la plus haute situation, sans qu'on l'instruisit des mérites utiles pour y prendre une place durable, et sans que son caractère l'ei^t rendu propre à y rester. De là sa faiblesse infinie.
Pourtant rien ne l'eût arrêté. Son apparence sentimentale lui avait soumis les femmes. Elles s'éprirent, toutes, bientôt, de ce héros galant qui paraissait assez capable de distinguer l'une d'entre elles et de lui oftrir le royaume qu'il prétendait conquérir. Elles accrurent sa réputation.- Elles lui prêtèrent les traits d'une dévorante tendresse. Il eût péri beaucoup plus tôt si elles ne l'eussent pas soutenu.
De plus, le peuple le porta jusqu'aux nues. Boulanger donnait corps à ses passions. Il parut tout d'abord avec un amour de la gloire et un esprit patriotique particulièrement flatteurs pour une nation en qui ces sentiments ne sont pas encore corrompus. 11 faut convenir que son rôle militaire, une apparence d'audace, sa relative jeunesse, ne rendaient point trop excentrique la confiance qu'il inspirait. Les intérêts d'une faction devinrent bientôt ceux de lallation même. Mais les femmes ne s'y trompèrent point. Elles ne virent jamais Boulanger que comme un héros galant.
Du reste, afin de se maintenir dans une position si puissante, si inattendue et si audacieuse, il faut des talents plus nombreux que n en possédait Boulanger. Comme il avait séduit le peuple à Faide de vaniteuses chimères, il le perdit peu à peu. C'est à sa sensibilité qu'il dut tout à la fois et sa réputation et l'infortune où il tomba plus tard.
r.LÉMKNTS d'uni-: HKNAISS.VNCK FUANÇA ISi: l ]-
¥a\ cet instant il parut ibrt médiocre. Il n'était point né pour le rôle que lui permettait le peuple. Il Y renomma bientôt. 11 n'osa point s'imposer. Voilà la pire aventure. Des personnes s'étaient attachées à lui: et il les délaissa à cause d'une ienime. Aux intérêts de son parti, il préféra donc les siens. C'est le contraire qu'il eût dû l'aire.
Car voilà son péché d'homme politique. Comment ses partisans ne l'ont-ils pas compris ! Ce n'était pas un prétendant capaljle de rien dominer. Trop sentimental, trop gracieux, sensible à l'excès ! A quelle situation eùt-il pu parvenir si des personnages ambitieux, tels Laguerre et Alfred Naquet ne lui avaient composé un maintien, et ne l'avaient pas dirigé. Peut-être comptaient-ils sur sa faiblesse même pour le conduire avec plus de commodité. Ils croyaient se servir de lui j)our renverser la République. En elTet Boulanger possédait un air de tendresse qui enchantait la nation. Eux-mêmes en étaient dépourvus et n'eussent jamais C()n{[uis une telle faveur.
Pourtant, c'était un maladroit calcul, que se lier à un honnne si inconsistant, d'un caractère dissolu et mobile! Sa médiocrité réduisait les plans que ses partisans lui dictaient. Il était incapable de les acconq^lir. L'amour l'occupait tout entier. D'une singulière mollesse, malléable et fugace, sans aucune espèce de génie, il ne fût pas parvenu à réaliser les espoirs (jue le i)euple avait mis en lui. et il n'aurait rien pu que le ruiner.
Car on ne gagne pas un enq)ire aussi aisément qu'il le crut! Jamais un homme n'inspira plus d'à-
1^^ ÉLÉMENTS d'une RENAISSANCE FRANÇAISE
iiiour à une mobile population sur laquelle les chimères ont toujours prise. Il eût pu atteindre très liant. Personne n'ignore combien il fut près, un moment, de bouleverser la société française. Il la séduisit par l'amour et cela l'a amené à en perdre la confiance.
Voilà donc le point essentiel, pour un personnage politique. Qu'il ne montre aucun sentiment ! Mais Boulano-er était un militaire extrêmement tendre, et il croyait à la morale. Delà son infortune, son échec, sa défaite î
Les personnages qui lui ont prêté une contenance si inattendue et si menaçante, si séditieuse, et à la fois si admirable, ne partageaient point ses scrupules. Voilà donc des hommes remarquables ! Les communes intrigues ni les coups de force ne leur eussent paru singuliers. Ils ont montré plusieurs fois qu'ils ne craignaient point les compromissions.
Aussitôt qu'un homme se décide à prendre un rôle public (soit en devenant auteur, soit en choisissant le métier des armes, soit en sollicitant les sulïrages d'une nation), il faut bien qu'il se considère comme un personnage national. Aussi renonce-t-il aux fêtes, aux exploits et aux funérailles où le peuple tout entier n'est pas convié. Mais il partage son ennui et sa joie. Il ne possède plus rien en propre. Son amour est celui du peuple, et son orgueil prend naissance dans la fortune de la patrie. Rien de plus mélancolique que la destinée d'un tel homme. Il se
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saci'ilic lolalmuMiL à de pures ah.sli'jn-lioiis, cuiiniie l'art, coiniiu' la beauté et coiriine riionneur. De inème il est ])()ssible (iirily soumette aussi le monde. Ainsi firent lîonapartc. les fanatiques. En dehors de leurs conceptions, ces sectaires comprirent peu de choses. Les hommes ne les arrêtaient point. Il les séduisaient par la vanité et se les attachaient ]y.\v l'intérêt.
Dans celte situation iresj)ril, vou^ M»iim-/ hien qu'ils s'occupent peu des chimériques délices que nous sonnnes habitués à tirer de la volupté et de la gloire. Le profit général prime tout. c( Je ne A'is point pour l'amour », répétait sans cesse Bonaparte ! Et. en effet, il le montra. Au sens d'un tel homme, les plaisirs nés de la luxure et les enchantements de la gloire ne valent plus rien. Aussi les sacrifiait-il au bien national et à la patrie.
Quelle singulière infortune ! Représentez-vous l'existence d'un auteur comme Victoi* Hugo, d'un démagogue comme Robespierre, d'un con([uérant comme Bonaparte ! Il faut convenir qu'ils occupent dans le monde une mélancolique position. Ils sont incapables de se lier à rien. Quoiqu'ils assurent leur amantes de leur éternel amour, ce sont là de perfides serments. Pour un auteur, le total univers n'est qu'une sorte de matière première avec laquelle il est possible de constituer de présomptueux pays, des territoires et des héros imaginaires. S'ils s'arrêtent près d'une jeune femme, c'est afin d'en prendre un motif d'odelette. Sitôt qu'ils l'ont épuisé, sitôt qu'ils lui ont conquis toute sa poésie innnanente,
lOO ELEMENTS D UNE IIENAISSAXCE FRANÇAISE
cette précieuse amante ne leur importe plus, ils la rejettent comme une vide apparence.
Mais les sentiments d'un politicien sont bien autrement remarquables. Songez donc à l'existence d'un bomme auquel un peuple a transmis le souci des aflaires nationales, de sa prospérité et de la paix. Sa famille, c'est sa patrie même. Son amour l'y attaclie, sa joie est liée à sa félicité. Aussi, tout, dans son esprit, est-il ramené à ce soin. Les hommes, le sol, les passions ne l'occupent que par leur poids et selon qu'ils sont capables d'enrichir la population ou d'en ruiner le crédit. Il les évalue, il les pèse, il calcule leur capacité. Il essaie d'en tirerparti. Son attention se déplace. Dans la pensée d'un Bonaparte, d'un Robespierre, les mérites des hommes sont proportionnels au bénéfice qu'ils donnent. Ceux-ci les manient à leur gré. Ils ne s'apitoieront jamais sur leur tristesse non convaincue si elle leur semble indispensable à l'allégresse de la nation.
Ce général Boulanger, dont la personnelle renommée mit en péril, à elle seule, les institutions de la République, comme il se montra médiocre et futile ! Aucune conception de la politique. Il prétendit que le peuple tout en entier s'accorderait sans lutte, pour son règne. Il n'osa rien, montra une malheureuse sentimentalité, ne craignit point l'amour et s'y jeta. Ses partisans ne pensaient point de cette façon. Tout à fait brûlés d'ambition, on vit bien qu'ils étaient capables d'un péremptoire coup de force. Mais enfin, que pouvaient-ils faire quand le général
ELEMENTS D UNE RENAISSANCE FRANÇAIS!: lOl
Boulanger se reliisait à les soutenir et à se mettre à leur service, quand il préférait les petites délices de la volupté heureuse à la félicité que procurent le pouvoir, les honneurs, une situation prépondérante. Au lieu d'être l'hounnedes événements, il ne cessa point d'être soumis aux femmes, à deux ou trois politiciens et à de séductrices passions. S'il eût cédé à lîi volonté populaire, il fût parvenu au pouvoir.
Quelle singulière aventure ! On devrait s'en inquiéter. Il faut bien convenir de rextréme péril dans lecjuel nous mit Boulanger. Le peuple aime la tyrannie. Tout porte à croire (pi'il s'y fût soumis en ollet si Boulanger Teùt voulu.
En vérité, Findépendance nous agrée sans nous enchanter tout à fait. Nous n'en possédons point le sens. Habitués à donner aux opinions et aux passions les traits des personnes qui les goûtent, nous ne les séparons point. De là une grande crédulité à l'égard des démagogues en qui nous incarnons des espoirs vaniteux. La société contemporaine est peu pénétrée de ses droits. Nous en avons perdu l'idée. Une ambition non convaincue, le culte de la gloire et de la patrie font nos constantes exaltations. Voilà donc des sentiments à l'aide desquels un démagogue quelconque est assez capable de soulever le peuple. Emus par d'héroïques images de la patrie, nous pouvons être portés très loin, au gré d'un présomptueux politicien ou d'un prétendant passionnée
(j^ mars i8gy.)