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LA PARADE HEROÏQUE

En commémoration du Dix-Huit Mars, la Reçue blanche a consulté un certain nombre de personnes qui, il y a vingt -six ans, à cette date, se montraient desséchées par une fièvre admirable. A l'aide de ces vingt-cinq ou trente feuillets, on peut prendre une vue assez nette de la Commune.

Ce qui frappe dans cette enquête, c'est ce singulier regret marqué visible à chaque page : « Nous avons manqué de hardiesse. Si nous nous étions portés sur Versailles, peut-être eussions-nous triomphé. Il fallait de l'audace, de la décision. » Voilà, après vingt-six années, le sentiment des «communards ». C'est une manière assez grossière d'avouer que les fédérés ne comptaient parmi eux aucun homme de caractère.

Parcourez toutes les lettres adressées à la Revue blanche, on voit bien que ces démagogues étaient du plus médiocre esprit. Leur vaillance, leur générosité paraissent profondes. Le spectacle que donnait la France de 71, voilà ce qui les a contraints à la révolte. Epuisés par le désespoir, ils provoquèrent ce dernier élan national. Mais quoi ! cette pathétique vaillance ne sulUt point. Vermorel, Dombrowski, Raoul Rigault, Rossel, ce ne sont guère que des héros de barricade.

Au questionnaire posé, je suis surpris que pas un

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iiK'inbre de la Coiiimuiu^ n'ait cru pouvoir répliquer, d'un ton précis et étendu :

<( Pour(iuoi demander des excuses à une aventure dont les excès mêmes ont servi la patrie irançaise ? Après les grandes déroutes de 70, notre insurrection devint léi^itime, nécessaire. Dans quel pénible état nous nous trouvions ! 11 est certain que le terrible élan du 18 Mars n'a, en aucune façon, déplacé cette situation. Quelques milliers de personnes fusillées contre un poteau ou une muraille, le plus grand nombre emprisonné, proscrit ou condamné à la déportation, tels furent les seuls résultats qu'il soit possible d'entrevoir, d'une manière un peu exacte. Mais, tout au moins, nous avons montré à cette date une extrême force de caractère et que les jeunes patriotes n'acceptaient pas le moins du monde la position politique où la nation se trouvait installée, grâce à des gouvernants du genre de M. Tliiers. Donc, nulle conséquence matérielle, à part tant de ruines et d'exécutions, mais quel inunense service moral ! Le bénéfice (|ue vous tirez de la Commune, ce n'est point la République (laquelle, d'ailleurs, sans cette émeute, n'eut pas été constituée), c'est l'ardeur, l'énergique grandeur (pii nous ennoblit tout à coup. »

Personne n'a songé à répondre ainsi. Une semblable assertion eût paru vaniteuse. Quoi ! ne comptezvous donc pour rien la réputation d'un pays, la(|ualité de sa grûce quotidienne î Peu inq)ortent les tragiques désastres et les édifices consumés, si les hommes qui sont soustraits h <les périls si profonds

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peuvent ressusciter chez leurs descendants le culte de la patrie et de la force !

Car voilà l'unique profit que donnent les guerres, les émeutes, les aventures nationales. A un point de vue matériel, tant de chimériques exploits sont d'une stérilité incomparable. A cet égard, l'enquête apporte des témoignages tout à fait précis. La plupart de nos communards constatent la totale inutilité de leur guerrière entreprise :

Quand, après huit ans de bagne, revenu, écrit l'un d'entre eux, nous avons vu la République qu'on nous avait faite, nous avons pu constater que ce n'était pas la peine.

Ce qui manque dans la Commune, ce n'est point l'audace, le tragique, les liantes batailles où se heurtent des guerriers d'airain. Mais on ne trouve pas un (( héros ». Je ne parle point d'un personnage que transportent d'innocentes tendresses, ou le plus chimérique courage, car des hommes comme Rossel, comme Dombrowski, ont exposé des vertus de cet ordre. Cette époque est pauvre en héros. Aucun démagogue de qui le nom seul, communiqué à un enfant, lui transmette le tragique frisson que donne celui de Bonaparte ou même d'un Robespierre, d'un Eschassériaux. Nos communards possèdent une beauté de parade. Sur une barricade, au milieu de fumantes ténèbres, ils deviennent tout à fait sublimes, mais ce sont des étourdis.

Pour nos juvéniles étudiants qui ont lu des manuels d'économie politique, et auxquels Machia-

IM.KMKNTS 1) UNE UK.NAISSANCK KllA NÇA ISl I.).)

vel est assez familier, des tribuns si théâtraux ne paraissent point très pathétiques. L'innocence de <îes patriotes échaulles n'est guère digne de leur attention. 11 faut convenir de la médiocrité extrême dont ces fanatiques étaient corrompus. Soit (juils n'eussent point l'esprit de décision, soit qu'ils fussent bien trop brouillons, on ne les voit guère à leur aise, ailleurs que sur les barricades. Ils ont commis faute sur faute. De là notre indiftérence à l'égard de chaque « connnunard », et notre ardeur, notre enthousiasme sitôt que nous entrevoyons le terrible élan populaire, l'émeute patriotique, les avenues déchirées par le feu des fusils, le tragique mouvement de fureur qui soulève la population.

Que l'on admire ou que l'on attaque la Commune, il faut la voir dans son ensemble, en bloc, disperser son attention sur la nmltitude entière. Aucun homme dans toute cette foule qui attire la haine ou l'amour. Point de figure passionnante. En 1^93, deux ou trois hommes, Marat, Danton, représentent la Révolution. Tour à tour, les républicains et les partisans de la monarchie ont pu les prendre pour objets de leur culte et pour prétexte de leur dégoût. Mais ici, durant la Commune, aucun personnage de ce genre. Voilà à mon avis la cause du discrédit où cette émeute est aujourd'hui tombée. Après vingt-six ans, que le lecteur permette à un jeune honune d'exprimer son opinion sur une aussi ellVayante aventure.

Comme nous aurions approuvé, compris la Commune si un héros de qualité nous eût éclairé sur la lièvre intense (pii dévorait le peuple à cette épocpie ! Comme cette émeute nous eût semblé profonde, si

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un homme du genre de Danton, de Robespierre eût coordonné les pensées publiques, leur eût prêté un maintien et les eût mises en valeur ! Mais ni en mars, ni en avril, on ne distingue pas qu'un des fédérés puissent jamais faire figure près des grands révolutionnaires avec lesquels nos étudiants s'instruisent sur les devoirs de l'homme, et dont ils piquent la triste image au mur de leur chambre de travail. Non, parmi tant de rudes tribuns et de démagogues, qui du i8 mars en mai s'exaltent, construisent des barricades, paraissent desséchés, consumés de fièvre, je ne vois que des âmes médiocres ou de délicats lettrés égarés par une belle colère patriotique.

Pourtant rien ne subsiste des révolutions ni des guerres, à part deux trois personnages près desquels toutes les nations apprennent la beauté humaine. Après quelques centaines d'années, les plus noires révolutions sollicitent encore l'attention publique, à cause que des héros y ont occupé un emploi et y ont accompli d'extraordinaires exploits. César. Luther, Calvin, tels sont les grands hommes que nous lèguent les guerres, les émeutes. Mais quelque grandes que furent les atrocités commises à leur occasion, nous ne les envisageons plus que comme le décor un peu triste, un peu bouleversé, et un peu mélodramatique du théâtre où ces personnages jouèrent des rôles considérables.

Pour un Caton, pour un Luther, quelles catastrophes ne consentirions-nous à endurer ! Que de ducs d'Enghien, de Russillon, de Lajollais et de Georges Cadoudal nous laisserions se placer contre un poteau

KLEMENTS J) UiNE RENAISSANCE FRAXÇAIM: d;

d'exécution, si ce terrible îitleiilal doit permettre îi un Bonaparte les chimériques (intreprises auxquelles l'existence de ces gens eût apporté des obstacles tout à fait sérieux ! En effet, leur conservation n'eût pas été utile à la patrie. Et cond^icu ce sinistre et bilieux Bonaparte t'ortilie chez nous l'esprit national, \c culte de la gloire, de la liberté.

A Givita-Vecchia, Stendhal, dégoûté du monde, ne trouvait de consolation que dans le spectacle des grands pins houleux de la plage et dans la mémoire de Napoléon. « L'amour de Napoléon est la seule passion qui me soit restée », écrivait cet homme romanesque en 183^, quand il était déjà desséché, vieillissant.

Voilà donc tout ce qui subsiste des plus frénétiques époques : deux ou trois grandes figures capables d'impressionner, de donner au peuple et à nos lettrés un tour d'esprit plus étendu, plus énergique. Car il ne faut point croire qu'il puisse en résulter des profits matériels, comme l'égalité des hommes, lunilication des fortunes, etc.

Ainsi, quelle excuse trouvons-nous à une action du genre de la Commune, si médiocrement commandée, et dont nous cherchons les héros. Pas un personnage pathétique. Cela est tout à fait làcheux. Si \ni démagogue ([uelconque eût donné nue tragique contenance aux sentiments des fédérés du i8 Mars, nul doute que cette insurrection n'eût paru plus nette, plus considérable. Mais on n'en rencontre aucun. De là notre indifférence. Parce qu'il ne peut s'attacher à un héros comme Robespierre, comme Miral)eau, le ymblic se trouve contraint de se détour-

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lier d'une basse multitude, transportée, il est vrai, par une noble ardeur, mais à laquelle il ne pourrait prêter qu'une attention diffusée et éparse.

Telle est l'impression que donne l'ensemble des lettres écrites par nos anciens « communards ». La plupart ont gardé une extrême énergie. Mais on en distingue quelques-uns qui seraient enclins aux palinodies.

Ce sont donc ces négociants, ces traiteurs, ces lettrés charmants et délicats qui ont terrifié en 71 ! Quel maintien eussent-ils pu prendre à une époque si troublée et comme on voit, avec netteté, l'égarement révolutionnaire !

{i3 avril i8gy.)

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