‹ Les eléments d'une renaissance françaiseChapitre 15 sur 20 · SUR L ACROPOLE · texte numérisé non relu

SUR L ACROPOLE

Quand M. Ernest Renan, boulîi, fatigué et un peu bougon, à cause delà longue route pierreuse, quand M. P^rnest Renan, en i865, fut parvemi auprès de l'Acropole, il se montra très surpris que la campagne athénienne eut une beauté et une harmonie aussi grandes, il revenait de Syrie : « Ah! s'écria-t-il, quels barbares nous sommes ! Gomme nous adorons un dieu inférieur ! Pauvres hommes , pauvres hommes, vous avez été chercher un héros dans une petite bourgade d'Orient, et cette gracieuse terre athénienne a les traits de Vénus elle-même ! »

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Sur ces (juelquos réllexions, il composa, clans l'instant, la plus sublime prière du monde. Il l'adressa à la déesse liaison.

Assis contre un antique rocher, qui avait pu voir autrel'ois Platon, Périclès, Euripide, le bon philosophe français se réjouissait profondément à l'idée qu'il avait trouvé une divinité, un lieu dignes de lui.

Que l'on se représente donc la situation morale occupée par M. Renan après son voyage en Syrie. Elle est comparable à la nôtre.

Mélancoliques promenades dans le désert ! Des anémones, des bruyères, des genêts y éclairent la stérilité du sable en feu. Mais M. Ernest Renan ne prenait, sans doute, point garde que ces petites plantes, nourries de lumière, sont plus belles que les fleurs de Dieu, en paradis. Errant sur les berges du lleuve Adonis, il méditait les textes de l'Evangile. Voilà le terme de sa pensée. Pendant le séjour qu'il lit en Syrie, il perdit tout à fait la foi de son enfance. Et quoiqu'il fût venu dans ce pays d'Asie, l'esprit desséché par une^ lièvre extrême, la chaîne brûlée de Galaad, le pic de Safed, le ténébreux gouffre d'Aphoca, tant de lieux al)an(lonnés ne laissèrent point d'accroître encore Son aflliction. Plus il entrait dans les vieux bourgs syriens, plus il en pénétrait les secrets impurs, la mélancolie. Cette contrée n'attend pas ses dieux.

En quittant cette solitude, M. Renan se mit en voyage vers la Grèce. On sait ([uels transports le saisirent en touchant cette terre immortelle. De l'Acropole, il contempla les blanches montagnes^

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d'où sortent des oréades, des bois de platanes et de claires fontaines.

Il semble que nous partagions aujourd'hui linquiétude de M. Renan, en matière de religion. A notre époque on voit bien que l'humanité entière sollicite et attend des dieux. Et si nous n'avons pas totalement délaissé le délicieux héros de Bethléem, c'est que nous ne voyons aucune personne capable à présent de le remplacer dans l'admiration populaire, c'est que pas un homme ne pourrait faire naître en nous des sentiments aussi candides, aussi énergiques et aussi gracieux. Voilà le pire assurément. Car en i865, lorsque M. Ernest Renan, épuisé et douloureux, revenait de la Syrie, où il avait achevé de perdre la première conlîauce qu'il avait mise dans les contes, les fictions bibliques, le spectacle d'un temple athénien, des bocages peuplés par des nymphes, des rivières où dorment des déesses, la vue, enfin, de ce mélodieux territoire le fortifia. Il célébra la Sagesse. « Courons, courons, venons en troupe, adorons-la», s'écria-t-il fortement, transporté d'une passion profonde. Car il avait rencontré là un dieu qu'il pût substituer à celui dont il venait de se détacher justement.

Cependant, cette divinité ne suffit plus à nos contemporains. Et en 1897, rhumanité n'a pas encore découvert un héros, auquel elle puisse s'attacher, en qui elle puisse se reconnaître et s'adorer.

11 est certain que Jésus nous semble exquis, magnifique, prodigieux. Afin d'attendrir de toutes

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petites filles et des étudiants passionnés, ce nohio, < (range et délicat jeune homme est tout à fait admirable. Où trouverons-nous un personnag^c qui possède une grâce aussi éloquente, tant de sensibilité et une finesse aussi gaie, aussi naturelle? De quel air ne souHt-il point? A part M. Ernest Renan, je ne connais guère de personnes qui aient jamais montré autant de subtil charme. (D'ailleurs, au dire tle Tertulien, le seul auteur à peu près contemporain, en qui Ton trouve une indication sur la figure de Jésus, celui-ci était fort laid. Un brutal visage creusé et jaunâtre. Et quoique ce portrait nous froisse un peu, il faut bien convenir de sa vraisemblance, car le climat, le type juif et la vie nomade s'opposent tout à fait à ce que Jésus, fils du char- }>entier. ait conservé cette douceur d'innocence, si •déduisante à Toccasion. mais jirobablement chimérique.)

A vrai dire, quelque charme tpie possède ce héros, je le pense trop singulier, trop tendre et trop spécieux pour satisfaire encore longtemps le goût du divin qu'existe en chacun de nous. Parvenue au terme qu'elle occupe, l'humanité contemporaine a des désirs moins ingénus. Aucun doute à cet égard. Les saintes collines de Sion, la lueur matinale sur U's lleurs^ l'héroïque résurrection, le bleu et pâle paradis, ces images ne nous contentent plus. Voilà donc de charmantes chimères, aux({uelles personne ne prendrait garde, si des poètes ne les mettaient en scène, parmi des comédies pastorales et bibli- <]ues.

Tf)2 KLKMKXTS 1)"UNE llE\AISSANf:i: llîANÇAISE

Depuis la Révolution, un culte inconnu s'élabore. C'est la religion de l'homme. Glorifier les travaux de l'homme, son harmonie énergique, la sagesse de sa beauté, les vertus du citoyen, voilà le principe promulgué par des révolutionnaires comme Robespierre et comme Echasseriaux, le jeune. Cette religion me paraît très profonde. Tôt ou tard, les nations y prendront garde. Il faut convenir de sa grandeur. De la Révolution française nous n'avons guère acquis encore que des bénéfices matériels, légalité devant la loi, la destruction des privilèges, etc.. Mais ces profits sont bien peu remarquables.

L'important, c'est la vie morale ! La Révolution de 89 n'a point seulement bouleversé les fortunes et déplacé des apparences. De quelle valeur pourrait être une modification de cette nature? Je ne la pense pas bien grande. Mais la vie morale a été changée. Telle est la grande conséquence. Les principes de l'esprit ont tout à fait varié. Un culte inconnu se forme, sédifie. L'humanité est grosse d'un dieu nouveau.

Il est vrai que nous avons pris une vue plus nette de nos relations dans le monde. Les fêtes de l'homme sont près d'être instituées. Le public s'avise aujourd'hui que rien ne surpassé l'innocente beauté des pasteurs, des forgerons, qui enflamment des lames de métal, des laboureurs nourriciers de la terre, des plaines et des hameaux, des jardins et des maisons, de toutes les choses que contient la nature.

Peut-être faudra-t-il des années afin que la multitude se pénètre de ces sentiments. Personne ne peut

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nier Umii* i>raiuleiir, leur iniporlance nationale. La Uévolulion les a provoqués. De 1789, date une inconnue purilieation. Naissance nouvelle sur la terre de rilunianité ! Sur le texte des Droits de rHoniine, il est possible de reconnaître la l'ace d'une morale obscure, héroïque et admirable. Qu'un brillant héros l'interprète, qu'il la mette en valeur par de parfaits poèmes ou par des exploits glorieux ! Vous assisterez à sa victoire, à l'établissement d'un règne merveilleux î

Voilà donc le dieu nouveau. La Révolution le prédit. Il héritera de son âme. Il la fera resplendir.

Si M. Ernest Uenan, en i805, lorsqu'il monta sur l'Acropole n'eût pas été corrompu par de vaniteux principes, peut-être n'eut-il pas adressé à l'antique déesse athénienne, la sublime prière que lui inspira son goût passionné d'idéal. Avec une vue plus étendue, il eût conçu la régénération de l'homme. Dans cette pensée, il l'eût divinisé lui-même. Mais M. Ernest Renan était un aristocrate. Il revenait de S^rie, où il avait perdu la foi. Et, comme il était un savant, un idéologue et un historien, il ne parvint pas à s'imaginer que le Héros de Rethléem pût être remplacé dans le culte des hommes, autrement que })ar quelque dieu déjà entr'aperçu au cours de ses études.

{20 avril idgy.)

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