LA CALOMNIE
On a lu la lettre écrite aux journaux par MM. Laisant, Maret, etc., etc.... « Lécrasement des faibles, disent nos protestants, paraît être devenu aujourd'hui, une véritable institution de la justice. » Il est vrai que si ceux-ci eussent été des inconnus, s'ils n'eussent point conservé dans la presse tout entière de précieuses amitiés, si quelques auteurs généreux et justes ne les eussent pas protégés, si l'on n'eût pas créé en leur faveur un violent courant d'opinion, qui imposa au jury sa décision légitime, ils eussent sans doute succombé sous les charges de la calomnie. Car que faire contre un tribunal devant qui Ton comparait tout à fait ruiné à Tavance. convaincu de méfaits imaginaires, sous le coup d'une accusation qui a bien l'allure d'un noir guetapens ? Je crois donc que Maret et Laisant ne se fussent pas délivrés des soupçons qui pesaient sur eux sans l'appui qu'on leur donna, sans la lumière qui fut laite, malgré tout, parles gazettiers dans les journaux, par les journaux dans le public.
Si terrible que soit cette constatation, ce n'est point le fait capital. Il est atroce qu'un accusé devienne tout dé suite un coupable. Mais il est bien pis encore qu'un individu quelconque puisse, en dépit de ses travaux, des services qu'il a rendus, d'une existence de patience et d'étude, paraître immédiatement un accusé, et cela sans preuves, sans nul témoignage. Voilà le péril important qu'ont dénoncé ces bas procès du Panama !
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Ainsi, aucun homme n'est plus libre. Uien ne répond de sa vie devant la justice du pays. (Chacun de nous se trouve constamment menacé par la plus vile calomnie. L'iionneur, la renommée et Tordre sont dans les mains du premier citoyen venu, que son goût propre pousse à écrire d'allreux pamphlets ou qui ;i une vengeance à exercer. Car voilà la situation. Pourvu qu'un homme ait un journal ou des amis dans la presse, il peut mettre dans l'Etat le pire désordre, il peut couvrir d'infamies le plus pur litoyen du monde, il peut créer dans le public un courant d'opinion extrêmement fort et auquel personne n'oserait résister. Les intérêts des partis sont devenus aujourd'hui si impérieux, qu'ils se sont substitués à tout. Nous nous occupons beaucoup moins du bien public que du nôtre.
Cette manière de concevoir la vie paraît commode à une grande quantité de gens. Néanmoins il faut y [)rendre garde. Du jour où la fortune des factions politiques remplace dans le cœur des honmies l'idée de la gloire nationale, on est bien prêt de préférer son propre éclat et son accroissement domestique Il triomphe même des doctrines, des écoles et des I artis. C'est ce qui arrive aujourd'hui. On agit par une sorte d'ambition commune étroite et privée. Les idées ne préoccuperont bientôt plus personne. L'intérêt dominera tout. Il n'existe plus depuis longtemps de sentiment national. Il n'existera bientôt plus de sentiments politiques. l)e< luttes d'individus se [)réparent partout.
L'ed'rîiyant, c'est qu'on dispose de moyens singu- Ii«"TiMni'iit fort»^ ]>nnr ruiucr ■^«•-^ ;\(1 vcr'-^aiiN's. T,;j
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moindre accusation sufïit à faire d'un homme mi coupable. Une bonne calomnie prend dans le public assez d'importance, rapidement, pour détruire une renommée. Henry Maret a le talent le plus charmant, le plus subtil et le plus fin qui soit. Ne fut-ce qu'à cause du goût qu'il apporte à écrire dans un lang-age exquis, il méritait quelques honneurs et un peu plus d'attention. Il met une extrême rouerie à couiposer des articles qui, sous un jour aimable et clair, recèlent les plus violentes pensées. Son style s'est nourri des fortes sèves classiques. Il a écrit, sans humeur, des libelles féroces, joyeux et vivants. Une grande politesse de ton rend plus effrayante encore les paroles qu'il profère et que sa grâce déguise. On nignore pas la haute situation qu'il s'est acquise, les services qu'il a rendu au parti de la République et l'estime dont on l'entourait. Eh bien, voilà un homme qui, à la moindre accusation lancée par une bouclie condamnée, se trouve tout de suite mis au ban. à peu près jeté en prison, discrédité et dans la ruine la plus complète. Tel est l'état de la justice actuelle.
Il y a là un péril singulier. Est-ce qu'un individu quelconque a le droit de jeter le trouble dans la nation ? Est-ce qu'un individu quelconque peut de venir un accusateur de qui la parole fait foi devant le tribunal des lois ? Est-ce qu'un individu quelconque est capable, par ses calomnies, de faire peser sur son ennemi le soupçon public et le glaive ténébreux de la justice? On ne songe pas sullisamment au danger social qu'apporte un Arton, par exemple, dont les accusations sans témoignage ont
KLKMENTS 1) UNK KEN AISSANCK rilANÇAISK l()^
attaqué, à la lois, (leshouunes tout à lait importants et la constitution parlementaire.
Peut-être faudrait-il créer des lois précises, profondes et implacables pour punir les calomniateurs. Que deviendrons-nous quand tout honune, quelque soit sa renommée et l'état de son existence, se trouvera près d'être ruiné, de se voir perdu de réputation par le premier faussaire venu, quand chaque iudividu pourra connue Arton, faire })rendre ses bas libelles pour des ordres de justice et ses injures pour des réquisitoires.
C'est avec de telles couiplaisances ([u'un gouvernement se laisse ébranler. Comment ne diseernet-OQ point la valeur des faits et des liommes ? Dès <{u'on ne protège plus ses propres partisans et pari'ce <pi"on les livre au mépris public, on perd toute sa puissance morale. Une idée, une institution et une doctrine ne possèdent guère ([ue la force ({ue leur confèrent leurs défenseurs.
{n janvier i <S(^<S.)