HEROS, ROIS ET ARTISANS
Le peuple anglais honore sa reine. Les voix des harpes et des trompettes ont chanté tout un jour la gloire de Victoria. Pour moi, je ne trouve pas extraordinaire la curiosité qu'inspire ce spectacle et l'intérêt qu'y prend une multitude de gens sur lesquels auront toujours prise la magnificence des décors, le prodige d'un triomphe semblable et même le coté uh peu triste, un peu douloureux et un peu funéraire de cette cérémonie, puisqu'elle célèbre une personne dont c'est peut-être la dernière fête dans l'univers.
« Ah ! pensent sans doute nos conseillers municipaux, que vaut donc cette reine d'Angleterre. Pourquoi lui olïrir une fête si somptueuse ! Est-elle donc supérieure à nous ? »
Voilà une vue bien grossière. P^n célébrant Victoria, lesLondonniens glorifient leur patrie. Ils en établissent la victoire. Ils chérissent leur reine comme l'air qu'ils respirent comme l'eau épaissie et jaune de leurs
ilciives, comme les cliàteaux ;i moitié écroulés et tout à lait mélancoli(]ues, qui luisent, parmi des pins, surlci? cimes des montagnes d'Ecosse. Ne voyez point, dans leur exaltation, le sentiment des partisans royaux. Mais tout ré({uilibre harmonieux des lois, toute la gloire de la guerre et de la paix, la bonté du climat et la richesse des plantes, voilà ce qui leur inspire une pareille reconnaissance, un semljlable élan triomphal.
Vers le temps du dernier automne, (piand Tempereur Nicolas II vint à Paris, je courus, avec toute la foule, au Bois de Boulogne, ni beau, ni clair, à cette époque, mais où devait passer le potentat. C'était une matinée extrêmement douce. De grands nuages livides décoloraient l'azur, en le traversant de poudreuses blancheurs. Par instants, le vent tiède d'octobre heurtait les grandes branches des chênes et des hêtres. Je me souviens que la beauté du ciel, cette allégresse de la brise qui semblait souiller des airs victorieux dans les ghuuiues llùtes de l'herbe et <les feuillages, une tendresse semblable enchantaient mon camr.
La foule murmurante se pressait dans les allées bleuâtres du bois. « Que de jeunes femmes, me disais-je en moi-même, que de jeunes femmes se sont faites de l'empereur une image merveilleuse, délicate et vivace. Comme elles ont tressailli, toutes ces grisettes, qui habitent dans les noii'cs mansar- <les, parmi les résédas et les Heurs de lavande ! Nul <loute que leurs songes ne l'aient vu extrêmement
sublime. La lecture des romans leur a façonné de pathétiques conceptions et elles sont incapables de s'en créer qui soient contraires ou même simplement différentes. Elles attendent donc un Héros. Elles voient en lui celui qu'elles aiment. » Et en effet, dans ce moment, toutes les jeunes femmes que je voyais, regardaient de leurs yeux limpides comme Fair lui-même. Ah ! qu'elles étaient belles, frémissantes ! Aucun sentiment ne les eut touchées qui n'eut 2^as été admirable, héroïque, tendre et majestueux. Leurs propos cachaient mal la position de haute pureté qu'elles occupaient. Du fond de leur cœur montaient des souvenirs, des images de héros et d'amants vainqueurs, comme à la surface d'un lac, aux premiers rayons du soleil s'élèvent des coquilles colorées, le rellet des lumières liquides !
Soudain des rumeurs se formèrent, s'exhalèrent comme une nuée épaisse, roulant sur le bois tout entier. L'empereur, mélancolique, passa. A travers de livides feuillages, nous entrevîmes sa pâle figure : Le peuple, un instant, tressaillit, soulevé par le vent de la joie. Ah î ce grand jeune homme, si blond, si roux, si lymphatique, et qui me parut presque éteint comme si tant de soupirs montant vers lui, comme si l'allégresse causée par sa présence tranquille, l'eussent désolé. Quelle débile grandeur ! quelle force affaiblie. Nous sentîmes, tous, je le crois ^ien, à quel point l'entourait lamour vivant. C'était un pauvre empereur, tout exténué, tout épuisé, de supporter ses charges, et il regardait, ses yeux bleus tournés vers l'abîme, vers l'au-delà des songes, A ers l'ennui.
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Ccpeiitlaiit. sa vuo inspira au peuple de proibnds transports. Parmi les jeunes femmes (jui se trouvaient là, bien peu, sans doute, ont reconnu les traits du héros que leurs songes leur avaient composé, la veille. Néanmoins, chacun s'en alla, ])lus exalté et moins mélancolicjue.
Ce qui porta jusqu'au délire la félicité populaire, c'est de voir un jeune homme tout allaibli d'ennui, exténué et indid'érent dont la présence pourtant équivalait à celle d'une nation tout entière. A travers lui, nous distinguions l'espace de glaces, des neiges et d'or qu'occupe son peuple. Quoi, pensionsnous, cet homme a la puissance d'un dieu. Il a en lui l'eau et la terre, des races sans nombre et des steppes sans limites, il les possède dans son àme comme des songes et comme des pensées et il règne sur eux, sur elles, sur un monde. Ilsend)le un blême et triste Hamlet. Il a l'air aussi délabré ([ue l'antique château d'Elseneur. Peut-être est-il près de mourir. Cependant sa puissance s'étend sur les nations. Son souffle est entendu de l'horizon, comme la respiration de cette terre même. Il déplace en marchant des milliers et des milliers d'êtres. Aucune de ses pensées ne demeure inconnue puisqu'il les impose comme des lois. Si futiles soient-elles, elles ont plus d'eil'et sur le monde que les sentences des philosophes fameux. Et il est même extraordinaire qu'un caprice de Nicolas II soit aussi important dans l'existence du monde, qu'une méditation de Descartes, de Spinoza ou de Victor Hugo. Voilà donc un héros, un honune divin.
Des sentiments analogues enivraient la foule, ce
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iour-là. En présence de Nicolas 11, nous éprouvions la majesté humaine. L'homme est grand puisqu'il peut l'être par son génie comme un Descartes, ou un Hugo, puisqu'il peut le devenir par son titre, ses travaux, à la manière d'un empereur. Ces idées soulevaient l'allégresse qui sommeillait au fond de nous. Le spectacle nous transportait. L'air bleu avait un goiit de fruit. Les arbres, chargés de lourds feuillages répandaient sur nous leurs miroitantes ombres. Parmi le gazon des pelouses, des petites fleurs suivaient le cours de la lumière, et se nourrissaient de chaleur.
C'est à des pensées de ce genre qu'ol)éissent les Anglais à cette époque. On conçoit leur délire, leur magnifique ardeur. Il n'y a pas en Angleterre un homme à qui la vue de la reine Victoria ne puisse rappeler. sa femme, ses enfants, son pays natal, la gloire et la patrie et la paisible habitation dans laquelle s'écoula son existence propre. Ces images sont associées. Tel est le secret des rois qui sont en quelque sorte, comme le corps de leur race.
Peut-être serait-il sage de considérer tous les hommes, comme nous considérons les rois. Si nous nous détournons des personnes du commun, c'est que leur médiocrité nous offense, et froisse notre esprit. Aussi nous sommes-nous formé une société où n'entrent que des génies. Une ode de Victor Hugo compense, à mon avis, la dégoûtante laideur du monde
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et le spectacle aUVeiix aïKHU'l nous assistons (|iioli- (liennenient.
Mais considérons les hommes comme des représentants, eouïnie des êtres associés à notre existence propre ! Ils sont capables de nous enthoui-iasmer. Du jour 011 nous comprendrons la majesté dun laboureur, connue nous concevons celle d'un roi, la beauté reviendra nous réjouir maig^ré nous.
Cessons de croire ([ue tous les honnnes existent personnellement. Il laudrait user avec les pasteurs, les Ibrj^erons et la plupart des honnnes de la méthode ([ui aide le peuple à voir la ^i^randeur d'un roi. sa pompe, son immortelle noblesse.
(26 juin i8q-.)
Méditations' et Rêveries.
SUR LES UACKS l'I NlS^ A N 11 >
Taudis que Paris pleurait sur s<\s uiorts. je suis allé à Saint-Cloud afin d'être près de le nature à qui tant de charmantes jeunes lilles, le due d'Auniale et des créatures délicieuses ont dû restituer, ces joursci, leur soudle et leur beauté mélancolique. Là, par- ' mi les grandes allées vertes sur lesquelles se répandent des fleuves de lleurs dorées, on peut prendre conscience, avec plus de force, de rindillérence de la terre, de notre éternelle solitude dans lunivers où nous sommes. Quoi ! pensai-je, errant parmi ces jardins encore tout peuplés de souvenirs, peut-être plus bruyants et plus obsédants ({ue les personnes en promenade par ici, quoi ! cette antique terrasse à moitié détruite par le temps, ces grands marronniers d'où coulent vers les prés de lloconneux et ondoyants oml)rages. ces liantes uuirches de marbre dégradées, tout cela a su résisteraux éléments, mais des héros comme Bonaparte et des demoiselles innocentes n'en ont pas supporté le choc, l'inexorable et forte atteinte.
A Saint-Cloud, malgré tant de guerres, de furieuses révolutions, l'usure naturelle ({n'apportent avec elles la pluie, les saisons, la ténèbre, on peut voir encore l'antique balustrade où Bonaparte avait coutume de s'accouder, alin de regarder Paris. Paris dont les maisons moutonnent dans le plus délicat brouillard, comme un vaste océan tle piei'r(^s. Ainsi
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:aise
cette inutile terrasse existe encore. Kt lui! quell* poussière, quelle tristesse sans nom !
Les dernières années de son existence, le duc d'Aumale les a passées à Chantilly. Dans cette solitude désolée, il aimait à se rappeler la fin du prince de Gondé. Cette grande ombre errait près de lui, qui était déjà presque une ombre aussi. On sait le merveilleux jardin. s()iîq)tueax. décoré de guirlandes, les charmilles doù sortent les cliants des oiseaux, les frais bosquets bucoliques où luisent, entre une colonnade, un if taillé et une statue, de sonores jets d'eaux, limpides, épanouis, qui retombent sur l'herbe, en gerbes scintillantes !
Ces antiques parcs sont propres aux vieillards glorieux. C'est là qu'ils recueillent leur dernière pensée. Ailleurs, dans une campagne sauvage, peutêtre seraient-ils plus mélancoliques. Le désordre de l'horizon remplirait leur âme d'un grand trouble, d'une inquiétude moins sublime. Mais à Chantilly, où tout, les prairies et les futaies, a reçu des jardiniers la plus harmonieuse ordonnance, un Condé, un duc d'Aumale peuvent faire des promenades solitaires sans {[ue leur esprit prenne la moindre angoisse, tant les roses scintillent noblement, tant les colonnades mettent de majesté sur l'horizon qu'elles limitent, tant cette nature à laquelle ils vont ]>ientôt retourner, présente, à de pareils vieillards, une solennité innocente.
Lieux admirables pour un examen de conscience ! 11 semble que la nature soit prête à entendre les
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tlernicrs secrets, les plus reinarciuahles, les plus graves. Des avenues fuient à travers les brillantes l'utaies. et, sur le sable étendu de la route, descend lOuibre iuiniensc des chênes et des ormes, <le qui les leuillagcs se rejoignent, forment d'opaques voûtes de verdures presque obscures.
A Chantilly. M. le duc d'Aumale ne dut i)as confier de tragiques secrets aux arl)res dégradés et aux puissantes ciU'pes toutes couvertes de mousse dorée, et qui vivent parmi les bassins, d'une existence végétative, surannée et taciturne. Car ce vieillard était rhonnne le plus probe de l'univers. On connaît quelle obéissance il montra à l'égard du peuple. Encore qu'il fût de race royale, on le vit plutôt résolu à accepter la domination nationale. Cet état d'esprit, et chez un tel honnne. je le trouve assez singulier.
Illustre, aimé des soldats, disposant d'une gloire sans tache, acquise par la plus romanesque audace, l'honnêteté militaire, des vertus d'heureux gentilhomme, le duc d'Aumah" fut sans doute parvenu à une position plus près de son noui. s'il n'eut j)as été si docile à la volonté du gouvernement, et s'il eut été davantage à la volonté de sa dynastie, uièinedes troupes et du peuple (en 1848, par exiMuple). Mais il avait conçu l'avenir des prétendants. Aujourd'hui, en France, occuper le trône, quel abîme ! Nul doute que le duc d'Aumale n'éprouvât une sorte de vertige, à la j)ensée (pi'il pouvait se trouver porté à une situation si haute, si vacillante, si lén.'l.icimr. et si près du gouffre, aussi.
11 s'y est toujours refuse. De celle hoiiiKU" iloci-
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lité les républicains doivent lui savoir gré. Mais je ne puis ni'iniaginer que M. le duc d'Orléans et que la noblesse française estiment cette sublime, cette resplendissante et cette auguste obéissance de laquelle le duc d"Aumale ne s'est jamais départi.
Peut-être, au reste, était-ce une sorte de trahison à son parti. Et ceux qui le pensent n'ont point tort. Aux espérances de toute sa race qu'il eût pu réaliser, ce héros un peu romanesque substitua les siennes, s'en tint là, accomplit deux ou trois exploits, fut satisfait d'être aimé de la troupe, n'osa point risquer sa réputation, son repos, dans une aventure militaire qui eût pu ne pas réussir. Mais sa dynastie, mais des siècles de règne, mais l'antique gloire de son parti, mais les intérêts des milliers et des milliers d'honnnes qui étaient attachés à son avenir, mais la France, peut-être, son bonheur futur! Toutes les convictions royalistes (que personne aujourd'hui ne défend plus, à part deux ou trois étudiants — et des écrivains de petite gazette), mais tout le peuple enfin à qui il eût distribué, croyait-on, de la bonté et de la joie ! Aucune de ces pensées ne l'occupa longtemps. C'était un soldat, rien de plus. Il chérissait les magnifiques élans, la bataille, les grandes aventures. Il y acquit de la gloire.
Cette gloire, quelques vieux livres d'étude, le travail, les arbres solitaires qui couronnent les jardins de Chantilly, la méditation au hasard des allées pompeuses, voilà donc ce qui contentait cet esprit un peu romanesque. Rapprochez son existence de
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celle du prince de Coudé. Chez ce prince frondeur, révolté, ayant le dessein d'occuper le trône, quelle <^nergie aventureuse! Il risque le tout pour le tout, il une époque où de telles entreprises n'étaient pas aussi légiliiues de la part d'un prince royal. Cependant, à deux siècles d'intervalle, on vit bien que le duc d'Auniale, aimable, aimé de la fortune, craignait trop d'en perdre les faveurs, pour lui en demander plus ([uelle ne lui en accordait.
(fournie on sent la race Unissante, à cette incertitude d'un duc populaire, réputé, heureux! Dans le parc de Chantilly, le duc d'Auniale méditait tristement. Oui, ces arbres, ces vieux ombrages, quelle force ils puisent dans le sol et condnen leur vitalité dépasse la nôtre. Dans ce paysage suranné, pourtant très opulent, très riche, très majestueux encore, le <iuc d'Auniale eût trouvé des images précises et touchantes, s'il eût voulu s'en inspirer pour comparer ^a dynastie à cet éditice lézardé et triste, à cett<.' foret, à ces fugitives futaies vertes !
Quand des catastrophes nous frappent, allons ilonc à la campagne. Promenons-nous avec plus de grâce, plus d'abandon, parmi les plantes domestiques, et les prés au-dessus desquels scintille un ciel vaporeux. Mais surtout aimons ces jardins parmi lesquels vécurent tant de grands liommes, où des amants si nombreux ont j)assé. Leur beauté est tlécorative. On conçoit qu'un homme de guerre, <?omme Condé, comiiie le duc d'Auniale, vienne sur la lin de sa vie, chercher dans ces grands parcs dé-
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serts, la paix, renchantement, le pensif repos qu'il a fui d'une manière trop obstinée jadis, dans le temps qu'il était jeune, empli, bouillonnant d'une sublime ivresse.
( z I ntai i8ç)j.)
JElll SALEM REBATIE
Renan eut toujours, pour le peuple des juifs, une admiration profonde. Au cours de son voyage dans la Judée, il remarqua que cette terre sèche, âpre, auguste et mélancolique paraissait dans l'attente d'un dieu ou d'un prophète. Les fleurs qui y croissent sur le mont de l'Horeb et parmi les cimes pâles du Sinai, ce sont, dit-il, les mômes que Moïse a foulées jadis de son grand pas retentissant.
il s'en alla à IVazareth. Il fut frappé du caractère sublime, candide, pastoral et gracieux présenté ])ar ce bourg divin. Légalité des mœurs, la pudeur des pâtres, la ])ureté impecpable et aiguë des jeunes femmes, tout le confirma aussitôt dans le sentiment qu'il avait de la forcede cette race rustique.
Il est certain que le jour oii les juifs, égarés, répandus par toute la terre se résoudront à revenir habiter l'antique contrée d'où sont sortis leurs pères, ils créeront un Etat solide, ils fonneront une puissance singulièrement profonde et étendue.
A^ous savez quelle agitation se fait depuis vingt ans, dans ce peuple dispersé. On s'occupe d'amasser des fonds afin de reconstruire la cité sainte. Déjà, il y a. à Jérusalem un immense hospice réservé aux
KI.K.MKM'S Dl \i: |;H\A1&SANCE FUANÇAISK l"^'
; iiil-. I*inil-(*tre Jici (|U(^l(|ii<' temps verrons-nous jaillir, du sein de la niontai»iie de Sion, d«^ blanches maisons, reluisantes de lumière vivante, des édifiées teints ii la chaux comme on en bâtit en Orient, tout un solide peuple eu travail au milieu de cri te
Pour ma part, je ne doute. i)oint <[ue ces desseins ne s'exécutent. Quand un peuple a une tradition, des bibles et nne pensée connnuue. sa renaissance est possible, vraisemblable.
Le lien véritable des hommes n est point lormé par d'autoritaires textes de loi, mais j'entrevois nne chaîne plus lorte. plus fixe et plus tyranni(pie qui est toute morah\ insaisissable aux yeux de la chair.
On ne sait peut-être pas assez la puissance de la pensée. Un honnne connue Mistral, par exemple, a sur ses concitoyens la plus despoticpie inlluence. Je ne doute point que ses odes triomphales n'aboutissent, quelque jour, à une révolution. A force de célébrer les plaines de la Provence, ITipreté stérile des hautes l'oches battues du soleil, riiarmonie ardente de ces paysages sablonneux, blanchis et scintillant de feu. Mistral inspire à ses compatriotes le i;oùt solide de la patrie. Il groupe leurs songes, il coordonne leurs sentiments, il donne une voix divine à sa patrie.
Comment les juifs oublieraient-ils leurs droits et qu'ils constituent une nation? Si loin qu'ils soient les uns des autres, ne sont-ils pas unis par leur talmud'' leur bible? A un jeune homme, capable de
iSO ÉLÉMENTS DUXK RENAISSANCE FRANÇAISE
lire Moïse, le Cantique des Cantiques et les odes de David, ne prétendez pas imposer les lois de notre esprit propre.
Un lien plus implacable que tout unit solidement tant d'hommes éloignés. En quelque lieu qu'aille un juif, il emporte toujours la Bible, et ce livre constitue sa patrie éternelle.
Ce sentiment, si tenace, si rigide, je Tai trouvé exprimé dans une vieille histoire italienne dont ou ma rapporté les aventures. Un jeune juif, qui habitait Gênes, faisait dans cette ville le commerce des peaux, et tout le jour il travaillait au port. Comme il était d'une figure agréable, il se crut digne d'une demoiselle de qui les grands regards bleuâtres, infiniment doux et voilés, les pâles couleurs et le maintien gracieux lui inspirèrent la plus ardente passion. Il se nommait Pétruchio, à la manière des seigneurs de la ville. Un jour qu'il vit passer la personne dont il était fou au point d'en perdre la pensée, il ne put se tenir et lui adressa des paroles empreintes du respect le moins apprêté et de la passion la plus forte. Mais cette jeune fille y resta insensible. Elle lui parut merveilleuse, il le lui avoua avec innocence. Une telle frénésie cependant ne fit pas du tout bon effet : « Ah ! dit enfin Eléonore, quel délire est donc le vôtre ! » Il gémit sans pouvoir répondre. Et qu'eut-il pu dire réellement ? Dans cet instant, elle le quitta.
En vérité, Pétruchio se trouvait plongé dans le désespoir. L'indifférence de son amante lui rendit vite la vie âcr^ et mélancolique. Exténué, alangui,
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malade, il se sentit dépérir rapidenuMit eu proie à la passion la [)lus funeste.
Un jour, j)ourtant, sur le passade d'Eléonore. il noujuia, sans intcMition, une sentenee du roi David. Eléonore parut surprise. 11 [)arlait du ton le plus déchirant : « Venez-vous de Jérusalem ! » s'écria- 1elle. 11 vit bien qu'elle le comprenait, ((u'elle a})partenait à une l'amille juive.
Ce lien, tout aussitôt, les unit sans retour. Elle était pauvre, isolée et mélancolique dans cette antique cité génoise. Elle se réjouit davoir rencontré un amant dont le corps l'ùt semblable au sien, ])étri de largile nu'me de la Judée. Ce seul motii' décida •-;i passion.
Je trouve à cette histoire une couleur délicieuse. Rien de plus touchant, qu une pareille idylle. Voilà la force de la pensée, de la tradition, de l'esprit.
C'est ainsi que les juifs gardent leur intacte harmonie. Nul doute qu'ils puissent constituer encore aujourd'hui une nation coordonnée, autoritaire et unie. J'aimerais qu'ils rebâtissent Jérusalem. Là, parmi cette stérile contrée, mais où tant de glorieux souvenirs fortifient la pensée humaine, parmi ces plantes, la myrrhe, la cinnamouu\ le thym, se créeraient bientôt des endroits consacrés et nu'morables.
En Orient, à Jérusalem, le groupement juif est fort capable de donner un nouvel élan à l'industrie, aux trafics, au négoce. Mais ce seul point de vue ne m'intéresse pas. Quelles beautés pouvons-nous at-
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tendre d'un peuple k qui tout de même nous devons les plus suaves poèmes de la tendresse, les cantiques \<is plus redoutables, Job, Isaïe, l'acre Ezéchiel !
Tant d'ouvrages nous sont garants que si ce peuj)le parvenait à se reconstituer et à se former, nous verrions renaître au soleil les hautes odes sacrées des prophètes, des drames farouches et fabuleux.
(14 septembre 1 8 ()^ .)