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LE CULTE DES ANIMAUX

Pour prendre une vue exacte de la situation de nos provinces, de leur esprit régional, des lois pro- ^pres à les conduire, il faut traverser leur terre et assister aux spectacles dont leurs habitants tirent de grandes délices. C'est à Aix, antique cité blanche où s'élèvent dans la haute lumière, les puissantes faces des édifices romains ; cest à Valence, brûlée et fondue par le feu ; c'est à Arles et Avignon que se dessinent, d'une manière fort distincte, les différents sentiments de la race. Là, le voyageur se rend compte, avec une extrême acuité, des éléments contradictoires qui forment la patrie française.

Sous le ciel foudroyé par les flammes du soleil, dans la ville d'Arles, cet automne, j'ai assisté à une course de taureaux. Ce spectacle transporte les hommes du Midi. Dans les antiques arènes d'Arles quecouronnent d'opaques blocs taillés en blanc gradins, une furieuse multitude s'entasse, chaque fois qu'on institue ces ballets de la mort. Le ciel tremble empli de feux bleus. Le spectacle est futile, bestial,

ÉLÉMENTS d'une RENAISSANCK i i; \ \ > \ i ; \^\)

iiisl)t'autt' véritable et rien iic m'y eùl laii i

je n'eusse iiourri le secret espoir de voir (juelqiie exploit tout à coup, la représentation de Ihéroisnie même, une apparence de grandeur.

Penser qu'un peuple se rassend>le a lin de saiuei* des acteurs figurant des rôles de héros, rien déplus mélaneolicpie. La coniétlie de la vertu émeut toujours proibndément. Pour satisfaire lardeur de sa pensée et sa passion des aventures, le peuple se contente de leur simulacre. Peut-être ces hommes enivrés par l'odeur du sang seraient-ils ca])ables déplus hautes vaillances que celles dont la vue les transporte. Il est vrai que notre époque est singulièrement médiocre, qu'aucun héros ne se trouve digne de nos couronnes, que les actions de nos grands hommes actuels ne nïéritent pas Padmiration publique, mais quelle foi fonder dans un peuple à qui la simagrée de l'héroïsme inspire tant dc^ fureur et tant d'exaltation.

Pour ma part, je ne m'étonne point qu'on ait combattu ces dégoûtantes courses. Je ne sais le caractère dont l'Espagne peut les empreindre, mais à Nîmes ni dans Arles elles ne trouvent de spectateurs,, un décor et des acteurs capables de rendre intéressants ces Jeux d'un goût âpre, aimable et besliaP

Ce n'est pas au nom d une pitié métiiocre. inférieure, mais au nom de la patrie môme qu'il faudrait défendre des jeux comme les courses de taureaux. Une des lois inscrites sur les tables de pierre cons-

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traites par les druides enseignait le respect des bœufs, pères des labourages et du blé. Dans nos régions fécondes en fleurs, en céréales et en forêts, le culte des animaux devrait être extrêmement solide, implacable et imposé. Rien de plus sublime chez nos paysans que cette obscure fraternité qui les associe aux mystérieuses plaines et aux bœufs sonores des campagnes. Ici, graceaux sillons tracés, aux crèches brillantes de paille, aux roses meules lumineuses, il faut bien que nous comprenions de quelle utilité nous sont les animaux . Ils sont indispensables à nos travaux. Ils obéissent tout à la fois à la nature et à Ihomme. Le battement qui soulève le sein puissant des terres paraît retentir dans celui des bœufs. Leur mélancolie, leur résignation, leur eiïarée et ténébreuse douceur les font vraiment les frères des humains qui les mènent, de la campagne ([ui les nourrit, et des blés blancs dont ils sculptent la voie large au creux des sillons pacifiques.

Cette conception des animaux, saine et forte, les hommes du Midi ne la partagent point. Dans la Camargue et en Provence on voit s'ébattre en liberté de sauvages troupeaux sur les plaines errantes. La stérilité du pays défend Femploi desaninuiux. Leur farouche inutilité est un obstacle à leur sacre. Aucun culte ne glorifie le repos des bêtes dans Tétable et leurs exploits près des labours. A Arles parmi ces profondes terres qui paraissent tout à coup fendues par les brillantes mains du soleil, les hommes ignorent la fécondité des prairies, la patience des bœufs, leur voix solennelle montant dans le ciel. De là le mépris que leur inspireraient les troupeaux s'ils ne

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leur imposaient Ihéroïque grandeur de la mort et la mélancolie extrême dormée à tout par l'écarlate décor du sang.

Que l'on permette en Espagne les ténébreux jeux du genre de celui aucjuel j'ai assisté à Arles, je^ ne puis point m'en indigner. L'aridité du pays, le goût des chimères vaniteuses, l'ardeur tragique et apparente rendent nécessaires de tels passe-temps. Mais nous, à qui des aïeux ont constitué un caractère, une tradition et un destin, nous ne pouvons admettre le sacrilège de la mise à mort des taureaux, frères des hommes et des moissons. Nous nous sommes Ibrmé du monde une conception moins présomptueuse, mais plus héroïque, j)lus sacrée. Ce qui nous exalte dans le monde, c'est l'utilité des êtres par rapport à nous et à Dieu.

L'illusion des guerroiements ne contente point notre insatiable amour de la beauté. Le sentiment que nous en avons est tout autre. Nous ne pouvons point séparer les hommes des animaux qui les servent, des terres (fui alimentent leur sein, des étoiles brillant dans l'azur, de l'eau bienl'aisante et des éléments. Nous voulons maintenir à leur place toutes les créatures de la vie. Au lieu de les iaire servir à nos jeux, utilisons-les noblement pour la gloire, la grandeur, la nourriture des races.

Telle est l'éternelle religion.

Assistez aux l'êtes d'un peuple, vous serez téiiujin de ses sentiments, vous écouterez ses confidences et vous comprendrez à la fois l'esprit de c]ia([ue spec-

Î(y2 ELEMENTS ]) UNE UENAISSANCE FRANÇAISE

tateur et la loi de toute la race. Asseiiil)lenient prodigieux ! Il est délicieux de penser que pour découvrir une jouissance aux courses de taureaux par exemple, il faut avoir respiré Facide parfum des citrons verts, il faut avoir vécu dans la forte lumière du soleil, il faut avoir lu Cervantes et le Romancero du Cid, il faut être également capable de prendre goût aux fruits de Grenade et àTamourdes jeunes femmes qui y passent, traînant leur langueur dans Fombre embaumée des jardins.

Pour nous, ces spectacles n'ont point d'intérêt. Les chimères, la vaillance lieureuse, les aventures en parade, les jeux gracieux et romanesque, ne parviennent pas à nous réjouir. Les héros véritables chez nous trouvent à peine des admirateurs, tant le peuple est insatisfait, insatiable et ambitieux. Ce n'est pas dans un pays où Rousseau, Robespierre, Bonaparte et Hugo ont dilïicilement obtenu l'attention de la nation, où ces grands hommes ont connu la défaite, que nous offrirons des lauriers à des acteurs sans valeur comme messieurs les toréaJors.

(g novembre iSg^.)

e" AMATEUR SENTIMENTA L

Rien de plus émotionnant, de plus tendre, de plus pathétique qu'une exposition de portraits, de (fui le caractère n'est point défiguré par la maladresse du peintre. Aucune histoire n'attendrit davantage. Quand nous lisons des mémoires, des joni'^ naux, des correspondances domestiques. ipuMiés,

i MKNTS I) UNE UENAlSr

.près leur mort, parles tHlitoiirs Jos grands hoinine)^, nous perdous rapidement le sens de leur authcnti-

ité. Les intrigues que l'on y trouve et les récils

[u'on y lit nous attachent vite, à un tel point que i auteur tout à coup disparait. Ce que nous y cher-' < hions. c'était d'étranges secrets. Il nous eut plu d'être en rapport, d'une manière plus étroite encore.

ivec le héros dont nous sommes épris. Nous deman-

lions en quelque sorte à nous créer l'illusion d'une amitié historique. Mais cond^icn de temps dure l'intimité entre un Lamartine, un Gœthe. un Vigny

t nous-môme ! Peu d'instants, car tout la trouble, et il y a tant de vanités de la part du mémorialiste, <|ue fort déçus nous le quittons bientôt.

Au contraire, la moindre image est empreinte d'un caractère si aimable et si vrai, si naïf et si enchanteur ! Et puis, là, il faut bien croire à la réalité du personnage que l'on nous montre. « Quoi, voilà M'"'' Danton, voici la sceur de Rembrandt ! w (pensais-je hier à l'exposition des femmes et des enfants, ouverte au palais des Beaux-Arts). J'avais peine à me figurer que ces portraits représentassent des personnes avec qui de prodigieux héros s'étaient couramment entretenus de leurs aventures quotidiennes et des faits les moins remarquables de l'existence, eux que nous pensons si extraordinaires, si hauts, si lointains, si sublimes. En compagnie de sa femme, Danton se promenait, bon ^lonnne, tumultueux, se faisant tendre afin déplaire,

revenant médiocre et ingénu aussi, de peur de ne pas être compris. Il parlait de rubans, de fruits pour

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le repas, de légumes à cuire au poêle de métal ! Kl tout cela avec passion, avec de la fougue, de l'éclat, la plus grande véhémence, parfois comme s'il s'agissait d'importantes actions. Car tout s'équivaut dans la vie humaine^ et il est étrangement curieux que nous éprouvions les mêmes émotions, aussi fortes, aussi exténuantes, à cause d'une affaire domestique du plus médiocre intérêt et à cause d'une affaire publique de laquelle l'univers entier ressentira les conséquences. Plus tard, après des années, on voit bien la différence, et que si nous avions raison d'être ému profondément par telle circonstance historique^ nous avions tort assurément de nous laisser impressionner par la trahison d'une perfide maîtresse (à laquelle, de suite, une autre, aussi délicate, succéda) par des anecdotes courantes ou par des ennuis de ménage.

Voilà donc ce qui nous touche dans un portrait d'une couleur agréable et d'une apparence sincère. C'est la personne même, son visage, la teinte de ses joues, sa fraîcheur, l'habit qu'elle aimait, sa grâce infinie ! Gomme elle prend vie à nos yeux ! Nous la considérons, tandis qu'un artiste adroit s'efforce de transporter ses traits dans le paysage chimérique où il désire la situer. Elle avait déjà pris la pose qui mettait le mieux en valeur sa beauté, son charme, ses mérites. Mais le peintre, un peu, déplaça ses lignes dont la troupe courait dans une riche blancheur de soie ou de mousseline dorée. « Gomme ceci, disait le peintre, restez-là, regardez cette rose, la blanche tourterelle qui roucoule aux Ijranches du tilleul balancé. » Il causait. Elle ne

KLEMKNTS 1) l \K H KNA ISSA NCK l'H AN<;A ISK I<);)

souriait guère, lasse d'être ainsi immobile, suj)portant peut-être avee peine que celui-ei la rej^ardàt, elierchàt à surprendre ses secrets, plongeât si fortement tout au lond de son cœur. Elle en souffrait comme s'il l'eût possédée. Elle se défendait de son mieux contre une telle investigation.

A présent, quelle ruine, ce beau corps, celle grâce de flamme et de tendresse, cet ainud)le éclat d'une jeune fennne qui connut l'amour et la volupté ! De toute sa vie, aujourd'hui, il ne resterait même pas un nom, même pas un chiffon, môme pas un souvenir atténué, si un artiste ne l'avait fixée à jamais, dans un instant d'épanouissement joyeux, contre une toile teinte, paripi les muettes complications des charmilles où grondent des fruits rouges, des pelouses roulant en cascade sur la pente d'un lointain coteau, ce site de feuilles, de nuages et d'azur.

Combien je comprends les délices qu'un amateur peut tirer d'une collection quelconque de tableaux, de portraits ou même d'antiques médailles. Se composer un monde sensible, inaltérable et délicat de qui la vue signifie à la fois l'immortelle force de la beauté et la fuyante fragilité des apparences quotidiennes, tel est, je pense, le but de nos collectionneurs.

M. Edmond de Goncourt, dont la charmante collection vient d'être dispersée récemment, quel délicieux esprit ce fut, connue il épiouva cruellement la dégoûtante laideur des choses contemporaines. Toute raffection qu'il refusait aux hommes, il la

ICj6 ÉLÉMENTS 1)."UNE RENAISSANCE FRANÇAISE

réserva pour l'art. Il n'aimait sans cloute aucune créature sur la terre, sinon les animaux qui sont reproduits dans les sites gracieux des Kakémonos et les héros qu'il introduisait dans ses livres. C'était une âme infiniment sensible. On en distingue assez les traits dans ses ouvrages qui sont fiévreux et fins. Mais où paraît surtout sa sensibilité c'est dans son souci d'amateur et dans le goût qu'il apporta à collectionner dès estampes, des statuettes et des images. Bonhomme un peu bougon, un peu présomptueux et un peu badin, il montra toujours lapins grande horreur pour la société de son temps.

Il s'en écarta par dédain, connut la plus pure solitude, s'entoura d'amis qui l'admiraient fort sans l'aflectionner beaucoup. Son excessive passion des Lettres dénonce assez la répugnance que lui inspirait le monde. A ses paysages merveilleux, il eût toujours préféré une fanfreluche, un tableautin. Il en forma une troublante collection. La vue des grâces qui y sont répandues lui épargnait la tristesse des bas spectacles quotidiens. Une fièvre amère le brûlait.

C'est à l'aide de ces papiers peints qu'il parvint à se composer un agréable univers. Tableaux enclos de cristal, menues statuettes représentant des nymphes, des ballerines et de riantes dryades, voilà les objets qui lui permettaient de vaines et languissantes songeries, parmi des lieux construits à souhait, et des héros ayant une figure innocente. De là son état de repos. Tel est le profit que lui procuraient les tableaux dont il s'entourait.

Ce même goût des collections, on le retrouve chez

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tous los lioiiiMies SL'iisihU's ol ({iii re[)()usscnt lidûc (le la beauté du nioude. La phi{)art de uos {unatours sont d'une hypocondrie profonde. Comme les spectacles de la société contredisent Tiniage qu'ils s'en étaient faite, les voilà tout de suite contraints d'en fuir la vue. Aussi n'ont-ils pas un autre sentiment. Ils se créent un monde de chimères. Ils y répandent des feuillages animés, des sources, de vaporeuses pelouses. Ils s'environnent de paysages dont la présence les étonne, les porte dans des lieux de délices. Ces tableaux autorisent la joie. Si des personnes les collectionnent, c'est qu'elles y retrouvent l'image de l'univers qu'elles eussent chéri. A cela on peut voir leur goût.

M. Edmond de Concourt possédait une collection de kakémonos et d'estampes. Ce point sullit pour dénoncer ses sentiments. Les Japonais ont une grande t'cssemblance de lignes, de goût et de coloration avec les auteurs du dix-huitième siècle.

Leurs paysages sont compliqués, délicats et inattendus. Près d'une roche teinte d'eau et de mousse, une jeune femme sommeille ou travaille. Des grottes recueillent les amants. Les femmes sollicitent l'amour. Elles ont une sorte de pudeur apparente »[ui donne plus de prix à leur abandon. De peur de tomber en sanglots elles s'empressent de mourir de rire.

Cet univers d'aimable ardeur, de personnes pures et anoblies, les artificiels bocages, les charmilles et les ponts de bois, les grands bateaux légers et qui paraissent vides, tant ils sont fragiles, les grottes où roulent d'épais feuillages, voilà les images commune-

198 ÉLÉMENTS d'une RENAISSANCE FRANÇAISE

ni3nt peintes sur les tableaux du dix-huitième siècle et sur les kakémonos. Grâce à elles, M. de Concourt sut conserver quelque allégresse. Dans son musée il se trouvait à l'aise. Il s'y plaisait fort. Il s'y réjouissait.

Pourtant, rien n'inspire autant de tristesse que le spectacle de ces portraits où sont fixés les traits des personnes disparues, couvertes d'ombre à présent, sans aucun doute.

Toutes ces figures nous les considérons à travers des limbes d'infini, comme si elles demeuraient làbas, sur l'autre rive de l'abîme. Les portraits de femmes sont attendrissants. C'est que ces êtres ont une grâce inllnie. Le peintre les a représentées dans l'instant où elles ne songeaient guère qu'à paraître exquises et charmantes pour enchanter leur tendre amant, elles qui ne soupçonnent peut-être point que leur portf^ait durera bien plus longtemps, et qu'il portera aux hommes prochains l'image de leur futilité et de leur langueur composée.

Mais j'aime daA^antage encore les petites figures d'enfants (si nombreuses à l'exposition des Beaux- Arts). Comme ils ont des joues souriantes ! Comme leurs regards brillent tendrement, tout humides d'une douceur de feuilles ou d'eau limpide ! Les uns jouent auprès d'un chien... Un autre tient des pommes dans sa main.

Enseignement mélancolique! Devant ces gracieux tableaux nous éprouvons avec force l'extrême fra-

KLKMKNTS 1) UNK UKNAISSANGK FRANÇ.VISK I «J<j

:jçilité tic riiomme, et que rien n'est digne de notre itttcntion sinon l'éternité de l'art, de la beauté.

(20 mai I8ç)^.)

LA COUllTISANK KT LA MENAGERE

u Ail. disent les femmes, vous nous considérez, messieurs, comme de pauvres petites créatures uni- (jucment destinées à faire votre allégresse. Mais votre amour nous humilie. Par vos serments mélancoliques, vous montrez la défiance que nous vous inspirons. Dans votre esprit, s'il existe des jeunes femmes, c'est pour le voluptueux bonheur de vos héros. Quoi ! ne sommes-nous donc pas capables de faire naître en votre àme des émotions plus belles. Vous êtes, messieurs, extrêmement présomptueux. Si Dieu nous a pétries dans de l'auguste argile terrestre, peut-être est-ce moins pour éblouir vos rêveries que pour accomplir une humaine mission égale sans nul doute à la vôtre. »

Il est bien difiicile d'admettre, lorsqu'une jeune femme nous laisse baiser sa bouche, qu'elle n'est j)oint née cependant pour nous permettre de telles «lélices. Mais nos amantes déj)lorentces sentiments. Elles désirent des grâces moins précieuses. Elles sont froissées que nous voyions en elles tout uniment l'ange du ciel, l'éclat des eaux, l'air, la lumière, la beauté éternelle des roses, le printemps 4't l'amour lui-même. Notre extase leur semble une olfeiisr. Sillons louons loin* bcniilé. iinMi;in<*nt-cll('*i,

c'est que leur génie nous paraît médiocre et élémentaire.

Il faudrait donc restituer quelque héroïsme à l'amour de peur que ces jeunes femmes, si chères, si délicates, ne s'en détournent tout à fait.

Peut-être ne se rendent-elles pas compte de la divine grâce de l'amour, que leur beauté inspire à des hommes encore juvéniles. Ce qui les froisse pour la plupart, c'est que nous les adorions en vue dune ténébreuse luxure. Dans rimagination de quelques hommes grossiers, les femmes n'apparaissent qu'à mi-corps. Etrange conception de lamour ! On entrevoit que ces jeunes femmes en tirent des olfenses sans nombre.

Mais comprenez donc notre amour. C'est dans notre àme qu'il puise sa force profonde. Aucun homme beau et jeune encore ne pourra s'éprendre d'une femme uniquement, parce qu'elle a des prunelles luisantes, un air de volupté, et des sourires lins. A dix-huit ans, les esprits les moins magnifiques, fussent-ils ceux de soldats ou de caissiers, ne le seront pas cependant, au point que l'amour se rattache chez eux simplement à l'idée de la volupté, de la luxure. Ces désirs les nourrissent sans doute, mais embellis par la mélancolie que le monde inspire à cet âge aux personnes qui y sont le moins portées. Alors nous prenons dans la vue d'une feninn" une bien autre extase et des délices bien différentes. Car nous l'associons dans notre Ame, à des figures charmantes et romanesques. Comme nous avions

KLKMl'XTS DUNE RENAISSANCE FRANÇAISE -M)!

rêvé de Lydie ou de Lanro, étant encore sur les bancs îucolli'i^e, la moindre amoureuse nous senible admirable, et son approche seule nous jette dans l'extase. Pourvu qu'elle soit jolie un peu, et ([u'elle ait (les traits délicats, nous voilà ravis, pleins d'ivresse, capables de mourir pour l'amour, et nous attendons i[u'il nous y invite afin d'accomplir les plus grands exploits.

Voyez, mesdames, ce que Bonaparte, ce que Lamartine ont écrit sur les jeunes personnes de qui* - éprirent, vers la vingtième année, ces esprits poétiques et romanesques. Ils ont laissé sur leur première liaison, des histoires d'un ton bouleversé. A les entendre, ils auraient connu à vingt ans.de'merveilleuses divinités. Nulle femme, plus tard, ne les émut d'une manière aussi forte et aussi naïve à la fois. Lamartine garde de sa brune Graziella une impression que rien n'eilacera plus. C'est que ces jeunes honnnes, à peine libres, avaient placé sur la tête de leur bien-aimée, connue un diadème inaltérable, un groupe d'espoirs, de souvenirs suaves et (enivrants. Par la suite en rappelant ces amours surannés, ils sentirent toujours monter dans leurcuuir une bénédiction merveilleuse pour les pr(Miii<*rs êtres qui l'émurent.

* A dix-huit ans, Bonaparte se trouva par hasard ([uelques jours à Paris. On peut juger de sa situa^ tion d'esprit, vers cette époque par des papiers qu'il a laissés, où il la retrace, en ellet, d'un style boursouflé et tragique. Jeune honnne presque hypocondre, extrêmement tendre et impétueux, il fit la ren- • ontreau Pal;<i-;-nr)val <l'iiîii' prHtr prostiluée senti-

'20a ELEMENTS 1) UNE RENAISSANCE FRANÇAISE

mentale, avec qui il lia connaissance. Il Ta raconté lui-même. Ce morceau est devenu célèbre. Il y peint son premier dégoût, à la vue de cette demoiselle dont le visage pourtant l'intéressa. Le métier qu'elle exerçait ne l'avait point encore rendue intolérable et trop laide. Il lui découvrit bon air. D'ailleurs le crépuscule embellit tout, et cette scène se passait dans le moment que l'ombre éteint les flammes du jour.

* Ayant beaucoup lu Rousseau et sans doute épris d'Héloïse, ce militaire d'un esprit provincial prit plaisir à retrouver chez cette intéressante personne les traits qui l'avaient ravi dans son héroïne romanesque.

En vérité, de cette personne si pâle, si blême, si lasse, si langoureuse aussi, Bonaparte semble avoir gardé un souvenir extrêmement gracieux. Quello nuit d'orage ont dû passer ces deux amants ! Pour s'être aimés dans quelque obscure mansarde, ils ne le firent pas avec moins de zèle. Je ne connais rien de plus pathétique. Bonaparte, de son propre aveu, se montra maladroit amant. Les eaux de la passion gonflaient son cœur. C'était un naïf provincial, emporté et mélancolique, à qui l'univers, au surplus avait déjà cessé de plaire. Il parait donc s'être entretenu de théologie et de politique, avec cette gracieuse prostituée, de qui le visage naïf et plaintif l'avait frappé dans le parc du Palais-lloyal.

Voilà une aventure dont aucune scène n'est tendre, innocente, héroïque. Cependant lisez Bonaparte ! Comme cette femme lui apprit lamour il lui

ÉLÉMENTS DUNK RENAISSANCE FRANÇAISE 2o3

i ouserve un délicat souvenir, une sorte de gratitude char niante.

Sait-on quelle influence elle cul sur son esprit. Ueprésentez-vous ce jeune militaire, cette noire ligure aux traits creusés par la lièvre et par la fatigue, et voyez l'état de mélancolie où son esprit se trouvait jeté à cette date. Nul doute qu'une prostituée aussi vulgaire ne lui eut causé de la répugnance, dans une époque dilïérente, mais à dix-huit ans, on passe sur le décor, même sur la laideur apparente, pourvu qu'on trouve un peu de paix, de ])onté et de bienveillance.

En vérité, toutes ces jeunes iemmes à (jui nous olfrons des baisers soupçonnent-elles l'énergie de notre amour et qu'il est l'ait d'espérance, de mélancolie et de gravité. Si nous pouvions leur faire com- |)rendre à quel point leur beauté nous touche et que nous chérissons leur visage comme Faurore ellemême, peut-être seraient-elles davantage émues «juand nous leur avouons notre amour.

Elles i)ortent notre idéal; elles lui dounent la vie. Elles sont l'unique trophée dont soient dignes les héros et qui mérite de provoquer des guerres, des i'utreprises et des travaux.

Aux fenunes qui dcléndent faussement leurs droits, en en réclamant de jilus immédiats, il convient donc de répondre :

« Ce que vous ne comprenez point. Mesdames,

1204 ELEMENTS D UNE RENAISSANCE FIlANÇAISi:

cest que vous êtes libres comme l'air, et comme lui nous VOUS respirons, vous nourrissez votre âme elle-même. Avec vous, nous parlons de baisers, de luxure, et nous pensons à autre chose. En effet notre amour a des sources merveilleuses. Vous êtes associées, dans notre âme, à l'idée de Dieu et de la beauté, vous êtes l'harmonie, vous êtes l'idéal.

Continuez de cueillir toutes les roses des rosiers, et faites-les fleurir sur vos seins, ne craignez point de laver les linges dans le fleuve et de préparer les pommes et les fruits, croyez à la magnificence de vos entreprises quotidiennes.

{14 Juillet iSgr.)

CAFKICKS l)i: FUINTEMl'S

Entre uue multitude de jeunes femmes que je n'ai pu rencontrer sans en être extrêmement épris, aucune lie m'enchanta au même point que Zoë et je n'en connais guère de qui les grâces sans nombre m'ont conquis si profondément, pendant un jour tout au moins, car j'en triomphe le jour suivant. Evidemment, Zoë m'a ému d'une étrange manière, si bien que j'ai été, durant peut-être un mois, sur le point de l'aimer avec mélancolie et avec force. Aucune des nombreuses demoiselles — que Ton rencontre et dont on se sépare bientôt — ni aucune des petites amantes à qui l'on souliaiterait, à peu près, se lier pour des noces défendues — certes, ni Claral>elle. ni Lucile, ni P^anny eHe-même n'eussent pu

KLK.ME.MS 1) UNE UENAldbANCE FHANÇA i

lattacher à leur destinée comme je lu-, i un.' . poque, près de Tètre à celle de Zoë.

Une après-midi de fôte suburbaine, dans les environs de Meudon, que décorent des haies d'aubépines, il arriva, je ne sais plus conuncnt, que je rencontrai

l'tte chaulante personne, et que l'entretien coni-

iiencé à l'entrée de lu foret se termina dans l'heure inème, au lond de quelque agricole j)ièce d'auberj^e, par des serments et des baisers.

Le soir; nous revînmes à la ville, en longeant la [)esante rivière. Des poternes répandaient de protondes lueurs jaunâtres qui venaient luire et bouilionner, comme des écumes, sur les taritunirs ('aux,

ans aucun clapotis.

Cependant, la foret dout les troènes d'argent et les beaux chênes pensifs descendent par de minérales pentes, précipités du haut des monts vers les l)lanches villas du rivage et vers les bateaux tran-

juilles, tout s'emplit d'une lunaire ténèbre. Parmi d'aromatiques futaies, de sonores rossignols gémirent. Nous frissonnions passionnément.

(Quelques jours après, notre idylle changea. Le

printemps revint dans la plaine et la nature fut

nioureuse. Cependant, si épris que je parus l'être

r Zoë, et quoique nous passions le jour à nous

ilester mutuellement une éternelle adoration, nous

lie l'étions guère, j'imagine, puisqu'il suflisait que

l'un fût parti, pour que l'autre enfui le trahît. La

comédie commença. Allégresse, tempête, baisers et

'2o6 ÉLÉMENTS d'uNE RENAISSANCE FRANÇAISE

luxures, nous frémissions d'une passion sans r^pit. Combien de promenades à travers les champs, qvii débutaient — à peine dans le chemin — par des stations éperdues à quelqu'hôtellerie de banlieue et que de vifs propos terminaient peu après ! Les plus minimes motifs avaient pour effets une infinité de dépits. De là, en une minute, toutes sortes de noires colères. Il suffit que je souhaite une promenade en bateau, parmi les glaciales ondes que brisent les arches du pont, afin de voir Zoë entrer dans une guinguette, comme s'il lui plaisait de s'y reposer, à l'abri des chênes en tonnelles, quand les arborescentes broussailles balancent des roses couvertes d'une scintillante rosée, au-dessus des chaises, des bancs peints en vert, et d'une miroiteuse table en bois, à moitié pourrie par les pluies d'hiver.

Zoë dit ceci et je dis cela. On se contrarie à plaisir. Et il semble qu'on en éprouve, tant ce jeu nous prend d'attention. Eût-elle désiré elle-même ce que je souhaite en secret, il faut bien la contredire. Il pleut, il fait beau. Dansez et chantez !

« — Monsieur, me dit-elle un matin, comme j'entrais joyeusement chez elle, ne trouvez-vous point que dure trop longtemps cette inconvenante comédie, où vous tenez le rôle d'amant de la manière la plus impertinente du monde. J'ai bien réfléchi, ces jours-ci, à votre infinie perfidie et je demeure étonnée que vous en ayez mis autant afin de tromper le réel amour dont je fus prêt, un moment, d'être, en

KI,K.Mi;\rs I) LNK UKNAISSANCK lli.Wt \(^l '.-

( (Vet, transportée. Est-il donc si difliciie de sentre- It iiir avec tendresse ! Vous m'avez attesté, de mainte l't mainte manière, même par une sorte de suave \ iolence à laquelle je vous saurais gré de ne plus vous abandonner, vous m'avez attesté une multitude de fois que vous m'aimiez ingénuement et je lus encline à vous croire.

« Mais voilà ([ui est bien lini. Quoi ! Je fais tout alindevous complaire, j'accueille vos pires entre- [)rises, etprécisément je melivre avons. Cependant de quel front osez-vous regarder une jeune femme que vous outragez quotidiennement par l'insolence de vos parades. Peut-être vous ôtes-vous étonné que je me montre extrêmement capricieuse dans des circonstances si futiles, qu'elles n'eussent point mérité le soin que je pris, en réalité, pour ne pas y être surprise, si je n'avais eu l'idée, à votre impertinent maintien que vous vous seriez glorifié de m'avoir vaincue en cette occasion !

« Certes, je fus restée plus docile, si je n'avais pas craint vos présomptions. Vous êtes par trop grossier, monsieur. Parce que, une fois, vous avez pu séduire une fenmie, émue également par l'air du printemps, vous imaginez avoir tous les droits, et le pressentiment de votre impertinence nous oblige justement alors à paraître avec innocence, et ainsi naissent nos vains caprices, d'une inattendue ingéniosité.

« Si vous nous proposez une partie de canot, c'est avec une mine d'assurance qui ne nous permet point lie l'accepter. Il semble que vous doutiez de nos vertus, et rien ne nous choque davantage, même si

!2()8 ÉLÉMENTS d'lNK RENAISSANCE FJîANÇAlSE

nous n'en possédons aucune. Môme si nous sommes résolues à vous les sacrifier toutes.

<( Ainsi, vous fûtes vous-même, monsieur, d'une bien singulière insolence. Vous avez eu des poses, vous avez dit des choses, à croire, en vérité, que tout vous était dû encore, et quoique j'aie succombé, «après de telles inconvenances, je le regrettai bientôt. Ne voyez donc là, monsieur, quune preuve de l'ardente passion dont jetais prête — comme j'avais tort ! — à entretenir, pour vous, les flammes impérissables. ))

Comme Zoë, hélas ! eut raison. Je le sentis sitôt qu'elle m'eut quitté. Oui, la plupart de vos caprices ne viennent point tant de votre esprit, ô belles amoureuses sans constance, que de nos exigences et de nos vanités. A force de paraître avoir tous les droits sur vos personnes, vous ne pouvez que vous y soustraire par crainte de trop d'impertinences.

Ah ! combien nos amantes aussi montreraient moins d'inattendus caprices, si nous n'avions pas l'air de croire qu'il est impossible quelles en aient, dans la compagnie de « héros » à qui elles n'en opposèrent pas au cours d'amoureuses occasions !

Quant à Zoë, je ne la revis plus. Mes serments ni mes soupirs, rien n'eut d'effet sur son esprit. Et quoique je m'excusai des inconscientes offenses dont je l'avais chargée, elle ne parut point, cette fois-là, sans une cruelle constance dans la colère, qui ne laisse pas de me surprendre un peu.

(i" avril i8gy.)

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