‹ Les eléments d'une renaissance françaiseChapitre 3 sur 20 · De i/esprit professioxnki. i:n littérature · texte numérisé non relu

De i/esprit professioxnki. i:n littérature

Bien peu de gens eussent suivi la cai-rière des lettres, si une destinée dilférente leur avait permis de mettre en valeur les talents auxquels le métier d'auteur prête le plus honorable enq)loi. C'est une de mes certitudes. Pour consentir à écrire des poèmes, des églogues ou des comédies, il faut y être obligé par une nécessité morale ou par une extrême infortune. De toutes les professions humaines, aucune

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ne me seîinble moins aimable. On rapporte que Pie tri Pozzo, ayant conçu un amour infini pour une petite fille florentine, ne savait comment lui en faire Taveu. Timide un peu et trop prudent, afin de risquer son ardeur dans la maladroite description qu'il eût pu entreprendre, dans la rue, au hasard, en arrêtant la demoiselle aimée, il résolut de lui écrire. Il composa donc une romance d'une remarquable ingénuité et de la langueur la plusélégiaque, la plus tendre et la plus confuse. Cette petite florentine, à qui il l'adressa, ne laissa point d'en être émue. Elle la trouva même si touchante qu'elle donna de suite rendez-vous à son mélancolique amant, lequel prit plaisir depuis cette époque à écrire un grand nombre d'ariettes et de rondeaux infiniment goûtés des Italiens.

Voilà le secret des auteurs. Ils eussent pu être de galants gentilshommes. Tout porte à croire qu'ils fusseut restés obscurs, amateurs d'aventures, d(^ charmilles et de pastorales, si leur amour de la beauté, ne les avait aussi contraints à en former de parfaites descriptions. Ils ont le goût de la beauté. Ils ne peuvent s'exprimer comme le connnun des hommes, a cause qu'ils distinguent davantage, la dégoûtante laideur de ceci, de cela encore et même de rien. Aussi, conçoivent-ils le dessein de faire passer dans leurs ouvrages, toutes les harmonies de leur race, la vaste ordonnance des jardins, et le charme de leur bien-aimée, et l'odeur des roses, la plainte des oiseaux, la triste et fuyante mélodie qu'exhalent les fontaines éperdues.

ELEMENT- i; KN VIS-. A \( i; I I; \ M A l->i-

Ainsi. [)(>iii' iiuï? aii^ it il.-. aiiU ui's. ce sont des héros lumquôs. Peut-être n'eussent-ils jamais pris soin (linventer des contes vaniteux s'ils ne s'étaient pas tirorcés de taire comprendre à Paméla, à Eléonore «t à Léonie. par des odelettes d'une phraséologie sentimentale, quelle profonde et crédule tendresse leur inspirent tant d'attraits dont elles sont tout à tait parées. Mais ce n'est point là noti'e état d'esprit. Tandis qu'un Pietro Pozzo compose un poème élégiaque en vue d'une unique demoiselle, c'est à la terre tout entière que nous prétendons parler.

Dillérence d'éducation ! Nécessité historique! Nos étudiants sont nés après la guerre. Aussi leurs sentiments les eussent-ils portés plutôt vers une profession militaire. Ne regrettons pas des déroutes dont les conséquences, dans un ordre moral, seront tout à fait profondes, bienfaisantes. Cette tragédie de 70-71 nous a donné une sorte de magnifique ivresse. Encore (jue M. Le Notre ait tracé d'harmonieux jardins à Saint-CIoud et à ïrianon, nous aurions moins pris garde à leur correct éclat, si cette aimable et luisante terre ne pressait le corps des soldats qui y rencontrèrent la mort en 1870. Ces parcs royaux, Versailles, la Malmaison, Saint- (^loud. quels cimetières, quels lieux tragiques! Derrière de grosses roses, qui brûlent les futaies, on distingue de temps à antre un tertre, une colonne commémorative. On conçoit quelle tragique ivresse transporte, ici et là, de fiévreux étudiants que le ha- >ai'd des promoîiade^ a conduits ilans (vtt»' hanlien<'

1 1 auxquels des lectures épiques ont donné le goût des héros. Ils en réclament, ils nen rencontrent aucun, sinon couché dans des tombes pastorales. Quoi ! se contenteront-ils de leurs chimères ?

Les personnes avec lesquelles ils se promènent tendrement au bois de Meudon, ou au Luxembourg, Adélaïde et Amanda, parviendront-elles à leur faire oublier les magnifiques héroïnes qui rient avec des roses aux lèvres, près des beaux guerriers bouillonnants, sous les charmilles imaginaires du Tasse, de Shakespeare et de Lamartine? Pour ma part, je ne le crois point.

Nos jeunes étudiants eussent dû être soldats. Voilà un fait bien évident. Au cours des tumultueuses batailles, ils fussent parvenus à se croire sublimes. La gloire les aurait réjouis. Au nom de ramour, et de la patrie, ils eussent pu mettre en action leurs plus vaniteux desseins. Je le crois. Rien n'est plus certain. Mais enfin ils ne l'ont point fait. Car aucune guerre n'est possible aujourd'hui, et d'ailleurs de barbares exploits répugnent peut-être un peu trop à des personnages extrêmement sensibles qui ont lu J.-J. Rousseau et qui n'ignorent point la beauté humaine. Puis cette passion des parfaites existences, dans une contrée correcte, ardente, en compagnie de héros merveilleux ! c'est cela surtout qui leur interdit d'agir à une époque si basse, si dégoûtante...

Des héros, des héros, voilà ce que nous réclamons. Jules Laforgue déjà s'exténua dans une volonté aussi vaine. Ah ! que n'a-t-il su regarder. S'il avait moins été atteint par la lecture des écrivains épiques, il aurait peut-être accordé que les héros ne

sont pas simplement des êtres capables de tout soumettre à une éternelle utopie.

Car, en vérité, les poètes épiques nous ont formé de riiéroïsme, une assez grossière conception. Quelle pompe ! quelle emphase ! quelle extravagance ! Ce sont des amants d'une classe supérieure. De là leur bondissante passion. Dans leurs plus sublimes ouvrages on ne peut guère r(;ncontrer que des seigneurs, trahis par d'inconstantes maîtresses, des aventuriers capables de périr pour une demoiselle adorée et une multitude de sonores guerriers. Que voilà une fausse conception ! Ah ! Tancrède, trop crédule au plus perfide serment, tendre Elvire, pudique Desdémone, Saint-Preux, qui expirez au nom du bel amour, et vous René, Ajax, larmoyant Cyrus des anciens romans, vous n'êtes point toute la Beauté, vous n'êtes pas tous les héros !

Afin d'attendrir les bonnes âmes sensibles, nous croirons bien inutile de conqjoscr de pleureuses tragédies, aussi touchantes et aussi amères que les larmes.

Débarrassés des grossières conceptions dont nous ont nourri tant d'antiques auteurs, où donc chercherons-nous des héros qui contentent de jeunes étu- «liants, desséchés d'une extrême fièvre, tout à fait consumés, mélancoliques, au hasard, partout, dans le monde actuel.

Au lieu de réclamer de pompeux personnages, ({uampoule une bondissante passion, il s'agit de prendre garde aux petites créatures de l'univers.

Pour satisfaire nos parfaites ambitions, les spectacles quotidiens suffisent. Mais il faut savoir contempler. Certes, ni Tancrède, ni Othello ne nous occuperont plus longtemps. Car depuis le seizième siècle (date à laquelle Shakespeare, Le Tasse ont pétri, extrait du chaos, enfanté ces tragiques figures) des guerres, les progrès de la science, et de furieuses révolutions nous ont totalement modifiés. De là de mobiles espérances. Serait-ce la peine d'avoir incendié des cités en 1789-93? Serait-ce la peine d'avoir bouleversé la nation, d'avoir tué contre un poteau des milliers et des milliers d'hommes pour que nos poètes français continuent à chanter de présomptueux seigneurs, des demoiselles perfides et fades, des soldq^ts d'une classe supérieure ?

Afin d'entrevoir des héros, il suffit de regarder. Le travail confère à l'homme une immortelle majesté. Pourtant, personne n'y prend garde. Tout un peuple est là qui attend, des matelots, des tailleurs de pierre, des porchers, des noirs forgerons, ils attendent qu'un poète leur donne la pure splendeur à laquelle ils se savent des droits, comme les soldats consacrés par Homère, comme les amants célébrés par Le Tasse, par une infinité d'auteurs. Il faut donc le mettre en valeur dans une auguste épopée. La Révolution de 89 les a rendus nos égaux. Ils sont dignes de la poésie. Répandez en eux, par torrents, tout l'éternel sang des dieux !

Leur magnificence est profonde. (Il est certain que les naturalistes n'ont point conçu toute cette beauté. A part les ouvrages de Zola, la plupart de leurs romans, s'ils modifient le décor, ne varient nullement

réniolioii centrale. Dans des personnes plus vulgaires, ils étudient les mômes pensées qui intéressaient les auteurs classiques dans Iphigénie ou dans Phèdre. Homère pourtant glorifie les guerriers, et il les montre ensanglantés, munis des vertus nécessaires à leur rôle et à leurs desseins. Voyez si les romans naturalistes, en dehors de la Terre, de Germinal, se préoccu])ent de mettre au jour, dans leurs rapports avec leur cité, leur patrie, les êtres qui y (oui figure.)

Chaque contrée réclame un héros, de ([ui elle reçoive une splendeur sacrée. Cythère, Athènes, Troie, Amathtmte ont connu cet annoblissement. De pareilles bom'gades existeront toujours. Un peuple éperdu, prodigieux, sommeillait dans leurs lianes de pierre d'où quelc[ue autc^ur les a tirés. Ainsi, le divin Théocrite sut restituer à d'obscurs patres syracusains. les traits glorieux du champêtre Apollon. De même les farouches et grossiers guerriers, de qui s'échappe, blessé, un ])eau sang écarlate, grâce à Homère, à Eschyle et au Tasse, sont devenus tout aussi exti'a ordinaires qu'Alcide. Mais nous. <n France, nous ignorons la gloire. De poétiques consécrations ne nous ont pas annoblies. La beauté délaisse nos campagnes. Les Muses n'habitent pas nos jardins. Aucun poète ne les y a conduites.

Pourtant, que de sublimes, de magnifiques auteurs !

Mais personne ne parait comprendre :

Lt; total univers, avec ses végétaux, ses roches, son argile, ses métaux, ce n'est qu'une matière à laide de laquelle un poète quelconque peut compo-

3o ELEMENTS d'une RBNMSSANGE FRANÇAISE

ser la substance de ses sites et la ebair fabuleuse de ses héros. Gomme un statuaire arrache du marbre Fétincelante pureté des formes d'Aphrodite, de Diane, de Mj^rto ou d'Hercule, de même le rôle des auteurs est donc de faire naître au jour les héros que portent noblement les fertiles flancs de l'humanité ignorante. Après les guerriers, les amants; glorifions le peuple des pasteurs, des matelots et des laboureurs. Voilà les mdoèles de nos dieux!

Ce n'est plus au nom de l'amour que nous inventerons des chimères. Si nous désirons faire des confidences qui intéressent l'Univers, il convient d'en prendre le sujet dans les fêtes, les travaux de l'homme. Tel est mon sentiment propre. Il est temps de célébrer l'homme, ses rapports avec la nature, avec la terre et avec les étoiles. Les principes de 89 inspirent les lois de notre art. A une époque différente nous eussions, peut-être, combattu, accompli, de splendides exploits. Car ce qui oblige, aujourd'hui, quelques personnes de mérite à s'engager dans la carrière des lettres, ce n'est pas moins leur goût de l'éternelle beauté, que leur ambition des parfaites conquêtes, leur volonté de dominer les hommes en vue desquels ils forment des odes, des drames, de bucoliques ballets, des épopées d'une pompe décorative.

KLÉMENTS I>'UNK UENAISSA \< 1 I i; \ Nt \ l-l "3 l

l\ . — Ukl.vtioxs du pokti: \\\a: i i iirir i

Le rè«>iic des poètes est proche. C'est un prodijje laerveilloiix et charmant que ces fêtes de l'Odéon se soient réalisées sans grand obstacle extérieur, ((u'elles aient conquis tout de suite un public ininiense, quelles aient conservé tant d'empire sur nous. Désormais- le peuple est admis à contenq^Ier les <Uvines muses qui, jadis, se cachaient, pensives, dans les plus solitaires forêts, à Meudon et à Meillane. Nos jeunes étudiants qui les adoraient n'ont plus besoin, pour les trouver, de frémir dans leuipetite chambre, au sixième étage dune antique maison, parmi des statues naïves, des images de Bonaparte et des bouquins consumés ])nr une Inimidité intolérable.

Il était bien singulier que cliacun dans Paris put satisfaire ses désirs les plus vains, sinon les amateurs de poésie. Car les musées, les expositions, les concerts dominicaux ouvraient leurs portes aux personnes ({ue la peinture émotionne et que passionne la musi([ue. Même les amants les plus vulgaires connaissent bien les lieux réputés on rencontrer le bel amour, et, par le moyen de quelque monnaie, se satisfaire en compagnie.

Mais pour les amants de la Muse, il ne restait <[ue les bibliothèques. Parmi ces obscures cavernes, il était possible de rencontrer les nymphes qui peuplaient les anticjues bocages, et Tancrèd(î aussi, et llenaud, une infinité de héros dont la présence ([uotidienne niui*^ IVHMifi:», au ienq^s de notre «dolr-,-

lescence. Ah! comme nous nous y sommes flétris ! Quels jours nous y avons passés, à la recherche de Léandre ou d'Hébé, tantôt poursuivant la blanche Sophronome qui foule les aphodèles sur la mourante pelouse, tantôt guerroyant contre Hector, dans le parti d'Ajax, d'Achille, parmi de fabuleux héros, dont nous voyons couler le sang sur les fumantes herbes de la plaine de Troie. « Un peu de beauté, son apparence seule, un fantôme même, à défaut d'elle », pensions-nous au milieu de cette bibliothèque où s'étagent des milliers de livres, résumés mélancoliques de tout ce que l'homme peut penser, pâles bouquins dont le poids, pourtant, ne pèse pas un pavé des routes !

Désormais, c'est en foule, à la même minute, et en présence des poètes, que nous pourrons entendre les muses, la voix des héros tragiques et charmants qui sont sortis des flancs de l'homme, comme l'homme est né du flanc de Dieu.

Le peuple tout entier est admis aux spectacles de la poésie. « Ce sont là des letes nuptiales ! » s'écrie M. Catulle Mendès, rayonnant de sa victoire qui est la victoire de la poésie. Son expression me semble infiniment charmante. Hymen des muses avec le peuple. Voilà donc ce que signifient ces représentations publiques. Mais ne vous y trompez point. Leur importance est extrême. H ne s'agit point de mettre en valeur un écrivain ou un autre, il ne s'agit point seulement de permettre à nos étudiants d'assister aux sublimes spectacles de la beauté, il

ne s"aj;;it point davaulage de faire l'éducation du peuple. Mais l'important, j'imagine, c'est que ces concerts des muses vont contribuer, sans aucun doute, à renouveler la poésie française qui menaçait de dépérir dans l'étrange exil où on l'avait mise, depuis une dizaine d'années.

Vous songez bien que des relations très étroites vont être rétablies entre les poètes et la foule. Elles ne resteront point stériles. Il est vrai que nos auteurs ont singulièrement perdu le sentiment du rôle que leur confèrent leurs dons, leur génie et leurs travaux mêmes. Ces représentations les leur rappellent. A cet égard je leur crois une importance morale (jui surpasse singulièrement tout leur intérêt pathétique. Mettre en rapport le peuple et les poètes, c'est rétablir le contrôle national dans les alfaires intellectuelles de la patrie.

Les étudiants, les amateurs, les ouvriers qui s'intéressent au spectacle de ïOdéon, voilà une multitude profonde, inattendue et d'une extrême mobilité. Cette ardente population submerge, encombre, inonde la salle. Mais regardez-la pendant le concert. Aucun cri n'en ride la surface. Rien ne trouble son recueillement. Elle emplit tout comme une onde forte. Elle est mobile et malléable, extrêmement molle et fluide. Au moindre éclat de beauté, d'obscurs frémissements la traversent, font tressaillir, trembler, frémir cette grande multitude compacte. Des frissons, des clameurs, une rumeur héroïque ! On croirait ([u'elle va tout briser. L'exîiltation ne cesse point. Le noir Ilot bat solidement le quadruple IjoT'izon (le ]^ierresqui le contient dans cette en-

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ceinte. Magnifique spectacle ! La foule communie. Sur la scène, un acteur quelconque figure comme l'envoyé des muses.

Car le peuple, anonyme, liquide, éparpillé et opaque, c'est le plus magnifique amant de la Beauté !^ A^ oyons-le comme une masse d'ombre ! Les fatalités l'entraînent vers la terre. Il y semble attaché, si bien que le courant des sèves dont sont traversés les chênes et les pierres épaissit encore sa substance, afflue en lui profondément. Elémentaire humanité, comparable aux plantes et aux noirs métaux î

Mais penchez-vous un peu vers elle ! Chantez unhymne, une ode sonore ! Vous assisterez au miracle de cette multitude transformée, ayant tout à coup l'apparence de vie et de joie. Quelle subite résurrection ! Il semble alors que toutes les plus sublimes passions de l'univers s'élèvent soudain à la surface de cette humanité liquide, végétative et primordiale comme à la naissance du soleil, on voit monter sur la mer, le reflet lointain des claires algues, des coquilles, une clarté quelconque, un peu de lumière azurée.

C'est que le peuple s'est reconnu dans ses héros. L'allégresse des noces le transporte. Ophélie ou Elvire l'émeuvent connue des merveilleuses fiancées qui s'avancent, scintillantes de roses, et dont la marche est cadencée, aux sons des luths d'ivoire et des flûtes éternelles ! Tel est l'hymen auquel il se prépare et de qui le pressentiment le touche jusqu'au fond de l'âme.

Souvenons-nous que les poètes d'Athènes ont connu de pareils triomphes. Dans d'obscurs pâtres

i.li;.mi;m-^ i» i m. ki.naissanci-: ikaniiai-i >-»

syracusains, ilonl le corps était composé de la substance de ce sol, Théocrite sculpta de divins héros. Leur j)réseneo nous suflit lon<^tenips pour entrevoir la Beauté. Ti*oie et Itaque n'existent encore que parce qu'Homère les célébra. Sur son chalumeau de l)uis p^lauquc et noir, l'anticjue Hésiode traduisit la pureté des sites de Béotie et il clianta la mer, les métaux, le travail humain. C'est ainsi qu'une nation grandit. De nos jours, Victor Hugo et Alphonse de Lamartine ont réalisé de pareils desseins. Hugo, père de la Poésie, renouvela tout, purifia tout. Les mots, les liommes, les aninuiux, les barques du pécheur et l'écume des flots, les ustensiles du jardinier, les cruches. Babet, Marthe, Jean Valjean, les oréades et les putains, les collines et les pâturages, rien que dédaigna ce grand homnu^ En ampoulant les plus basses aventures, il a préparé l'époque des héros. Quelle gloire l'accueillit, quelle victoire ! H a régénéré notre ère. Si une ivresse d'héroïsme agite quelques jeunes hommes contemporains, c'est grâce à lui en grande partie. H entrevit, prophète joyeux, plusieurs grandes coiisécpiences de la Révolution.

La poésie sort du peuple. 11 convient qu'elle y retourne. De nous à la multitude, un échange constant s'accomplit. Je pense que la plupart des hommes sont nés simplement pour mettre en action les aventures qu'imaginent les auteurs. C'est de la masse populaire que vous tirez vos plus belles créations. Mais ne vous penchez point vers elle, laissezla grandir jusqu'à vous. Au lieu de prendre le peuple pour confident de l'inconstance de votre amante

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et de ses perfides trahisons, écoutez plutôt ce qu'il vous chuchotte. Rien n'excuse un adolescent qui prétend poursuivre la carrière des lettres, s'il n'a point le dessein de combattre pour la gloire, en présence du monde tout entier.

Si le peuple, depuis une dizaine d'années, semblait s'éloigner de la poésie, c'est parce que celle-ci le méconnaissait. Mais voyez les spectacles de rOdéon ! Dès qu'on appelle le peuple pour un pur travail ou pour un sublime spectacle il y assiste avec joie.

Les muses sont nos fidèles épouses. C'est du peuple qu'elles sont sorties. De là l'éternelle passion qu'il leur garde au fond de lui-même. Leur présence le transporte encore comme au temps de l'antique Sophocle et d'Homère, pasteur de nations. Que des poètes les ramènent devant lui, qu'ils imaginent des odes et des ballets, qu'ils créent des Olympes, des Eldorado, des Elseneur ou des Endors, qu'ils répandent tout leur sang dans le sein des héros, pétris du limon de la terre, qu'ils évoquent de gracieuses contrées parmi lesquelles jasent des oiseaux, sur les sources d'or et sur les bleus gazons,qu'ils extraient de l'ombre un monde de chimères, vous verrez le noble enthousiasme et l'extase, le délire sacré dont frissonnera la nation tout entière !

Ne dites donc pas que la poésie est éteinte, que le goût s'en est dissipé chez ceux dont elle faisait jadis les seules délices! Toute une ardente pléiade se lève.

KLKMKNTS DLNE RENAISSANCE FKAiNÇAISE 3^

l^e rci^ue de la luuse recommence. De toutes parts sï'lèvent des autels. Sacre auguste et merveilleux ! C'est que nos jeunes écrivains ont retrouvé les lois de Tart. De riiuinanité primordiale, ainsi que d'un obscur bloc, ils composeront les divines ibrmes des héros et des chimères. Si téméraire que puisse sembler cette opinion, il faut bien l'avouer ici. Je crois ({ue la patrie IVanc^'aise est près de connaître une immortelle gloire, grâce à quelques jeunes poètes dont la vie s'écoule, inconnue, dans des retraites provinciales ou même au sein de Paris.

Car ils ne retournent point simplement vers le peuple. Ils le glorifient dans ses traits divins. Non seulement ils aiment la nature, mais encore ils écoutent ses chants, le gazouillis des rossignols, la plainte de la lame écumante. Ils ne se penchent pas seulement vers la nmltitude nationale, ils assistent à ses travaux, ils y participent comme des dieux, ils ♦m soleunisent l'auguste harmonie, ils mêlent leur prophétique parole à la confuse rumeur humaine.

{Avril-mai /(V/yj.)

Etudes morales et romanesques.

Il; <.<)ri i>i. i.A Moin

Un jeune homme. M. (ieorges Bastien. sesl suicidé à Amiens où il tenait garnison.

Quelqu'étrange que soit cet acte, il se répète tous les jours. Aussi personne ne s'en étonne. Très enclin il pousser des plaintes au sujet de vaines catastrophes et sur les petites peines d'amour dont les romans lui racontent les excès, le public se tait, par indillerence, quand ce sont de logiques maximes, une vue précise de Favenir et un profond dégoût du monde qui provoquent, chez un jeune homme une telle passion de la mort. Pourtant, voilà un t'ait beaucoup plus remarquable.

Représentons-nous, en ellet, l'état d'ardente hypocondrie où l'inibrtune a du porter M. Bastien, pour qu'il ait montré, aussi fortement, sa hâte d'al)andonner la vie. Ce n'est pas sans méditation ({ue l'on accepte avec une telle solidité les notions de la honte de l'homme et de son éternelle détresse, (^e jeune homme s'en était créé des images tout à fait contraires. On les lui composa peut-être. Mais tout de suite il les reçut. Il en chercha donc le modèle sitôt qu'il entra dans la société. A la vérité, il ne les vit pas. Il s'attendait à trouver des héros et il rencontra de l)as personnages. Il imaginait un monde de beauté, et le nôtre est assez vulgaire.

Ayant une vue nette de l'avenir, une grande tristesse le pénétra. Il n'(M'it [)u s'en délivrer ^aii- m

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détruire les motifs (c'est-à-dire le inonde actuel) ou sans se soumettre à la mort.

Le premier expédient lui manqua vite. Et il n'eut pas longtemps l'espoir qu'il réussit. Il fallut donc accepter la seule issue qui lui restât, afin d'échapper aux lois, à la honte et à l'infortune. C'est pourquoi il s'est suicidé.

Cette répugnance à rester dans une société, on discerne assez qu'elle se traduisit autrefois par une violente ardeur dévote. Les vices de la société en favorisèrent Félan chez les esprits qu'ils souillent trop. A ceux qui ne pouvaient les endurer, de verdâtres, candides et frais monastères offrirent toujours les plus consolantes réclusions.

Mais aujourd'hui, on ne se libère pas de cette façon.

La foi ne réussit plus à éteindre les tlammes de fureur, d'hypocondrie et d'amertume que les bas spectacles ont fait naître en nous. Ce sont ces spectacles mêmes qu'il faut donc dissiper.

En vérité, on ne peut s'attendrir sur les personnes qui s'empressent d'expirer par crainte des devoirs qu'elles devraient remplir, ou de peur de linfortune où elles sont près de tomber. Mourir ! c'est un commo<de moyen d'afl'ranchissement. Nous ignorons les aventures auxquelles nous sommes prédestinés ; et pourquoi les fuir, tout d'abord, à cause d'une insolite

tristesse, de l'inconstance d'une amoureuse ou d'une pénurie importune? Attendons la lin de l'histoire avant d'en juger les péripéties.

A ce sujet, et comme exemple, Jionaparte a laissé un journal extrêmement précieux. Cahier de notes inscrites au jour le jour par un jeune homme tout à lait oppressé de la plus exténuante des fièvres. On en publia naguère plusieurs papiers inédits. Ce sont des impressions sentimentales. On y peut concevoir assez exactement la façon dont se constitua cet héroïque caractère. On y trouve des traits innocents et (les imprécations d'une singulière beauté. Par-ci, [)ar-là, les i)lus vertueuses maximes du monde ne laissent pas d'interloquer le lecteur auquel les futurs exploits accomplis par ce grand honnue sont familiers dans leur détail. Mais je ne m'en étonne point.

Ce qui est extrêmement curieux, c est ([ue l'on y surprend la preuve du désespoir, de la lîerté et du goût de la mort où la vue de la société jeta cet orgueilleux enfant de dix-huit ans. Il faut lire ce cruel libelle composé d'un lourd style qu'ampoule une noire fureur. Bonaparte y parle de la tyrannie exercée par les lois françaises sur sa patrie qui. en 1769, venait de Içur être en elfet soumise : « Si je n'avais qu'un homme à détruire pour délivrer mes compatriotes, écrit-il, je partirais au moment môme, jenfoncerais dans le sein du tyran le glaive vengeur de la patrie et des lois violées. » Ensuite il se iléclare tout prêt de se donner la mort : « La vie m'est à charge, dit-il, parce que je ne goûte aucun plaisir et parce que tout est peine pour moi. Elle

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m'est à charge parce que les hommes avec qui je vis et vivrai probablement toujours ont des mœurs aussi éloignées des miennes que la clarté de la lune diffère de celle du soleil. Je ne puis donc suivre la seule manière de vivre qui pourrait me faire supporter la vie. Doù s'ensuit un dégoût pour tout. »

Voilà un étrange document. Si surannée qu'en soit la phraséologie, il faut convenir de l'extraordinaire force qui la vivifie glorieusement. Malgré les défaillances et la misanthropie dont ce mémoire est tout à fait souillé, je ne pense pas que son auteur en soit moins grand. Cette ténébreuse répugnance que lui inspire le monde, n'en discernez-vous pas le côté essentiel! Cette frénésie est sublime. Par là s'éclaire plus tragiquement l'intense physionomie si jaune, si noire et si ardente de ce jeune homme. Qu'il méprisât les courtisanes, comme il le dit un peu plus loin, je n'en demeuré point surpris.

Le dégoût du monde, l'indifférence en présence de la gloire, la notion de son génie, telles sont les images capables de contraindre un homme à quitter un monde où il ne pourra fréquenter que des personnages médiocres. Cest donc là l'état d'esprit d'un adolescent supérieur. A celui-ci, le suicide est permis. Cette conception demeure plausible. S'il entreprend de se tuer, ce n'est pas à cause de la pauvreté ou parce que l'inconstance d'une adorable amante l'a jeté dans le désespoir. Ses sentiments sont plus précieux, plus profonds et plus remarquables. Ayant conçu sa destinée, il ne se sent point résolu à en suivre les péripéties. La société où il vit ne lui

ELEMENTS D UNE UENAISSANCE KUAiNcjAISE [ >

apporte que de renuui. Il en prévoit la stagnation.

Enfin, quelle ligure y faire, quand la gloire ni le pouvoir ne réussiraient à le contenter ? Tant de médiocrité le choque. A (juelquc emploi (|u"il parvienne, il n'y trouvera point le bonheur. C'est le désespoir d'un jeune homme auquel le commerce, les discours et les extraordinaires exploits des héros de l'antiquité ont constitué un esprit héroïque et qui ne découvre chez les hommes que les plus vulgaires desseins. Son génie et son ambition sont supérieures à la fortune où les conjonctures pourraient le porter. De là le dégoût que tout lui inspire. De là son ardeur vers la mort.

Ces pensées, le jeune Bonaparte les discerna, à l'âge de la puberté, quand la sensibilité est si vive, si intense encore ! Pourquoi ne s"est-il pas tué? Son journal ne le note pas. Le bonheur le fortifia-til? Gela est assez peu probable. A coup sur, il prit une puissance nouvelle dans ce premier contact avec la mort. Plus tard, il ne la craignit point. A aucune époque de son existence on ne le vit dans l'angoisse. Ces idées de haine et de désespoir qu'il nourrissait à l'égard de la société, on les retrouve toujours chez lui. Le certain, c'est quil y puisa l'audace de braver la fatalité, les plus périlleuses batailles, la fortune et les éléments.

Il consentit à vivre, encore parce «piil se sentait supérieur à cette basse nuiltitude humaine dont la vue, pourtant, emplissait son cauv d'un»' si opprimante amertume.

Nous eussions excusé sa mort. D'essentielles raisons soutenaient Bonaparte dans sa détermination. Il faut se représenter ce personnage tout à fait consumé d'une sombre ardeur, et qui, en 1788, ne semblait pas destiné à l'utiliser dune manière quelconque.

Gej^endant, je ne pense pas qu'un homme supérieur puisse se tuer. Entrevoir la mort, fort bien. Prendre contact avec elle, je le veux aussi certainement. Voilà le fait d'un esprit qui calcule, soupèse, apprécie, à l'avance, toutes les catastrophes prol)ables. Et comme celle-là est certaiile, tôt ou tard, il convient d'en retenir, un instant près de soi, l'image mélancolique.

Mais il ne faut pas la chérir au point de lui tout sacrifier. La vue de la mort fortifie. Car de toutes les conjonctures, la plus effrayante est encore la mort, et si d'autres nous épuisent trop, nous ne les redoutons plus guère, quand la pire d'entre elles ne nous étonne pas. Aussi les hommes envisagent -ils très souvent l'issue qu'elle ouvre sur un inonde différent, mais ils ne s'y précipitent point. Le jeune Bonaparte, à Valence, se trouvait sans aucun doute dans le même état d'esprit que le militaire d'Amiens. Mais ce qui les diflerencie, c'est que le premier a su résister et à son mépris de la vie et à son amour de la mort. Plus sage, plus ambitieux, il attendit.

(11 mars i8g^.)

ELEMENT^ h l M. IlENAISSANC!!

CIIISK MOKAIJ-: DES JElNi:

Parmi tant ilc jeunes liaclieliors (|ui. Icui* exann-n (iiii, s'échappent rha((ue année du collège, il se trouve peut-Otre (pielciues hommes sensi])les dont rame s'emplira <lc mélancolie an contact d<" Innivers.

Il ne i'aut pas croire, en ellet, (pie nos étmles tei*minées nous éprouvions du plaisir à fréquenter des jeunes filles véritables, tandis qu'au collège nous ne pouvions guère qu'en imaginer l'apparence, en toucher Tomljre errante à travers les l)ocages de nos auteurs scolaires. Tout au contraire, de cette possession même daf<" la langueur extrême où nous sommes abîmés.

De dix-sept à dix-huit ans, chacun subit la plus allreuse crise de la vie. C'est à peu près vers cet âge, en eflet, qu'un jeune homme se trouve, tout à coup, sans aucunes préparations, jeté dans une société de laquelle ses professeurs lui firent l'image la plus trompeuse. De là, la nécessité de mettre en parallèle les chimériques maîtresses des contes et des poèmes avec les personnes délicates dont il est le contemporain, de là la nécessité de comparer d'antiques guerriers avec les héros actuels ! Confrontation mélancolie pie. Personne, je crois, ne l'a faite sans aussitôt devenir \)ii\o. sans être soudain baigné de larmes.

Les magnifiques spectacles (pie nous réclamions, «juand, penchés sur d'ardents poèmes, la Jérusalem

\^ KLKMENTS D UXE RENAISSANCE FRANÇAISE

délwl'ée, Y Iliade ou le Téléniaque même, nous suivions la vie des héros, nous nous attachions à leurs pas, nous assistions à des entreprises mémorables, ces spectacles, les voilà tout à coup réduits en poussière. Ah! Tancrède, vaillant chevalier, de qui s'échappe en expirant tant de paroles pathétiques. Hermione, Eurydice, rose et rayonnante à cause de lamour ! quelle flamme vous avez mise en nous, quel sombre amour vous avez su nous inspirer pour la gloire, la mélancolie et Théroïsme.

« Hélas! pense un jeune homme de dix-sept ans, sensible encore à des scènes de ce genre, — hélas ! voilà donc les héros que nous ont formés tant d'histoires, Fétude des exploits latins et l'exemple des grands poètes — pense-t-il en voyant ses contemporains. — Etait-ce la peine de nous instruire sur la morale pour nous introduire dans une société où le goût môme, le sens en demeurent tout à fait perdus. Une dégoûtante médiocrité et les plus épais sentiments ont prise, ici, sur la majorité des liommes, car de quoi sont-ils capables? A quels travaux dignes des dieux, s'occupent-ils ? Leur monotone existence contente ces esprits abjects. Mais, pour nous, tout jeunes encore, à qui paraissent si exaltantes, si magnifiques, les entreprises d'iVjax et de Napoléon, comment parvenir à prendre part à l'agitation dont nous sommes contemporains, quand nous quittons à peine des héros prodigieux de joie, d'énergie et de grandeur d'âme. Au collège nous nous étions fait une compagnie des plus sublimes génies, et soudain nous voilà jetés dans la pire société du monde. Quoi! nous quittons, à peine, de

KLKMKN I - IM \! l; i \ \ I -- \ \. 1. I . \ ! i: \ \ ^ . 1 ,

huiiçuissautes déesses, piî-s le qui nous goùtious les délices sans limite, et vous nous croyez capables

le prendre plaisir à fréquenter les basses denioi- - elles de ce temps, nous nous trouvons au sein

lune société médiocre, on pleine laideur, en plein iésordre, et nous avons pourtant connu des lieux •omme Athènes* comme Troie et comme Sparte. \\n vérité, ce contraste apparaît terrible, insuppor-

ablo. »

Voilà donc l'état desprit dans lequel se trouvent Mos jeunes bacheliers dont l'àme est demeurée sen-

ible. On peut juger de l'émotion qui sempare

liaquc! jour de ces colléii^iens quand, p<Mi à jxu. ii-

oient mourir toutes leurs chimères.

l\>iir pr«'ndrc de cette mclancoUe une vue plus lette, j)lus saisissante encore, il faut se reporter vers 1820, 1825, dans le temps ([ue nos romantiques, nourris d'héroïques sentiments par les guerriers impériaux, parurent, tout à coup, conscients de la médiocrité extrême qui suivit cette sublime époque de la Révolution et de rEnq3ire.

Dans ses Cahiers clan Jacobite, Hugo a fort bien noté d'un rapide crayon, un peu noir, ([uelques-uns des traits d'in({uiétude, de mélancolie et d'ardeur, (jnnnuns à tous les écoliers de son époque : « 11 -erait temps qu'un homme sortît tle la foule, il serait temps qu'il parût un livre ou une doctrine, fïomère ou Aristote. Mais que faire en 1820! 11 n'y i plus là de Napoléon pour résorber tous les génies

oc» ELEMENTS D UNE RENAISSANCE FRANÇAISE

et en faire des généraux. Qui sait? Ney, Murât et Davoust auraient peut-être été de grands, poètes . Ils se battaient comme on voudrait écrire. »

Retenez cette dernière phrase. A^oilà ramassée en bien peu de mots toute l'âme de cette génération qui, vers 1820, pouvait prétendre à la gloire, à de grands travaux, et que la Restauration rendit vaine inutilisée, combla d'une noire mélancolie.

Après avoir connu la gloire de solides âmes àe l'Empire, qui donc supportera la médiocrité. I0 mesquinerie de la Restauration et de toutes les époques suivantes. Un jeune homme auquel Bonaparte a su paraître extraordinaire, un jour, ne le croyez pas insensible aux tares de ses contemporains. Assurément, pour lui, le monde actuel, si pâle, si exténué, ne peut qu'être tout à fait intolé rable.

Voilà l'esprit de nos grands romantiques . Ils souflrirent mal de vivre à une époque où de pompeux combats ne peuvent plus être livrés, tandis qu'expirent dans la prairie ardente de roses, les héros au cœur bouillonnant, des personnes du genre de Patrocle ou d'Herminie.

Ce regret des triomphes guerriers et amoureux en sortant du collège, chacun de nous l'emporte. A dix-sept ans, un bachelier se trouve aussi près des héros qu'en 1820, les jeunes jacobites dont les trop hauts desseins, nés sous l'inspiration de Bonaparte, ne devaient jamais se réaliser, laissant dans leur âme, au lieu d'allégresse, un goût d'amertume, au lieu de flamme un peu de cendre éteinte.

KI.KMI- s ( ■^ I> ( \ 1- l; i.\ \ 1^- \ Ni I I l; V \' : \ l-l.

(^esl dansée «lécourageiiient. dans eette lassitude désolée, (jiie la plupart «les eoUép^iens e<nitraetent, à peine leurs études terminées, cette mélancolie admirable sous laquelle nous voyons mourir tant de jeunes hommes chaque année.

Peut-être est-il teuqjs de veiller aux lectures et à la morale des écoliers. Pourquoi désig^ner connue exemple de vie des héros à qui personne aujourd'hui ne peut succéder sans mettre du désordre ilans le monde? Il est vrai (jue les vertus nécessaires à un homuie contempf»rain ne sont plus grandes, magnifiques, pathétiques. Pour parvenir à une situation dans ce uioment. la gnindeur dYime n'est pas indispensable. On sait bien ((uil sullit d'être intrigant et de connaître la politique des vestibules.

Etonnez-vous que nous prenions le parti de mépriser tout à fait vos basses intrigues., votre agitation! Mais nos professeurs nous avaient instruits pour renq)lir un rôle plus noble et nous prétendions utiliser l'exemple que nous donnent Patrocle et Roland. Je crois (ju'on fornu' tro[) nos jeunes gens comuie s'ils devaient être les contemporains de ces prodigieux guerriers!

Toujours, nous en garderons le goût, mais h'(iuel d'entre vous le contentera? En vérité. pour([uoi nous inspirer l'amour de la gloire, et nous faire les émules des dieux, quand vous savez défendue la réalisation de nos sublimes chimères?

Pour ma part, j'ai connu, quand j'étais au collège,

5l2 KLKMKNTS d'uXE RENAISSANCE FRANÇAISE,

un enfant du plus sombre esprit. Napoléon l'enivrait. Il possédait de son héros une étrange gravure coloriée, où cette figure peinte grossièrement scintillait, sur un plan jaunâtre, éclairé par deux yeux d'un feu sinistre et faux, extrêmement pâle et gris. C'est donc suivant cette image qu'il avait le dessein de prendre une vue nette de la vie. On peut juger de l'ardeur admirable où tomba peu à peu ce frémissant jeune homme. Mais, sitôt sorti du collège, oii alla-t-il, que devint-il ; ([uel homme, quelle société ont pu le satisfaire? Je l'ignore, mais je crois bien qu'il a dû souffrir cruellement, car comparés à Bonaparte, à s(^s maréchaux, à Telleyrand, les esprits les plus remarquables de notre époque ne paraissent guère attachants, à peine dignefe d'attention, sans doute, et dune vertu évidemment très inférieure.

( I () août i8gy.)

I /ÉDUCATION DE l'ÉNEKGIE

Au cours des Déracinés, Maurice lîarrès raconte, avec cet acre et sombre accent qui renforce encore la précise violence de ses sentiments, que plusieurs jeunes gens lorrains se rendirent vers l'année i883. en un groupe fiévreux, pressé et compact au tombeau de Napoléon. Enms par la grandeur du lieu, par les souvenirs qui flottent dans les drapeaux conquis, par tant de gloire amassée sous ces dalles de pierre, ils se sentirent tout à la fois soulevés par un noble entliousiasme et par l'ambition la plus infé-

KLKMEXTS d'une HI \ \ !->- \NGE FRANÇAISE 53

I ituirc. Je crois bien que c'est également aux jeunes provinciaux venus de Lorraine, et à une foule d'esprils parmi les plus vivaces de la nation, que servent chaque jour d'excitants, le nom, les exploits, la fortune et même jusqu'aux maux de Napoléon.

De AValter Scott à Emerson, d(^ Garlylc à Victor Hugo, de Go'tlic à Balzac et à Lamartine, ce héros erre, éclairé tour à tour, aux fortes lumières que répandent tant de hauts esprits. Il est surprenant qu'un homme, aujourd'hui, ail pu prendre au gré de l'époque ou du poète dont il se trouva le sujet, un si grand nombre de figures d'une expression, tout à la fois fixe et mobile, inspirant tantôt l'idée d'un jeune liomme jauni par l'envie, tantôt d'un magnanime et téméraire guerrier, soit d'un personnage un peu noir, un peu triste et un peu féroce, soit d'un valeureux et tragique amant. Tant de métamorphoses, de modifications et d'apparences contraires prises tour à tour, par un héros unique ne prouventelles pas, d'une manière tout à fait logique, que ce héros est l'homme lui-même et qu'il représente, en la grandissant, la totale humanité.

Un professeur d'énergie, dit M. Maurice Barrés, à propos de Napoléon. Le mot, je crois, a fait fortune. Car on s'accommode assez facilement d'une définition quelconque à une époque comme la nôtre, où si j)eu de persoimes sont capables d'en donner qui soient nettes, qui paraissent profondes et qui aient .cet air d'assurance auprès duquel on ne trouve aucune objection.

.)4 KLEMENTS 1) LXE ItENAISSANCE FRANljAlSE

La réalité, c'est que Bonaparte ne peut étro pour nous ni un professeur d'énergie, ni un éducateur, à aucun point de vue. Un héros qu'environnent des armées si nombreuses et auquel ne sullîsent point toutes les terres du monde vivant, ne pourra jamais être pris pour modèle par des jeunes gens que des places au gouvernement ou des emplois subalternes dans un Palais-Bourbon quelconque satisferaient sans doute pleinement. Je sais bien que ce qui importe, c'est moins l'occupation donnée à un esprit que son principe dévie profonde, le bouillonnement de sa pensée, la véhémence de sa vertu. Mais, enfin, faut-il une telle énergie pour conquérir une place dans la magistrature ? Peut-on croire au génie d'un homme à qui paraissent le plus haut degré d'honneur, un titre de conseiller municipal ou la gloire que peuvent donner deux ou trois articles de journaux?

J'aimerais donc que nos jeunes gens dont l'ambition ne surpasse pas une certaine ardeur inférieure, cessent d'imiter Napoléon qu'ils aillent moins rendre visite à l'ombre auguste et rayonnante des Invalides, qu'ils ne prétendent point consulter le récit de ses combats, de ses aventures et de ses exploits. Pour être un commis de bureau, il ne faut point user de génie politique. Et sans avoir lu Machiavel, sans étudier Napoléon, sans vérifier les raisons de son propre esprit dans les feuillets du MémoriaU on peut faire un bon député et un journaliste excellent.

Ce n'est pas à MauriceBarrèsquejefaisici allusion. Cet auteur dépense sa fièvre à construire de lucides

Kl.KMEXTS 1) UNK UENAISSANGE KHANÇAlSi: .).)

ouvrages. Et peut-être faut-il autaut d'énergie essentielle, tle goût, de inétliode et de sentiment pour composer les brillantes phrases du livre des Déracinés que pour donner des ordres au courant d'une bataille.

Mais, combien de jeunes gens, que leur talent naturel destine à la bureaucratie se détournent de leur fortune, font profession d'énergie et placent leur esprit dans des aventures sans valeur. Aujourd'hui, un auteur quelconque se jette sur Stendhal, et lit les manuels que Bonaparte inspira à cet ingénieux grand homme. Deux ou trois maximes prises là, au hasard, dans le Ronge et le Noir, ou la Charireuse de Panne, i'ovmeni vite, pour un espritvivace, inventif et délicat, des sujets capables de surprendre un assez grand nombre de personnes et pouvant nourrir longtemps des articles de journaux, d'élégants manuels de morale et de nond)reuses dissertations.

Si nous allions davantage aux lieux où vécut Bonaparte, si nous pénétrions cette âme tragique, nous verrions avec plus d'éclat combien ce héros nous domine, avec quelle force il est entré en nous, et peut-être prétendrait-on moins à le prendre pour modèle dans la réalité.

A Valence, dernièrement, j'ai vu, pour ma part, comment s'était formé Napoléon. Il faudrait bien, avant de donner les tomes de Stendhal aux écoliers de nos collèges, les mener, un jour de l'année, tantôt à la Malmaison, tantôt au parc de Saint-Cloud. et plus précisément encore leur faire voir à Valence la rue où logea Bonaparte, une terrasse qui domine la ville et dont le rempart de marbre reçut souvent.

5f> ÉLÉMENTS d'une RENAISSANCE FRANÇAISE

sans aucun doute, les rêveries, la tristesse et la mélancolie de ce héros. Moi, j'y suis resté uiï matin, quand Taube se levait sur les cimes bleuâtres des campagnes, j'ai compris quelle ardeur auguste avait pu brûler un cœur magnifique. La vue, de cette terrasse, se prolonge dans un site de torrents taris, de pierreuses plaines blanches, de rocs où roulent d'éternelles foudres. C'est là qu'on peut se rendre compte, avec une grande vivacité de la nature de cet homme ambitieux. d(' son esprit mathématique et de ses aspirations.

Allez dans ces régions à présent consacrées, vous verrez vite que pour imiter Bonaparte, pour prendre de lui des conseils et pour les suivre en effet, il ne fïiut pas prétendre seulement aux plus hautes places, mais encore avoir reçu cette mélancolie infinie, cette volonté de beauté qui font d'un homme soit un héros, soit un meurtrier, soit un mort. J'imagine qu'Ernest Lajeunesse a justement saisi ces divers sentiments.

Peut-être a-t-on toi't de laisser dans les collèges les livres qui exaltent Bonaparte, qui le rendent pathétique aux yeux des écoliers, qui lui font une ligure intéressante. Rien de plus dangereux que cette vue d'un génie héroïque, juste et complet. Je crains bien que toutes les personnes à qui Napoléon put paraître un instant comme un modèle divin, ne se résolvent point dans la suite à accepter la médiocrité quotidienne.

KI.IIMKN r> l) IM i;i:\ \l->- Wt I IllANÇAISK

lloiireiix lesjeiiiu's ^(mi^ ((iii. lavant connu, consentent pourtant à vivre en leur province, dans les ])ureau\ ou parn\i les Jionunes du Palais-Bourbon.

( / ^> nuvemhrc i "></ -.)

m La Société et la Littérature.

Ouelle i[iw soit lu piiilaile puissuiice doiàUto à un iiomme par la gloire des armes, peut-être ne surpasse-t-elle i)oint la dictature morale qu'il pourrait exercer par la séduction de l'esprit. A laide des odelettes en Tlionneur d'Armide, à l'aide des furieux drames où se heurtent les héros, à l'aide des propos qu'échangent des bergers parmi de chimérique itlyl les, il est possible d'opprimer le public, jusqu'à modifier tout à fait ses conceptions de la l)eauté et les coutumes de ses jours. On a vu cela récemment. La pensée allemande pénétra chez nous et Fart de Richard AVagner dissipa le souvenir du notre.

Le spectacle fut pompeux. Ijigarré. délicat. Au contact des poètes allemands, nos écrivains parurent plus languissants. On abusa de l'innocence. Il fut convenable de se promenei*à travers les bois d'IIeicynie. On y passa la saison. Comme tout devint factice, glacé ! A cause d'Eisa, tle Froh et de Woglinde, nos amants prirent le ton des propos qu'ampoule une sonore passion. Mais quelle spécieuse supercherie ! (^ue de stratagèmes, (jue de vaines embi'iches !

D'ailleurs ce spcctiicic- [)arail terminé. Apivs avoir, pendant plus de dix ans. supporté la tyrannie exercée sur nous par l'esprit allemand, il semble que quelques jeunes auteurs s'en débarrassent peu à peu et en rejettent renchantenient.

Le spectacle de Messidor i\ été très lumiildi.ux î

Nous j avons assisté comme à une fêle de la nation. Ecumeux poème d'amour, où les magnifiques amants ne craignent point d'avouer leur passion tandis qu'un ciel pesant d'azur mûrit la substance des blés verts et tarit le flot des hautes grottes qui scintillent sur le flanc des monts, voilà un solennel drame, — et d'une grandeur, d'une force profondes ! Certes, si les exploits qui ont lieu dans un ordre intellectuel ne sont pas moins importants, pour la santé et la réputation d'un peuple, que les entreprises civiques, les guerres, les actions militaires, peut-être n'est-il pas excessif de célébrer la représentation de Messidor, comme un spectacle de renaissance, d'affranchissement spirituel.

Quels que soient le génie, les agréments et les mérites dont s'embellissent des poètes étrangers, je ne pense pas qu'il faille leur sacrifier nos nationaux, quand ceux-ci composent des ouvrages où respire la plus pure Beauté. On va monter les Maîtres Chanteurs à rOpéra. et Gustave Charpentier attend. Gustave Charpentier est un grand artiste. En celuilà survit l'esprit de tout un peuple.

Je conçois assez le point de vue occupé par les partisans de la pensée allemande, italienne. Scandinave. L'art, dit-on. n'a pas de patrie. C'est méconnaître assez singulièrement les nécessités nationales, l'histoire, la signification des écrivains. Car rien n'excuserait un liomme dans l'instant où il se décide à choisir le métier des lettres ou à composer de brillantes sonates. — quand une foule de professions

KLKMKXT- 1» ( M 1! K \ A I ^- A NCK KlîAM \l-l ' >

>«rai(.'ut beaucoup plus naturelles — s'il u"y était [)orté par raniour de sa race, par liuspiration qu'il y puise. Si les nations se coiinnuniquent leurs réci- [>r(u[ues sentiments, c'est à cause des glorieux liéros qui en solennisent la grandeur. Il est vrai que sans les poètes, sans les philoso[)hes et sans les statuaires, aucun peuple ne connaîtrait l'autre. Chassez loin de vous Sophocle et Homère, écartez Tidylliquc Pétrarque, interdisez à Cervantes, à Shakespeare, à Richard Wagner, le droit de pénétrer chez vous, vous vous déf(Midrez de conq) rendre le monde, et vous témoignez par là du dessein que vous avez d'ignorer Tàme même de la Cirèce et de l'Italie, et de l'Espagne, de l'Angleterre et de la Germanie. Aussi n'est-ce point là ma pensée. La fraternité des races et leur mutuelle pénétration, rien de mieux, en vérité. Mais comme c'est mal discerner leurs désirs, la fatalité de l'histoire, et qu'il est aussi dangereux de se laisser conquérir parla pensée de l'étranger, que parla jouissance de ses armes.

Après Guthe, après Schiller, qui au commencement du siècle ont énui si profondément nos jeunes poètes romantiques, Schopenluiuer, Nietzsche et Wagner n'ont pas laissé que d'iuqooser leur marque aux meilleurs esprits français. ()pj)rcssion tout à fait fâcheuse ! Encore que l'on soit résolu à accueillir magnifiquement les grands poètes à qui un peuple entier semble avoir, en (pu'hjue sorte, transmi> le soin de ses allaires intellecluclles. connue il communique à un roi le souci de son industrie et de sa gloire militaire, il faut bien convenir du péril où lart d'une nation peut tondjer, lorsqu'on la laiss»^

•envahir, dominer. Arrêtons-nous donc à Wagner. Par r intermédiaire des héros que Richard Wagner a mis dans ses drames, l'Allemagne nous a conquis une deuxième fois. Mais l'occupation militaire de iS'jO me paraît moins opprimante que la tyrannie spirituelle à laquelle nous nous sommes soumis depuis dix ans. Une guerre ne touche jamais un peuple que dans son équilibre économique, social. Mais la pensée ébranle tout.

.Que l'on joue Y Anneau des Niebelung, Parsifal, les Maîtres Chanteurs, en présence d'un publiccomposé spécialement de solides bourgeois munichois, à (|ui léternelle vue du ciel marécageux, de la mélancolique Ibrèt et des inontagnes où brillent les pins sonores ont, peu à peu, inspiré le goût des chimériques spectacles et de vieilles légendes fabuleuses, rien de nioinsextraordinaire. L'antique théogonie iuA'entée par les Scandinaves, la ])hilosophie de Fichte et les spécieux contes leur sont familiers . La re[)résentation de ces curieux poèmes, bouleversés de foudre et de nuit, tout à fait colossaux à cause des géants qui s'y entretiennent sous l'ombrage et à cause des divinités mélancoliques, voilà ce qui compose pour les hommes de lAllemagne, une magnique fête de beauté. Ils n'y assistent point sans piété. Cela demeure naturel. Mais, quant à nous, public français, chez (pii l'idée de la beauté est liée à celle tle la joie, de l'ordre et de la proportion, comment pourrions-nous en trouver la vue dans les spectacles que nous présente Richard Wagner ?

Poète tunniltueux et liagard que boursoufle une farouche empliase et dont les héros sans vitalité — à

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