‹ Les eléments d'une renaissance françaiseChapitre 5 sur 20 · LA MUSE OUVRIERE · texte numérisé non relu

LA MUSE OUVRIERE

C'est à Gustave Charpentier que nous devons le triomphe de la Muse. Pensée charmante et magnifique ! Par la voix des harpes gémissantes et des flûtes d'or dont la gorge est toute oppressée, voilà glorifiées l'innocence, la pudeur, la tendresse de notre exquise Jenny ! Pendant un jour, une belle petite vierge de Montmartre représentera nos espérances, toute la douceur, toute l'extase, toutes les grâces après lesquelles aspirent la plupart de no& étudiants en poésie. Le soir, après la fête, nous irons rêver dans une noire mansarde, puis, de la

croisée oiivcrlo sur le rici, nous son^^ci-ons ii Marie, à Laure, îi Virginie, à la gloire, à la Muse elle-nieine.

Pendant tonte une journée, c'est une obscure et tendre enfant qui réalisera le plus de désirs, qui en sera l'objet, très chastement. Nous l'aimerons, parce ([u'elle figurera notre idéal. Les rythmes et les rimes tonneront autour d'elle. La vision de sa beauté compensera dans notre esprit .le spectacle de l'actuelle laideur. Elle sera le Rcve, la Chimère !

Voyez quel visage de clarté elle montre à la nmltitude. L'innocence l'embellit profondément. Petite grâce, petite fleur, comme nous l'aimons ! Assise sur un tronc de hêtre, qu'abrite un riche dais champêtre, orné de grappes et de feuilles, elle regarde, elle rêve, elle attend. La nmsique chante ses rêves, ses regards, son attente. Le vent des violons emporte le ballet. Tantôt, les danseuses se prosternent, s'immobi lisant dans un blanc remous de mousselines, transportées, enivrées d'extase ! Tantôt elles expriment la plus vive passion. Les flùtc scadencent l'intarissable élan de leurs lignes (juliarmonise l'amour. Elles portent de mélodieux feuillages. Leurs mouvements imitent la fuite du zéphyr, ou bien encore elles tordent dans l'air de noires couronnes, représentant tout à coup les massives déesses de la terre.

Voilà le spectacle auquel Gustave (Charpentier convie le peuple de sa patrie. Un innnense torrent d'harmonie roule dans le sureau des musettes et dans le rouge airain des tronq)ettes héroïques ! Une nation, par ces voix, s'exprime. Cette fête dégage un enseignement. C'est la victoire de l'Innocence,

de la Poésie et de la Beauté. Combien de jeunes hommes songeront à la Muse, à cette idéale petite ouvrière dont leurs chimères mêmes copieront les traits. Quelle étincelante vision de joie ils emporteront, dans leur mansarde, au quatrième étage d'une maison de faubourg, parmi les capucines qui tapissent leur fenêtre, parmi les œillets, les rustiques lilas ! Cette fête est purificatrice.

M. Gustave Charpentier l'a imaginée, instituée. Lui seul était capable de prétendre réjouir le peuple sans lui montrer ces sales spectacles auxquels on l'a habitué.

Ce compositeur est un noble esprit. Chacun connaît ses ti^vauN. La nature lui a inspiré détonnantes hymnes. Le peuple lui paraît digne des chants que répandent les violons et les hautbois. Cest au cœur même de sa patrie qu'il puise linspiration de ses poèmes, et leur cadence imite le mouvement de ses parcs, l'inflexion de ses édifices, de ses machines. Son génie est populaire. Une sorte de fougue intérieure augmente l'élan de sa musique. Il crée la vie d'une nation.

Toutes les rumeurs de la Cité, le sourd grondement des mécaniques, les roues broyant les blés, les charrettes sur la route, le tonnerre que font les trains dans les gares, les machines soufflant des écumes, et par dessus tout la plainte infinie, éperdue, héroïque, lointaine du poète exilé, d'autant plus solitaire que la ville est plus populeuse. M. Charpentier les a exprimées. Il leur a donné la

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voix des musiques, il a laissé chauler les terres, les multitudes et les métaux dans de mélodieux instruments. Profond et mag^nifique esprit! Ce qui surprend chez Gustave Charpentier, c'est la mobilité infinie de ses rj-thmes, son expansion sans égale !

Il anime tout, et il dispose de tout. Le monde aux yeux de cet esprit, doit apparaître dans un état constant de poésie. 11 a introduit dans la symphonie les (rémissements de la foule et les rouges fureurs révoltées.

Par là il se relieà la grande tradition. Beethoven, je pense, l'enthousiasme. Voilà un maître, un homme divin. Celui-ci aussi aimait tout. Les plantes, les horizons, les sites larges l'enivraient. Bucolique, il a répété, sur des noires trompettes hér()ï([ues, la plainte grêle des pipeaux et des musettes sonores. Les danses des douces petites enfants qu'il voyait dans les parcs de Vienne, telles étaient les cadences qui scandaient sa musitpie. Et le rythme infini du vent, de la nuit qui s'avance à petit pas, de l'air sui* les pelouses d'Allemagne.

Pour M. Gustave Charpentier. ct> >(>nl les villes qui l'émeuvent. Ses drames chîintent la multitude. Des édifices y dressent d'un jet de haute trompette le trait mélancolique de leurs murailles. On entend sonner les pistons vainqueurs, au bniit desquels dansent nos amours. Des airs p<>pnl aires çà et là ix)mpent la majestueuse uiélodi ténue l'àme

du poète.

Je ne connais que Heethoven. i\\w lîcrlio/.. .ju< Wagner, de (jui la musique soit si nette, si précise, si exacte aussi. La trame est tissée soli<lement. Je.

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pourrais dessiner des sites en suivaiit le mouvement de riiarmonie. Le rythme a l'élan même du vent, de l'orage ou de la douleur, de l'aurore ou du crépuscule.

Cette brillante netteté le rend propre à créer des drames. Sa musique est théâtrale. Elle correspond à un monde. On voit bien que tel rythme imite la marche d'un homme, la joyeuse danse des belles ballerines, le mouvement delà pluie ou d'un mur taciturne. Car il ne s'agit point d'imitation de son. Mais la configuration, le dessin, les traits essentiels, voilà ce qu'il traduit, de la manière la phis mobile et la plus exacte à la fois.

Il est admirable qu'un poète semblable ait cru intéressant de s'occuper du peuple. Il lui a créé une fête. C'est la renaissance de la joie. Il amis au monde un bonheur nouveau.

Célébrer la Muse en présence du peuple, c'est lui donner le goût de la Beauté. Mais vouloir que la Muse figure comme une petite vierge de Montmartre, voilà l'important et l'inattendu. Elle reste innocente, vêtue à la manière des ouvrières, elle ne s'habille pas en impératrice, comme nos charmantes blanchisseuses, que cette parade costumée abuse sur leur condition. Non, Jenny conserve toute sa grâce première et fraîche d'enfant, gaie et allègre, avec des prunelles claires comme une feuille bleue.

Muse charmante, Muse sublime, petite Muse quotidienne, nous vous aimons mieux, pauvre et douce, ainsi, que travestie en liéroïne antique ! Vous êtes

KLKMENTS D UNE KKNAISSANGE FRANCAISi; ; i

la ilonioiscUe tramoiir avec laquelle nous parta<»eous le pain du jour, les fruits cueillis, les belles espérances chimériques. Ce qui vous rend plus exquise à nos yeux, c'est votre humble état, vos soins d'ouvrière. Soit que vous passiez tout le jour à coudre auprès de la fenêtre ou à tailler d'éclatantes toiles aiin d'en faire des mouchoirs, soit ({ue vous arrondissiez des chapeaux de paille irisée où luisent les oiseaux des Antilles parmi des cerises cueillies à Meudon, vous êtes la tendre inspiratrice de nos poèmes, vons faites naître en nous des songes de chimères.

Vous êtes tour à tour Terpsichore, quoique vous <lansiez au son des pistons, sous l'ombrage des luisantes charmilles, vous êtes le rêve detous les jours, la gracieuse chimère habituelle ! C'est à vous que nous devons de garder une t;andeur d'enfance. Vos joues ont le fendes ponunes au printemps. Peut-être ne nous aimez-vous guère, mais votre amour nous occupe peu. Nous vous considérons comme une nmse pastorale. Vous end)ellissez nos mansardes, et quand votre ardent visage d'aube se penche sur le nôtre, aux jours de tristesse, des oiseaux chantent sur le carreau, on entend de gais gazouillis, le printemps entre avec douceur par la croisée où lleurissent, dans des pots de terre, le réséda et la violette champêtres !

ELEMENTS I) UNE RENAISSANCE FRANCAISi:

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