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LE THEATRE DU PEUPLE

A Liigné-Poc.

Pendant les années 1894-1895, les représentations «le r « Œuvre » eurent presque toutes lieu dans une espèce de théâtre du faubourg, aux Bouffes du Nord. Si éloigné que fut l'endroit, nous y allions, nous tous, jeunes hommes de dix-huit ans. Magnifiques représentations, sur une scène où, chaque soir, la veille, on jouait de somptueux mélodrames, pour la plus parfaite allégresse d'une assemblée ardente et populaire.

C'était moins. un théâtre, alors, qu'une salle de meeting ou de conférence. De fumeuses lumières éclairaient la salle où se presse une foule de brillants jeunes hommes, calcinés d'ambition, d'espérances romanesques. Les murailles à peine coloriées, tout épaissies des plus banales dorures, les ornements compacts qui tordent d'obscures guirlandes, la confuse clarté, cette dure multitude, voilà les images ([ue j'évoque en me souvenant de ces spectacles. L'ivresse de la gloire emportait nos rêves. Sur certains visages, creusés par l'étude, on distinguait les traits de la beauté. Des héros, peut-être, se formaient en nous, et l'avenir réclamait leur présence sur l;i terre. Chacun de ces adultes contenait, dans ses pensées, comme un monde d'images, de tendresse, de (>oésie et d'espérance. Les chimères vivaient dans ces hommes, elles se nourrissaient de leur sang, elles luisaient sur nous, frémissantes, frappaient hi solitude de leurs grandes ailes battantes !

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Il était singulièrement bean il -( nirlei- à tant d'adcilescents. Nous ignorions la Cortune à huiuelle les prédestinait l'enseniMe des circonstances du monde. Leurs regards brillaient tout emplis d'azur!

A ce peuple d'enfants éperdus, Henrik Ibsen apportîi des consolations. Ses drames échautrèrent (luelques grands esprits. Devant cette assemblée on joua l'Ennemi du Peuple, drame pesant, Taisonneur. pédagogique, grisâtre, mais où nous criimes nous retrouver parmi les héros de brillante grandeur !

Sur la scène, toute illuminée d'étranges quinquets, nous vîmes des héros de qui les exploits surprenaient la médiocrité environnante. Cela se passa au hameau. Des glaciers reilétaient les sapins des montagnes. M. le docteur Stockman faisait le procès de la société. Il en éclaira les situations. C'est un bonliomme assez sot, et possédé par la raison la plus pédante. Son génie m'a toujours paru un peu médiocre. Mais quelle véhémence, quels éclairs ! Il souhaitait le sacrifice. Il le prêcha devant nous. Sa bonté nous rendit courage. Sur notre ardente exaltation les sapins répandaient soudain leurs glaciales ombres.

Dans la salle, beaucoup de jeunes hommes étaient pris par de fortes pensées. Bientôt lèvent des fjords souilla sur eux. Ils écoutaient gémir les arbres des pics, parmi l'àpre arôme des résines, du sel maritime et des saxifrages qui croissent sur le bord des abîmes. Chacun de nous croyait être le docteur Stokman. Nous vivions tous sur la scène. Nous combattions h» <i>rM'<''t.'> <l.ni< la<|nollp '^«Mivjnvnit '••» ])«Mvm

dogmatique. Nous prononcious d'ardents propos. Nous haïssions ce monde actuel où les personnages conduits par Ibsen ne rencontrent que d'atroces embûches, la pire mélancolie, la laideur et la mort elle-même. Chacun de nous tressaillait jusqu'au fond de l'âme. A la surface de notre être, étincelaient les rapides images de la Beauté.

Ah! ce docteur, bonhomme poudreux, crispé, verdâtre, comme il nous exalta en 189}. En sa présence nous perdions un peu du dégoût que l'univers nous inspirait, que sa vue avait mis en nous. Dans cette salle des Bouftes du Nord nous rencontrâmes parfois la Gloire, la Beauté et le Sacrifice, quand la société actuelle nous exposait seulement de dégoûtants spectacles. Les plus vaines apparences de grâce nous ont paru préférables à la mort. Si nous avons conçu riiéroïsme à seize ans, c'est grâce peut-être à ces pauvres représentations que l'on donna un peu partout dans les faubourgs.

Le soir, tant de fiévreux jeunes hommes, en revenant chez eux, tressaillaient, le cœur gonflé de joie, comme une mer orageuse que heurte la lune. Dans nos mansardes, les fleurs du réséda étincelèrent. De pâles personnages persistaient, nous environnant de leur ombre, le docteur Stokman gardait sa pensée, obsédante 'figure de noir philanthrope. Il est certain que ces fantômes peuplaient, pour nous, la solitude où se trouve un adolescent de dix-huit ans, dont le génie épouvante malgré lui, et qui n'aime rien, si ce n'est Vénus et la gloire.

Ainsi Henrik Ibsen eut charge d'âmes. 11 parut quelque temps, beau et lourd comme un peuple en-

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lier. 11 traîna sur la scène nos rêveries de héros. Sa voix devint la nôtre, il la lit retentir. Si nous l'aiiiiions, c'est qu'il nous ressemblait. D'ailleurs il demeure un génie médiocre, extrêmement p^ris, dogmatique et étroit.

A quoi donc servirent ces spectacles ! On y dépensa de la fièvre, de la ibi;ce et de l'énergie. De cette véhémente assemblée qui encombrait l'enceinte des Bouftes du Nord, aucun honmie, sans doute, n'est sorti digne du victorieux peuple pour lequel nos auteurs composent des odes, des drames et des romans. En 1894, nous fumes contraints de voir Ibsen comme une sorte de représentant. Aujourd'hui cet homme nous paraît lointain. Mais qui donc lui substituons-nous? Avons-nous enfin rencontré un poète qui mérite d'être un héros? Il faut convenir «le la médiocrité contemporaine.

Cependant, nous avons varié. Un profond courant d'idées, né dans la patrie elle-même, traverse avec violence de jeunes esprits. En quatre années, la position morale occupée par nos écrivains, parait s'être bien déplacée. Dans la poésie et dans le roman cette mobilité est visible, il faut que le tliéàtre se modifie aussi.

a Le théâtre, a dit Hugo, c'est le creuset des civilisations. » Parole profonde ! Les peuples prennent, sur la scène, conscience de leur fortune, de leur désastre et de leur destinée. Soit parce que le Poète y fait revivre les personnages que vit naître, autrefois, la terre de sa patrie, soit parce qu'il en ima-

j(i ÉLÉMENTS d'uNK RENAISSANCE FRANÇAISE

^ine d'autres dont les exploits mettent son âme en valeur, le théâtre doit être national, héroïque et naturel. Voilà donc l'unique lieu du monde où les hommes sont capables de lier connaissance a\ec déls héros. Dans quel endroit, Vénus. Hercule paraîtront-ils, si ce n'est sur une scène, parmi les décors peints, des sites sans nuages, sans air, sans parfum!

Ainsi l'acteur est presque un messager. Son rôle deviendra sublime lorsqu'il saura lui-même à quel point il peut l'être. Interpréter des héros, traduire, selon sa propre voix, les sentiments d'un pays, quelle magnifique mission, quelle tâche profonde. Il n'en est guère qui lui soit supérieure. Sur la scène/ entre une colonnade, des thyrses coloriées et une caverne teinte, l'acteur prophétique répète la ru meur populaire ; il l'exprime., d'une manière concise, il la répercute en écho, il assemble dans son cœur les battements d'un pays, il possède en lui l'eau et le printemps, l'air et la lumière, la joie et la plainte, les rires, les soupirs d'une nation.

Convenez de la beauté que présente une telle tâche. Au théâtre l'acteur officie. Il a charge d'âmes tout autant que l'auteur. Le théâtre un jour devien <ira le temple où les comédiens, comme d'antiques pontifes, glorifieront la terre et chanteront tour à tour, les héros, la grâce des époux, l'allégresse qui salue la naissance de l'Eté.

Sur les assises que j'indique, on a tente de construire un théâtre destiné à réconcilier le peuple avec les pdètes.

ELEMENTS D UNE RENAIS5ANCB FBAN( \ i -

Quelques jeunes littérateurs, dévoués. Taillants et courageux, s'étaient donné cette belle tâche. Ils étaient venus me trouver. Leur téméraire bonne volonté m'avait fait beaucoup espérer de leur réalisation. Ils ont constitué le théâtre civique.

Sur une scène de faubourg, à renseigne du « LioD d'or », à la salle des Mille Colonnes, dans un endroit qu'illumine le blême vacillemeut dos hautes Ûamnies fumeuses, des acteurs récitent des poèmes, lisent des harangues dramatiques, ou représentent des comédies dont les héros ont pour but d'établir l'immoralité et l'illégitime tyrannie des lois. A ces spectacles, la multitude assiste. Une masse compacte emplit Tenccinte des salles. Aucun murmure ne heurte l'ardeur des chants, la cadence des odes, les théâtraux transports des coniédiens. L'assistance écoute recueillie.

Tel est le théâtre institué par quelques-uns de ces jeunes hommes sur qui compte la patrie française. Le seul reproche qu'on puisse leur adresser, c^est de consentir à la basse flatterie des lectures vulgaires et mélancoliques.

Au lieu d'accroître la joie du peuple en lui montrant d'ardents poèmes, des aventures magnifiques et profondes, on la diminue inflexiblement par des spectacles d'une acre et noire couleur sociale. Sous prétexte de l'attendrir sur l'infortune des ouvriers. on néglige de les en tirer par l'entremise des colossaux soldats, et des amantes ingénues de qui la présence, sur une scène, serait capable, un instant, de compenser l'universelle laideur, la monotonie des jours, le perpétuel esclavage des nations.

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Faire ressortir, aux yeux du peuple, la médiocrité de sa condition, combler la mesure des humaines douleurs, rendre excessif l'effroi que la vie lui inspire, exagérer la servitude afin que l'opprimé se révolte, soit poussé à bout, telle est la méthode suivie par nos révolutionnaires.

La besogne qu'ils font me paraît mauvaise. Ils excitent les basses passions, en augmentent la flamme, l'âcreté, si bien qu'en sortant de leurs mains, le peuple se change en populace, la haine s'empare des esprits, et à la moindre occasion, vous verrez se produire cette vaste et sinistre explosion qu'on appelle une révolution.

Au lieu de cela, que faudrait-il faire? Instruire le peuple de son héroïsme immanent.

Au lieu d'un théâtre politique, créez un théâtre national, éternel, tragique et humain.

La mission des poètes actuels n'est point de pousser le peuple à la mélancolie et à la guerre. Leur rôle est d'une grandeur profonde. C'est à eux qu'il appartient d'accroître l'allégresse des hommes en les conviant aux fêtes de la Nature, et de régénérer leur vie en en montrant la forte vertu, la redoutable et farouche innocence.

Le bonheur par la possession de la beauté, non par la possession de la fortune, telle est la nouvelle formule.

Il importe peu, nous le croyons, de détruire Thumaine misère, il importe peu d'assurer le sort domestique des ouvriers, il importe peu de leur donner des droits sociaux, car leur félicité n'en dépend point. Les sources du bonheur sont tout autres. De-

puis ilt> milliers cl des milliers dans, des tléiiiagogiies providentiels utilisent les mauvaises passions des misérables, ils les flattent, fondent sur elles leur fortune politique. Il est temps ([ue eela change.

Modilîez donc la conception que le peuple, grâce à tes tribuns, s'est formée de la joie humaine. Diteslui (|ue la somme des jouissances possibles ne se mesure pas aux richesses. De la quantité de beauté, dégagée par chacun de nous, dép<Mnl('ni notre allégresse et l'harmonie du monde.

Aussi faut-il tenter de la rentlre encore plus profonde. Multipliez les spectacles héroïques capables d'agrandir la vision, l'espérance et l'amour deshouimes? Jouez le Cid, jouez Hamlet, jouez les Burgrat'es sur une scène populaire quelconque, au fond du plus noir faubourg, vous verrez ([uels transports salueront les acteurs, combien leurs discours passionneront, à quel point tant d'atroces conflits imaginés par Pierre Corneille, par Shakespeare, par Victor Hugo, feront tressaillir l'assemblée, énorme et sévère multitude, pénétrable à tout l'idéal, secouée par l'acre insufllation qu'exhalent les profondes âmes de ces génies.

Des poètes et des comédiens, les assistants réclament la pompe, l'ardeur, la chevalerie sonore et héroïque dont eux-mêmes se trouvent dépourvus. Ce que nous demandons aux poètes dramatiques c'est de permettre, un instant, de radieuses évasions morales. Que les héros imaginés nous créent, à un moment donné, une sorte de sublime alibi, qu'ils nous fassent croire à la grandeur humaine, aux chimériques rayonnements de l'anlour, à l'éloquente ten-

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dresse des jeunes femmes émues par l'azur, quils consentent à devenir nos interlocuteurs, nos compagnons, qu'ils nous mènent loin de notre obscure patrie, loin de nos mansardes et des rouges usines, voilà tous nos vœux, toute notre ambition!

Donner l'oubli aux malheureux, telle est la mission des poètes. La vue du ciel plus impétueux, nous interdit de gémir trop longtemps, à cause de la laideur actuelle. Zola nous inspire une joie éternelle. Ce génie, à mon avis, compense toute notre ignominie contemporaine.

Mais il faut le dire aux poètes, agissez, pensez ïuieux encore ! ne travaillez pas uniquement à faire naître au cœur de l'humanité, l'illusion des charmantes chimères. Nous sommes avides de vérité.

Gréez-nous des spectacles civiques ! Conviez le peuple à l'exemple de ses travaux mêmes. En présence d'un groupe de forgerons, je voudrais qu'un acteur glorifiât la force des métaux, le fixe éclat des lueurs et les feux sur l'enclume! Devant chaque corps de métier, représentez des drames nouveaux, ayant trait chacun à la gloire et aux exploits réels des personnes pour qui aous les composerez. Les colosses guerriers ne nous suffisent plus. S'enfuir, grâce à de belles chimères, s'évader dn monde actuel, cela ne nous contente pas.

Nous prétendons rentrer dans l'existence. Les ouvriers ont une beauté sévère, athlétique, redoutable et calme, qui vaut l'ardeur du bel Achille, les Jeux d'Hercule, la fureur magnifique duCid.Ilfaut. par la voix des acteurs vivants, célébrer la ])aix des

! l.KMENTS 1) UNE UKNAI8SANCE 1< K A \> v i^i

collines, loau et les plantes, les divins laboureurs, les éléments et les phénomènes naturels.

C est là, nous le croyons, l'avenir de l'art. Le sentiment de leur forte beauté intrinsèque rendra joyeux des hommes, (jui. jusqu'à (X' jour, se sont habitués à metti'e toute leur félicité dans la fortune, les matérialités. Do, l'idéal! de Tidéal! ouvrez profcmdémenl l'esprit du peuple, que le souille de Dieu réclaiicisse. accroissez le sens du sublime!

La présence des Muses réconforte. Se croire digne des poèmes consécrateurs, aucun avantage ne remplace cette joie. Les poètes connaîtront la gloire s'ils chantent tout l'héroïsme humain, s'ils consolent les races malhcnireuses, s'ils lui restituent une splendeur sévère, redoutable et magnifique.

A cette tâche, quelque jour, sans doute, déjeunes écrivains se voueront. Le théâtre particulièrement uie paraît être, à notre époque, l'endroit le plus favorable à l'introduction des héros dans la vie ordinaire des hommes, à leur louange propre. Là. s'incarneront les hautes idées du monde. Là, des acteurs ^'xécuteront les plus sublimes desseins que nous aul'ons conçus.

(Juin r \\,^ \

U se forme de[)uis quelque temps, en lielgi{[ue, un étrange courant didécs. Chacun sait quelle litté-

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rature mélodique, tendre et ingénue y rivalise avec la nôtre. On a naguère interrogé un certain groupe d'auteurs belges sur leur patrie et sur eux-mêmes. MM. Camille Lemonnier, A'erhaeren, Maubel, nous ont renseignés sur leurs goûts, sur leur méthode poétique, sur leur manière de comprendre la beauté, la mélancolie et les éléments.

Ces cahiers, où sont réunis tous ces mouvements, toutes ces pensées, je voudrais que chacun les lut. tant leur grâce me semble émue, leur éclat brut et vivace, leur netteté élémentaire.

Pour ma part, je vois là les traces de cette subite transformation, subie là-l)as par les belles-lettres. Les jeunes écrivains de Bruxelles, de Maline, de Gand, prennent, comme nos poètes provinciaux, un goût extrême pour leur antique patrie.

A lire leurs derniers ouvrages, on distingue tout à fait nettement la fixité de leur amour, et que malgré tant d'influences différenciées, ils reviennent peu à peu, à l'étude du sol qui les a nourris, des ruisseaux où se baignent les arbres et les nuages, des céréales, des légumes et des fruits qui font la force de leurs compatriotes.

Il faut noter ce tour pris par l'esprit public en Belgique comme en France. Le culte de la Patrie y règne encore. En Belgique, on s'arrache des formes primordiales qu'imposaient les mœurs, les coutumes. Cette contrée enfin se libère dçs lois morales qui nous régissent.

C'est Camille Lemonnier, Georges Ekoud, Emile Yerhaeren qu'il faut rendre responsables de cette

Kl KMKN'i's dum: ki:n A ISS A n t ;i; iiivvi \i^i s'5

-oiicliiiiie Iraiisforinatiou et à qui il laul adresser les reproches ou déceruer les éloges.

Allez dans les Flandres, à Mous, (mi Wallonie, oi'i l air est dune extrême fraiclieur, d'une délicatesse a/.iiit e. liquide, frémissante! Là, d'un seul re^^ard, rapidement, vous pouvez prendre une nette conscience de la qualité singulière dont ce pays porte l'empreinte.

L'été dernier, au mois d'août, comme je passais en Belgique, je fus surpris d'y reconnaître la plupart des traits qui m'avaient paru si étranges dans les farouches poèmes de M. Verhaereu, ou parmi les sites véhéments, mélancoliques et champêtres pour lesquels Camille Lemonnier montre une complaisance infinie.

Ces hautes plaines à perte tle vue, cet horizon malécageux d'où se dégage de la douleur, ces hameaux formés par de noires usines,-je les avais connus déjà, les livres de ces écrivains m'en avaient fait connaître l'image.

En vérité, tous les romans de Lemonnier abondent dans le sens que j'indique. Cet auteur a une grâce solide pathétique et innocente.

Ici. eu France, on le comprend guère. Mais les détails les plus singuliers de son œuvre, il faut les retrouver dans sa vie nationale ; l'atmosphère qu'il décrit, lui-même l'a respirée ; cet air bleu et vivace environne sa maison, (lotte dans son jardin, s'é- ( happe en grondant des sonores sapins.

L'esprit de Camille Lemonnier me seml)le à la lois sinq)le et éperdu. Les jeunes Belges contemporains ont connu son inlluence. ('<'l honniie s'est

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fait de la vie une conception qui, peu à peu, devient plus forte, plus limpide et plus naturelle. Nul plus que lui ne chérit la nature. Il en a retrouvé la première innocence. Sa vision, dans ses derniers livres, notamment dans l'Homme en Amour, sa méthode, son goût, ont pris tout à coup, à son insu même, j'imagine, une fixité brillante, sublime etétendue.

M. Camille Lemonnier écrit la langue la plus précise et la plus colorée qui soit. Mais, comme tous les esprits de sa génération, c'est un homme livré au débat, que provoque en lui le spectacle affreux de la société et l'innocente douceur de la nature. Ces deux visions font contraste en son àme . Il les oppose l'une à l'autre. De là son affliction qui est profonde. De là son art qui tient, tout à la fois, de la sociologie et de la poésie.

Je ne connais aucun livré de M. Camille Lemonnier, dont Tàme, sous l'aimable incarnat des métaphores trop g"racieuses, n'ait pas une pensée vivace. actuelle, en quelque sorte pratique, politique. C'est que Lemonnier n'a pu fondre encore ses diverses conceptions du monde. La société le dégoûte, ilnen perd pas le souvenir, il n'en oublie point l'image et cette vue assombrit les meilleurs moments de sa rêverie. Cela résulte, je le crois, du caractère de sa patrie, si populeuse, si commerciale, couverte d'une limite à l'autre par d'épaisses machines, des usines, des fabriques, de ténébreuses mines, tout à fait mortelles et arides.

Dans les environs de Mons, de Matines, on voit rarement des sites où ne flamboient point, parmi le prairies, les noires cheminées des édifices teints. L

KLEMKX'I> I ) r M 1! I : N \ I >^s ANGE FRA .\ » : \ i -« I .

roj;arJ no trouve nul endroit où se reposer tendrement. En Belgique, pas un coin de terre que les hommes n'utilisent point, soit (ju'ils y puisent de la houille, soit qu'ils ibrment,de l'argile cuite, des bri- .jues et des tuiles luisantes, soit qu'ils y nourrissent des plantes commerciales. Les monuments de la plus j)esante servitude s'opposent, sans cesse, à la rêverie,

l'allégresse, à la joyeuse contemplation. Gomment ,' rendre plaisir dans la vue dune paille, d'un l'utile l)rin d'herbe, ou d'un oiseau clair, quand l'horizon montre une foule d'édifices roussis, desséchés, taris par les ilammes des mines et des tuileries roses, dont c'est le rôle d'enrichir un pays et d'exténuer l(*s hommes sans nombre?

Voilà le sentiment que précisent, dans leur patrie, des hommes du goût de Georges Ekoud, de Lenionuier, de Verhaeren. Gependant, quelques jeunes au-

lU's se débarrassent déjà de cette tragique vision.

i.a nature, suivant eux, prête une (igure intéressante

;iux ouvriers et aux amants, en quelque endroit t'us-

« iit-ils précisément. On voit bien qu'ils sont résolus

ne traduire de leur race que les émotions dont le

iractère leur paraît être éternel, et à ne décrire désormais du pays où ils se trouvent que les minutieuses maisonnettes vernies, les blanches façades K'vées dans la lumière du ciel, les bois de pins noirs t't de coquelicots, les lignes heurenses. reposées, paciliques.

Tels sont les traits inattendus des lettres et de art en Belgique. Remarquez qu'ils apparaissent

dans le moment où plusieurs jeunes lettrés français se préoccupent fortement de rendre à la poésie la physionomie de leur race et la couleur de leur pays.

Cependant, ne croyez pas à une influence réciproque. Il est certain que de toutes parts on sent la nécessité de célébrer sa patrie, sa province ou son hameau. En ce sens, les fêjtes d'Orange, les cahiers de critique rédigés par M. Lemonnier, Verhaeren,etc., et même, enfin, certaines petites revues, resteront comme de riches documents, des monuments solides d'une renaissance.

(1 8 août i8gy).

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