‹ Les eléments d'une renaissance françaiseChapitre 7 sur 20 · REQUISITOIRE DES POETES · texte numérisé non relu

REQUISITOIRE DES POETES

M. Gabriel e d'Annunzio a conquis rapidement la faveur des lettrés et du public français. Ce jeune auteur possède, en effet, des dons saisissants. J'ai lu de lui Y Enfant de Volupté, qui est un livre ardent, d'un ordre exact, naturel, impétueux. On y respire cette atmosphère bleuâtre et chaude qui flotte sur toute l'Italie. Les paysages qu'il y décrit reproduisent d'une manière fidèle l'onduleux dessin des collines, des rivières et des oliviers, la ligne inflexible de l'opaque ciel bleu. A des hommes à qui Gênes, Venise, Florence et Rome sont chères, comme d'idéales patries, les romans de d'Annunzio devaient paraître immédiatement riches et précieux, comme des terres retrouvées.

11 est admirable de voir ([uelle exaltation nationale saisit un peu partout les hauts esprits juvéniles dont la présence sullit à aliirnier aux yeux des raees, la vitalité des patries. Ce culte du sol, des traditions et delà terre, dont nous pressentions la trace tlans les romans de d'Annunzio, nous le voyons aujourd'hui devenir public, systématique et apparent. Ce poète ne se contente plus de peindre les bocages italiens, de ressusciter dans ses livres l'héroïque passion des hommes de sa race, de leur faire respirer l'odeur des citrons et du sel marin, de leur offrir pour séjour les sites de hautes grottes et de verts torrents que Vinci déjà figura. Il demande de la beauté. Il veut rendre vivants ses concepts. Se faire une société aimable et chimérique, digne en tous points de ses aïeux, cela ne lui suffit plus. Il prétend réformer le peuple de son pays, lui imposer les belles a aillances. rallégresse, la furieuse ardeur dont son âme, pour vivre, a besoin, et dont l'Italie contempla jadis le spectacle et l'ardent triomphe.

C'est là un point de vue redoutable. Peut-être, n'a-t-on pas bien compris toute la tristesse, toute l'ivresse altérée de Gabriele d'Annunzio. On trouve assez généralement que ce jeune homme illustre et magnifique, s'exprime avec quelque éloquence, mais on lui refuse un génie pratique, on traite de chimériques rêveries, toutes ses revendications, on ne croit pas à leur réalité. Pour moi, je les pense tout à fait profondes. Malheur aux peuples qui se détournent d'eux-mêmes, malheur aux peuples qui n'aiment plus leur patrie comme une mère juste et éternelle !

M. Gabriele d'Annuiizio a expliqué d'une manière saisissante, et avec des traits impétueux, que l'Italie contemporaine était indigne de la race dont les héros, Le Dante, Michel-Ange, Raphaël, Léonard de Vinci, Le Tasse, Pétrarque et l'Arioste sont devenus, tant sont grandes leurs vertus poétiques, les héros mêmes de l'humanité tout entière. Mais, aujourd'hui, en quel abîme d'ombre et de nuit la patrie italienne est-elle tombée? Quoi! ce sont là, ditil, en regardant passer des paysans de Gênes, ce sont donc là les descendants des marins aventureux, prodigues, triomphants et puissants dont les galères, au bruit des rames, ont fendu joyeusement la blancheur de la mer. Voilà les fils d'une nation de héros. Telle est la honte de l'Italie.

Aux grands hommes (en est-il encore?) de sa ma gnifique patrie, d'Annunzio demande quelle figure ils ont faite à l'Italie, quel maintien ils lui ont donné dans l'univers, quel rôle ils prétendent lui faire jouer.

Quand on traverse les blanches bourgades qui brillent sur le bord des baies maritimes, on songe avec mélancolie au peuple antique qui les bâtit. Ces petites maisons teintes de mille couleurs, ont abrité sous leurs vivaces toits d'or, la forme des pasteurs de Virgile et des matelots de Théocrite. Elles furent témoins des plus innocents spectacles de la terre. Les raisins ruisselaient sur le marbre brillant des cavernes, la plaine altérée frémissait tendant sa bouche de fleurs vers l'éternel soleil. Les Dieux

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oui loulcceLLc [xmssii'iv ([iii est loriiiéc de la ceudre antique des poètes, des amants et des laboureurs. Souvenirs vivants et désolés. Aujourd'hui la vie dans ees lieux s'écoule avec médiocrité ! (^u'êtes-vous devenus, sublime Daphnis et toi. pâle et brfdant Tityre? Qu'est devenu le fameux Gincinnatus? Où rencontrer, à notre époque, un valeureux et pur guerrier dans cette contrée qui en a tant nourris? Il n'est plus un homme maintenant, capable des lauriers, de la gloire, de la mélancolie et de l'amour.

M. d'Annunzio sur ces sentiments, semotionne, se révolte, il réclame des héros, il veut ressusciter la flamme de sa patrie. Un tel abaissement l'ait naître en son cteur le dégoût de l'aventure et le vertige des chimériques exultations. Je ne crois point que ses discours soient vains. Il est toujours possible, quand un peuple est lié à d'antiques souvenirs, de lui rendre ses premières ardeurs et de l'aire briller son visage au clair soleil de la vertu. Pour ranimer l'Italie, deux ou trois poètes suliiront. La puissance des chants est profonde. La voix des lyres, un jour ou l'autre, peut devenir la voix même de l'homme! On ne connaît pas assez l'étendue et la violence des tyrannies spirituelles. Au son des poèmes sacrés, l'humanité s'éveillera. Le souvenir des dieux reste encore vivant dans l'àme des peuples qui, chaque jour, se trouve près des mers qui bercèrent la brillante Vénus et parmi les sonores bocages où Pau, sur sa flûte, céléhi'ait les roses, le jour, l'aurore et les saisons.

Si les Italiens ont perdu le goût de la gloire et le

sentiment de leur destinée, c'est bien plus à cause des politiciens que parce qu'ils y étaient portés par la lassitude des âges, par l'indolence et par la fatigue de leur race. Je ne croirai jamais qu'un homme, à qui sont familiers les paysages fameux et les sites où coula le rouge sang des guerriers, ne puisse plus jamais resplendir, attacher son nom à un noble exploit, mériter le pompeux laurier des victorieux.

Voilà pourquoi, j'imagine, il ne faut pas appréhender l'infortune de l'Italie, et voilà pourquoi je ne redoute pas trop non plus l'avenir de notre âme française. Il est vrai que nous sommes tombés, à Rome, à Pise et à Paris, dans un état consternant de médiocrité et de lassitude. Le peuple se repose, exténué, sans doute. Mais laissez parler les poètes ! La voix d'Amphion sut faire jaillir du sol l'équilibre antique d'une cité en ordre. La voix des poètes actuels saura bien ressusciter les énergies nationales qui sommeillent dans le sein des hommes.

{i2 octobre i8gy).

Grandeur et Tristesse des Grands Hommes.

iSFOllTUNE AMOUHEl Si: l»i HOMMES

En lisant les ouvrages écrits par des poètes coiniue llousseau et comme Verlaine, à la louange de quelque amante, on ne peut guère se tenir d'envier des beautés si ardentes et qui inspiraient de pareilles passions. Toutes les personnes enclines à la tendresse s'exaltent sur Julie, sur Elvire. L'inconstance de nos maîtresses, les défauts de leur caractère, leur mobilité éperdue, nous portent à cliérir davantage l'innocence par Rousseau vantée, et la iidèle adoration que Lamartine entrevit chez sa mélancolique amie. Qui donc y reste insensible ! Comment ne pas adorer des jeunes femmes infiniment pures, d'une ardeur inaltérable et dont la vertu rend })ien plus précieuses de languissantes défaillances !

A la vérité, rien de moins certain. S'il nous était donné de connaître les personnes qui nous séduisent sitôt qu'un noble auteur les cliante.je ne doute point de la disgrâce en laquelle on les tiendrait. L'éloquence les embellit. La rhétorique de leurs amants fait croire aux vaniteuses délices qu'ils ont décrites. Voilà donc une supercherie !

J'ai connu la dernière maîtresse de Paul Verlaine. Un certain nombre de gazettes ont annoncé, voici deux ou trois jours, sa mort. Elle a passé inaperçue. Aucune fenmie ne semblait moins propre à inspirer de déchirantes romances. Un glorieux poète Va {)ourtant chantée.

Il est assez extraorelmaiic iin»' i on n ail [)oint

disserté sur les funérailles d'une jeune femme à laquelle l'art de Paul Verlaine prêtera une immortelle tendresse. On doit convenir de la laideur qui distinguait cette amante. A cet égard, elle semble incomparable. Elle eût donné le goût de la vertu. Mais un poète n'y prend point garde.

C'est bien dommage de voir quelles basses petites^ lilles forment la compagnie des poètes, sollicitent leur attention, donnent lieu à des aventures, des parades et des émois qu'ils utilisent dans leurs ouvrages. Assurément, eux-mêmes n'ont aucune politesse. Interlocuteurs d'héroïnes pompeuses, ils ne sont point sans dédain pour les courtisanes de leur société. Ce sentiment demeure choquant.

Rousseau, ténébreux, liypocondre embrasé du feu de la haine, ne paraît pas un aussi aimable amoureux que M. de Saint-Lambert. Etonnez-vous des traliisons dont il a été victime ! Au moment même où sa maîtresse le déshonorait par une prodigieuse rupture, combien de femmes, qui étaient ses lectrices, se composaient, de ce grand homme, une image incomparable. Combien lui écrivaient, désiraient l'attendrir ! « Quel admirable amant, se disaient alors toutes ces jeunes personnes encore pensionnaires et que la Nouvelle Héloïse jetait dans un trouble extrême. Ah ! bienheureuse Julie, qui fut — certainement — aimée d'un tel homme ! Car eût-il aussi bien dépeint, avec des couleurs si fortes, si précises, une aventure dont il n'aurait pas été le héros ! » Et l'amour enflammait ces âmes sensibles.

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( Ici il lïiul cuiivcnir que Mme dlloiuletot, de laquelle Rousseau était passionné, ne partageait en aucune -orte cette avantap^euse opinion, car elle trompait le .«auvre auteur de la manière la plus impertinente du monde.)

Voilà donc le destin de nos honnnes supérieurs, lui amour, ils sont malheureux. Aucune femme, si elle est jolie, ne consentira à vivre avec eux, car leur pénurie les ennuie et ils ne sont point séduiants. En outre on remarque, chez eux, une sorte de lièvre extrêmement forte, desséchante et qui consume tout. Cet état d'esprit est désagréable. Une jeune femme se froissera toujours de l'indillerence (jue Ton montre à Tégard de ses coquetteries, de ses pensées particulières. Bonaparte touché, à Bronie, l)ar la heauté étrange de Mme Waleska, invite cette personne à l'aimer.

Mais, bientôt il la choque par sa brutalité, son lir de passion pressée, impétueuse, et son extrême Mélancolie. Une telle inconvenance lui semble importune. Ce n'est pas le génie qui enchante les femmes, mais la politesse, la luxure, un ton, un langage voluptueux !

Tenir des propos sur l'amour et le faire en compagnie, soupirer, s'étreindre avec feu, sommeiller parmi des langueurs, surprendre dés dentelles tçintes de fraîches couleurs, se parer, ponller aux larlues, tondjcr dans les bras d'un amant, lui plaire et y penser encore, voilà les occupations d'une petite lemoiselle éprise. Mais un homme, un littérateur, pielle diHerence ! La fortune le porte loin de son

9^) ÉLÉMENTS d'une RENAISSANCE FRANÇAISE

On ne peut guère prétendre à la constance d'une femme si l'on ne s'approche d'elle que pour épuiser sa force poétique, pour l'attribuer à une héroïne de roman.

Comment un vulgaire personnage devient par le vœu d'un poète un noble, un délicat seigneur ou le pire des aventuriers, voilà une précieuse étude !

Que la plupart des écrivains soient pourvus d'une riche perfidie, qu'ils ne possèdent point de fidélité, et qu'ils demeurent suffisamment capables d'exagérer d'une outrageuse manière, les moins surprenantes conjonctures du monde, c'est un fait bien avéré. Aussi ne peuvent-ils guère prétendre à l'harmonie. Grâce à une petite inconstance, il leur est possible de créer des drames et de composer de magnifiques odes. On convient que Victor Hugo, au sujet d'un oiseau, à propos d'une femme ou à cause de ce brin de paille, était assez capable d'émouvoir tous les dieux ! Car les poètes, à l'ordinaire, ne se piquent point d'observation et ils ne font pas présomption de leur sens de véracité. Leurs stratagèmes' sont prodigieux. Ils épaississent solennellement la stature d'un passant quelconque, ils en repétrissènt les formes déprimées, ils y entrevoient de bonne foi, des conquérants, de rouges empereurs. Selon leur inclination, Gœthe, William Shakespeare et Hugo ont fréquenté chez les cyclopes, cliez les chevaliers et chez les archanges. Hs Taffirment communément. J'imagine qu'ils exagèrent. Je prétends même qu'ils se jouent. P^n vérité, je ne doute point de la commune banalité des gens avec lesquels ils ont vécu.

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LOphélic réelle — comment s'appelait-elle ? — Shakespeare seul eût pu s'en éprendre. C'était proi)ablement une placide demoiselle de qui les vertus uextasiaient personne. Je la suppose infiniment puérile. G'étiiit une petite pensionnaire et elle en avait la virginité. Elle ne montra sans doute jamais le ces miraculeuses tendresses et de ces j^émissantes candeurs dont Shakespeare sut munir son liéroïne. Sur une villageoise aventure, il imagine son poème, et dans de brutaux paysans, autant que parmi les rois des légendes, il résolut de conquérir l apparence d'Hamlet et de Polonius.

Je me souviens que Paul Verlaine, — poète sublime et exquis — m'exposa un jour une semblable histoire. Il éprouvait alors une extrême passion pour une femme « délicieuse, répétait-t-il <ans cesse, la seule qu'il eut jamais aimée, et digne, •ertes, de l'être, à jamais, et bien ! » Comme il en -cmblait vraiment très épris, je m'enquis du nom le cette demoiselle, et ce ne lut point sans stupeur que je l'appris de son illustre amant. C'était Mlle Krantz précisément. Une assez basse courtisane.

A vrai dire, cet»étrange poète s'exaltait avec inno- <ence sur une petite miniature figurant son amie «lle-mème quand celle-ci — aux jours de l'Empire — [)ortait une blanche robe à ramages, rendue encore plus majestueuse par la rigide splendeur dune brillante crinoline.

C'est là, réellement, le poète. On surprend l'essentiel secret. Rien ne vaudra cette leçon : « que m'importe la réalité, pensait probablement Verlaine, et malgré les félicités que je tire d'une aussi

98 ÉLÉMENTS d'une RENAISSANCE FRANÇAISE

déplorable amoureuse à cause de sa science desobscures luxures, elle ne m'aurait pas attaché si je n'avais pu m'attendrir sur un charme puéril, suranné et tendre. » En effet, l'estampe n'était pas indig-ne des élégiaques odelettes que le poète formait alors en l'honneur de la demoiselle.

Ainsi tant de pleureuses Elvire et une multitude de reines angéliques sur lesquelles nous avons coutume de répandre un torrent de larmes, à cause des fléaux qui les frappent et pour leurs gracieuses élégies, comme nous les eussions méprisées, sans doute, s'il nous avait été donné de paraître en leur compagnie! Car niTancrède, ni Laure célébrée par Pétrarque, ni Werther, ni le tendre et douloureux Hamlet, n'eussent valu, en réalité, l'intérêtque nous leur portons depuis qu'un poète les a reconstruits. Peut-être étaient-ce des gens du plus bas caractère. Et rien ne nous aurait paru très pathétique, parmi les catastrophes qui les ont accablés, les tristesses dont ils^ nous exposent les gémissements.

Les personnes les moins magnifiques ne le sont pas d'ailleurs si peu qu'il soit impossible à des écrivains de les faire paraître avec éloquence au cours de quelque ardente églogue, dans une tragédie ou une épopée. Ce n'est point à cause de leurs sentiments que ces ruraux et ces urbains sont capables de nous inspirer, et ils ne nous intéressent guère si tôt qu'ils le souhaitent, en effet, mais sur leur apparence, par juxtaposition, il arrive que l'on songe sans fin. Qu'une jeune demoiselle, à peine pudibonde, simule cependant l'innocence, qu'elle noue a sa gorge une moire de ruban, qu'elle caqueté d'un

loii minutieiix, cela no nous suffit-il point a(in dv c roirc à rauthenticité d"Aj>nès ? Dans une création poétique, le caractère des gens que Ton prend pour modèles, jamais et aucunement ne s'interpose. Ce (ut donc au sujet d'une teinte de leur habit, d'un blanc sourire ou d'un soupir, bien mieux que par leur propre émoi (|ue nous imaj^inons des drames et des romans.

Dans cette situation, les poètes connaissent la mélancolie. Tout porte à croire qu'ils éprouvent bien peu de plaisir. Il faut leur reconnaître une patience admirable. Epris de la divine Beauté, ils n'en trouvent les traits nulle part, car aucune agréable amante — si l'on se lie au propos de Rousseau — « n'est capable de prendre en grâce un homme que le génie et l'indigence rendent tout à fait déplaisant ».

Mais de loin, comme on s'attendrit ! Nos auteurs passionnent les femmes. Quelle ardeur transporte les âmes romanesques ! Paul Verlaine a écrit des chants qui disposent toutes les jeunes fenunes à laimer de la plus impétueuse layon. Pourtant, dans la réalité, on ne l'a pas distingué avec autant de passion. Son infortune est bien grande. La seule femme qu'il put fréquenter eût froissé un homme ([uelconque un peu moins Imaginatif et moins profondément résolu à l'amour.

{2 3 mars iSy;;.)

lOO ELEMENTS 1) UNE RENAISSANCE FRANÇAISE

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