CONFESSIONS LITTERAIRES
Ce qui caractérise un auteur sensible et intellectuel, c'est sa force, sa grâce continuelles et que l'on entrevoit partout. Aucune note sur laquelle il ne mette sa marque. Encore qu'il apporte plus de soin dans la création des romans, des pastorales et des drames, un grand homme laisse paraître aussi les prodigieux traits du génie dans des papiers de polémique, dans ses carnets, ses feuillets de critique et jusqu'en ses correspondances. On y retrouve le ton profond qui anime ses plus grands ouvrages.
Lisez les lettres de Balzac, de Flaubert, les préfaces de Victor Hugo, les Entretiens littéj^aires de Lamartine, les chroniques publiées autrefois par Zola dans de grandes gazettes quotidiennes comme le Figaro, l'ancien Evénement (en 1869). Là on peut prendre contact avec ces solennels esprits, on peut surprendre leurs secrets et entrevoir leur maintien spirituel.
Comme traité de vertu, de moralité, d'énergie, rien ne vaut la correspondance de Flaubert. Si nombreux que soient les mérites de Madame Bovarjy^ de Salammbô, de tant d'ouvrages auxquels Flaubert apporta son attention, j'en trouve davantage encore dans ces furieux feuillets écrits au jour le jour et dont le style un peu acre, un peu hypocondre semble animé par la fièvre. Cet auteur si impersonnel, communément, et que nous eussions même pu croire tout à fait dénué d'émotion, comme nous
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\c surprenons ici, comme il nous paraît terrible et ardent, d'une exténuante mélancolie ! Afin d'émouvoir un jeune homme, disposé à prendre la carrière des lettres, de préférence îi un métier plus naturel, il est impossible de rien conseiller de meilleur que la lecture de ces conCessions de Flaubert. Cela a une bonté tonique, i'ortifiante.
Mais chez des hommes comme Hugo, comme Zola. •m trouve un autre enseignement. Avec un ton perlonnel, l'un et l'autre ont une même méthode. Ce ^ont en quelque sorte des fanatiques. Hugo, torrentiel, étonne. Ses préfaces, rien de plus curieux. I^a manière en est polie, éloquente et pathétique. Il j)révient de sa faiblesse. Cette modestie est si profonde, il met un si grand soin à la rendre apparente que personne ne la croit réelle. Cette humilité fait sa vanité. H a une singulière façon de se mettre au derlier rang des poètes de sou époque. Il leur sourit, leur fait la révérence. Son style donne alors l'im- ])ression de l'obséquiosité et de l'arrogance la plus ;rande.
Malgré tant de supei'clieries, personne ne se trompe -ar Hugo. Les cyclopes, les dieux font sa compagnie habituelle. 11 garde dans l'intimité un ton trop [U)mpeux, trop farouche. H semble qu'il Tait senti luimême. Aussi entreprend-il de paraître ingénu. A cet «'•gaVd, ses lettres, ses préfaces, ses papiers privés lémoignent de ce constant souci. Mais c'est en vain qu'il forme des desseins d'innocence. Quelle fanatique énergie on distingue, de temps à autre, à travers sa grande politesse, son appareil de révérence, toutes ses modesties de cérémonie.
L'exemple de ces mœurs littéraires, je le pense tout à fait précieux pour les bibliographes et les historiens, et aussi pour nos étudiants à qui la littérature semble un bien commode moyen, à l'aide duquel il est possible de parvenir à une position fortunée.
M. Emile Zola publie, cette semaine, la Nouvelle Campagne. Voilà un livre admirable ! On sait le travail passionné, l'obstinée patience de cet homme. Mais quel témoignage nous en donne encore cet ouvrage, et quelle confession! quels secrets !
M. Emile Zola est un sectaire. Ah !• cette noble intolérance à l'égard de tout ce qui n'est pas soi, de tout ce qui s'écarte de son propre univers. Car tel est son état d'esprit. Cependant ne voyez pas là une méthode, ni un expédient. Un homme du genre de Brunetière sert une doctrine d'art, un système dont il emprunte aux philosophes la plupart des éléments. Mais chez M. Emile Zola, l'intolérance a une source beaucoup plus profonde.
La vue de la nature la lui inspire. Sa santé même la lui commande. Pour un homme de cette qualité une doctrine n'est jamais que l'intacte expression de ses rapports avec la terre, les plantes, l'âpre herbage, les cités du monde. Je veux dire qu'il explique la vie universelle, selon sa propre existence. Sa conception de la nature vient de ses besoins mêmes, de sa grande passion du plein air. Au lieu de faire naître un système de deux ou trois philosophes, il l'enfante lui-même totalement, comme un être de chair et de sang.
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De là son intolérance. Ne point lui ressembler, ne pas être semblable à son art, cela crée en lui une sorte de soutlrance, comme à un homme privé de l'air, de la lumière. »
CGiieN^oiwelle campagne de Zola, avec ses accents de violence tranquille, je la trouve extrêmement belle. G'esl une sorte d'apologéticiue. Et voilà ce qui intéresse. Le livre abonde en apostrophes, en objur- 4ifations puissantes ! Sur ces feuillets écrits au jour le jour on distingue la marque d'une âme énergique.
Zola sans cesse attaqué, montre une véhémence de sectaire. Il se défend solidement. C'est afin d'expliquer ses droits qu'il commente ceux des romanciers. Un brusque et beau souffle emporte sa parole. On i'onnait ce fanatisme. A propos d'une fête instituée par la Société protectrice des animaux, à propos du Salon, d'un procès intenté par M. Bourget à M. Lemerre,le voilà qui nous parle de lui et de son œuvre des bétes que nourrit la profonde nature, des lieux évoqués dans ses livres, et des bonnes années de lutte, de sa Solitude dans la gloire. Sa vie entière passe devant nous.
Visions tout à fait nettes et étendues. Immédiatemenl, ki frescjue innocente se déroule, représentant une foule de scènes patriarcales, l'intérieur de sa maison, l'énorme troupeau des bœufs, des colombes, des chevaux, les coqs, les moutons, les bétes familiales qu'il a rassemblées dans son œuvre, auguste et rayonnante comme l'arche libératrice, si auguste et <i rayonnante qne h» Ilot du l<Mnps nr la l)]'i<(M'a pas.
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Puis quelqu'un l'accuse de plagiat. Il faut entendre sa réponse. Une extrême grandeur en fait la beauté. Le monde total qu'il a créé, arraché, extrait du chaos, voilà ce qu'il jette à laface. Ses héros peuplent une terre divine. N'est-ce rien, l'esprit de vie qu'il a soufflé en eux ! « En vérité, s'écrie-t-il, quand un monsieur formule contre moi une accusation de plagiat, comment voulez-vous que je ne hausse pas les épaules ? J'ai déjà passé plus de trente années à créer, les enfants sont là, plus de mille, sortis de moi, et et des pages, des pages, tout un monde de personnages et de faits. Est-ce que je n'ai point assez prouvé ma vitalité de créateur d'hommes ? Est-ce que ma famille n'est pas assez vaste pour que le rire ne me soulève pas, lorsqu'on m'accuse de voler les enfants des autres ? »
Le livre est ainsi, sans cesse. Unellamme de sang l'anime, le brûle. La beauté en est profonde. Dans ses polémiques, ses critiques, ce qui distingue M. ^ Emile Zola, c'est qu'il conserve toujours un ton d'ardente douceur, de mélancolie infinie, l^our mt jeune homme, cette lecture fortifie .
Conseillons donc à nos grands hommes de publier leurs confessions, leurs dossiers de notes privées. Il n'y en a pas qui demeure futile au point de l'être en L'ifet pour un étudiant résolu à pénétrer la vie morale des personnages renommés et dont la figure le passionne.
Gomment les eussions-nous connus sans la mise au jour de tant de papiers, d'examens critiques, et
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de lettres ? Il est vrai que (juelques personnes s'indignent des secrets violés par d'indiscrets conimen tateurs. Mais, quoi ! aucune chose ne nous étonnera, de la part d'un homme de génie. Qu'il emprunte à ses confrères des renseignements considérables — comme M. Emile Zola — qu'il forme de fâcheux desseins — comme l'innocent Paul Verlaine — qu'il montre un curieux goût de la plus douloureuse luxure — comme de Musset, George Sand — rien d'extraordinaire en cela, rien qui détourne l'admiration ! Pour la création de leur œuvre, il était indispensable que ces auteui^ eussent précisément cet esprit dont la révélation étonne tant le public. Quant à moi j'éprouve une joie singulière à mon rendre exactement compte, à l'entrevoir et à m'en assurer.
Ce que nous prétendons connaître, c'est la conte nance prise par un homme sensible, et qui occupe une grande situation, en présence d'une brutale crique, d'une diatribe née de l'envie, ou d'une amoureuse trahison. (En vérité, nous aimerions entrer dans son intimité, le surprendre dans tous les instants de son existence quotidienne.) Les mouvements de sa pensée voilà ce qui nous passionne. Cette vue nous aideà le comprendre et à discerner sa méthode, la sicfnifîcation de sa littérature.
^/ivvV i8tjj.)
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