‹ Les eléments d'une renaissance françaiseChapitre 9 sur 20 · DU PERIL DE PENSER · texte numérisé non relu

DU PERIL DE PENSER

Quelques écrivains de gazettes ont paru regretter, souvent, que Beaumarchais ait mis un soin si remarquable à acquérir de la fortune. Ses titres de lînancier, les affaires commerciales où il excella compromettent, disent-ils, cet esprit. Ils lui reprochent de n'être point demeuré dans l'état de triste indigence où la nature Favait fait naître.

Assurément, ces personnes ne se représentent pas avec une bien brillante netteté, les périls que court un penseur quelconque, et combien il est difficile de laisser paraître au monde l'impression que sa vue inspire à un homme libre. Peut-être cela vient-il de leur propre ignorance, à ce propos. Messieurs les conseillers municipaux ne sont point, pour la plupart, des penseurs très éminents. Voilà pourquoi ils réussissent si peu à imaginer les dangers, les obstacles sans nombre et les inquiétudes que rencontre un philosophe ou un écrivain libéral chaque fois qu'il prétend décrire ses conceptions particulières.

Ils se sont donc fait de l'action une idée extrêmement simpliste. Si l'on ne brave point le furieux tumulte d'une réunion politique ou les baïonnettes des soldats ennemis, on ne paraît guère courageux ni énergique, à leurs yeux. Aussi sont-ils très surpris que Beaumarchais, par exemple, ait cru indispensable d'acquérir des richesses, avant d'en criti- <[uer l'usage chez quelques gentilshommes de son époque. Mais afin d'en pouvoir sourire il fallait

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prendre position dans cette société corrompue, atteinte par un obscur poison, et (pii semblait près dètre réduite en poudre. Les sarcasmes dont il la couvrit n'eussent pas été autorisés s'ils fussent venus d'un homme moins riche, moins important et moins célèbre parmi les financiers de ce moment.

Peut-être MM. les conseillers nmnicipaux eussentils préféré qu'il mène une existence vertueuse, inconnue et dig^ne des louanges de Montyon. Pour moi, je crois son œuvre extrêmement belle. Il eût été bien fâcheux que des raisons de moralité ordinaire lui eussent défendu de l'écrire. On ne doit point se soucier des bassesses et des goujattcries commises sans doute par le riche linancier, puisque une telle immoralité lui permit de composer tant d'ardentes comédies où règne une lumière éternelle. Car Texemple qu'elles donnent aux jeunes écoliers, à qui ses professeurs les ont fait lire, voilà l'important, le durable î Et c'est autrement précieux que l'exemple olfert par une vie morale, innocente et passée dans l'indigence.

C'est bien donunage que la liberté de pensée, pour la con([uéte de laquelle nos pères ont accompli tant de révolutions, ne soit cependant qu'un mirage trompeur. Certainement, le régime actuel n'autorise pas un grand nombre de personnes à confesser leurs sentiments et à exposer leurs idées. Les lois républicaines seraient excellentes si elles étaient moins despotiques que les lois impériales ou

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monarchiques. Nous avons la liberté de pensée, mais nullement celle de parler. Il est fâcheux quun Renan, si illustre et si apprécié, eut craint de froisser ses contemporains en se laissant davantage entrevoir. Que d'aperçus subtiles, que de belles théories perdues avec le grand homme que la tombe préserve à présent de la tyrannie et de lïnjustice!

Des philosophes du genre de Louis Ménard, des hommes comme Elysée Reclus et comme M. Anatole France n'ont peut-être point confessé leur totale opinion sur l'univers actuel, de peur de piquer leurs contemporains et d'encourir la peine de leur outrage. (Pourtant Reclus s'est attaché par la publication d'une géographie admirable, en dix-huit ou vingt volumes, à tromper le public sur le caractère de son énergie. Mais deux ou trois petites brochures ont suffi à le classer, en dehors, parmi les sectaires, les penseurs révolutionnaires. C'est qu'en effet tout son colossal travail scientifique ne représente point sa pensée intime aussi fortement que les quelques pages où il glorifie l'anarchie.)

Le gouvernement de la République est bien pénible pour des philosophes indépendants. Les couleurs de la liberté teignent, d'une manière très factice, la t^^rannie la plus étroite, la plus mes- (fuine. Peut-être paraitra-t-il extraordinaire, d'ici une cinquantaine d'années, qu'un Blanqui ait été jeté dans la plus noire réclusion parce qu'il ne partageait point les sentiments et les idées en honneur à son époque.

Au reste ce qui gêne nos penseurs, ce n'est point

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le régime actuel, mais ropinioii de leurs luulcuiporains. A une époque comme la notre, il est plus difficile encore de se créer une conception et de l'exposer en public que pendant le Moyen- Age. Il ne suffit plus de llattcr un roi pour avoir la liberté d'écrire sur Dieu et sur les hommes des théories inattendues. Le peuple entier nous écoute. Quiconque sort d'une école primaire se croit capable de disserter sur les ouvrages des Taine et des Renan. A la fin du dix-huitième siècle, où les auteurs libéraux étaient contraints de louer le roi et toutes les catins de sa compagnie, alin d'en décrire les vices, et où telle sentence terrible de Diderot ou de Beaumarchais n'a pu être écrite, publiée qu'au prix des liassesses sans nond:)i"e commises par ces grands pamphlétaires, à la cour et près du clergé, à la fin du dixhuitième siècle on pouvait penser que les philosophes n'avaient pas affaire au peuple tout entier. Une élite mondaine les jugeait. C'est à elle qu'ils s'adressaient. Mais aujourd'hui quelle difiérence ! Le plus sot des hommes sait lire. Cette connaissance élémentaire autorise chacun de nous à juger toutes les idées, les plus hautes, les plus remarquables.

Sitôt que Descartes conçut le dessein de reviser l'antique pensée dont se nourrissaient ses contemporains, sitôt qu'il se fut décidé à faire l'examen de conscience duquel il tira par la suite la plus merveilleuse lumière, le sentiment des périls qu'il courait, en restant dans sa patrie, la crainte de la société et du presbytère villageois, l'inquiétude où le jetaient les messieurs de la Sorbonne, tout cela

le poussa bientôt à quitter son pays natal. Il s'en alla donc en Hollande. Cette contrée avait accueilli un grand nombre de philosophes. A Amsterdam, il acquit rapidement, dans une charmante solitude, le droit de réfléchir, près de Dieu et des anges., sans perdre ni le repos ni la sécurité qu'il avait connus autrefois dans son parc, non loin de Rennes, lorsqu'il semblait comme le commun des hommes. A Amsterdam, « tout le monde exerçant la marchandise », personne ne prit garde que ce gentilhomme méditait une révolution supérieure à celle dont cette ville était bouleversée, chaque jour, par l'entrée des vaisseaux dans le port maritime, par le tumulte des déballages sur les quais battus de l'écume des flots, par le va-et-vient des matelots encombrant tout de lourds ballots, de boîtes de coton et de branches de pin, d'épais barils brillants d'huiles noires et d'alcools hyperboréens.

En effet, Descartes vécut fort tranquille. Reclus, sans doute, au sein de la cité marchande, il ne craignit point de vivre avec Dieu, en compagnie d'Aristote et des philosophes les plus surprenants, les plus terribles de toute l'antiquité. J'aime à me le représenter, dans une de ces petites maisons néerlandaises, si lucides, teintes de mille couleurs, scintillantes sous leur clair manteau de tuiles vernies, et qui paraissent parfaitement propres à la solitaire rêverie et à la méditation.

Ah! s'il fût demeuré en France, quels désagréments il eut supportés ! quels périls il eut courus î Messieurs les professeurs de la Sorbonne, le curé

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