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ORGANISATION ET ROLE POLITIQUE

Par son organisation hiérarchique, l'Eglise réunissait tous les éléments de la nation, et se distinguait ainsi des castes jalouses et tyranniques, avec lesquelles on a voulu la confondre. Elle fut toujours assez puissante pour faire entendre sa voix à la royauté , assez vigilante pour ne pas laisser croître démesurément les impiétements de la féodalité, assez habile pour empêcher, par de sages concessions ou d'énergiques résistances, le pouvoir communal de dégénérer en anarchie. Elle en souffrit , et plusieurs de ses membres y laissèrent la vie; mais le résultat ne fut que plus sur. Le sang est un ciment indestructible.

L'Eglise ne subit, dans sa forme extérieure, aucune modification essentielle, depuis l'avènement de Hugues Capet, jusqu'à la constitution civile du 12 juillet 1790.

Aucun de ses membres ne reste isolé. Les dignitaires ecclésiastiques sont puissants, mais la situation du clergé inférieur est réglée par les canons, ou consacrée par des usages. Il y a loin, au point de vue social, des évêques et des abbés aux simples prêtres; mais quelles que soient l'origine et la fonction, ils sont

rapprochés par la dignité du caractère sacerdotal, la communauté de la foi et le dévouement aux mêmes intérêts. Il n'en est pas un que la piété ou le talent ne puisse appeler au premier rang, et Ton sait combien de Prélats et de Papes sont sortis du peuple.

Il peut y avoir des procès pour la revendication d'un droit, et Ton ne reste pas toujours dans les limites imposées par la charité ; il y a des inégalités choquantes , et l'extrême richesse semble outrager l'extrême pauvreté. Mais le principe reste inviolable : l'autorité est tempérée par le droit et l'obéissance ennoblie par le devoir.

Il y avait trois classes dans l'Eglise : le clergé , les fidèles faisant profession de suivre les conseils évangéliques. et les simples fidèles.

Le clergé se composait de l'évêque , du prêtre et du diacre. L'évêque gouvernait un diocèse ou plusieurs , et dans ce dernier cas, sa juridiction sur la province ecclésiastique lui donnait le droit de visiter les églises, de veiller à l'élection des évêques , de les consacrer , (1) de convoquer les conciles et de résoudre les difficultés, entre les clercs. Le recours au Pape n'était permis qu'avec l'agrément du métropolitain. (2)

Le métropolitain autorisait les assemblées où devait avoir lieu l'élection : les évêques désignaient trois candidats : (3) les clercs choisissaient , le peuple confirmait (4) et le métropolitain proclamait.

L'évêque avait un pouvoir religieux et civil. Aussi

(1) Concile d'Arles. Can. 42-6.

(2; S'-Léon , à Théod.

(3) Concile d'Arles, can. 54.

(4) S'-Léon, épit. à Rusticus.

les intrigues qui précédaient l'élection étaient-elles nombreuses. Ces élections furent souvent troublées, et les simples fidèles prétendirent y avoir une plus grande part. Les conciles , notamment celui de Riez (439) multiplièrent les causes de nullité, afin de maintenir chacun dans le devoir.

Au dessous, ou à côté des évêques, étaient les les chorévêques ou évêques des champs. (1) Les clercs dépendaient de l'évoque, mais avec le droit de recours au concile provincial ou au ' métropolitain. (2) Le concile touchait alors à tout. Il s'agissait en effet d'organiser la société, et de veiller à la réforme des abus qui se produisent si facilement , qu'ils semblent dépendre, moins de l'homme, que de l'essence même des choses.

. S'-Hiiaire d'Arles, par son zèle exagéré, fournit au Saint-Siège une occasion d'affirmer ses droits et de les proclamer à la face de toutes les Eglises. Il avait prétendu faire les ordinations dans toute la Gaule , et se placer au-dessus des métropolitains. Il s'appuyait sur l'antiquité de l'Eglise d'Arles , et sur le titre qu'avait son évèque, de primat des Gaules.

Le pape S l -Léon écrivit aux évêques de la province de Vienne , (3) pour revendiquer les droits du Saint- Siège et blûiner celui qui ne craignait pas « de blesser le respect du au bienheureux Pierre qui a reçu , par dessus tous les autres , le pouvoir de lier et de délier , et qui a été spécialement chargé de paître les brebis. »

(X) Episcopi villani, disent les Capilalaires.

{ï) Concile de Bazas, c. 52 Concile d'Arles c. 48.

(3) Epist. i Léon. Pap. ad episc. prov. Vienn. apud Sirm.

Ce que le pouvoir Pontifical avait établi doctrinalement , le pouvoir civil le prescrivit. Une constitution de Valentinien m, porte que « la primauté du siège apostolique est fondée sur le mérite de S-Pierre , le chef de l'épiscopat , et ordonne que tout ce que l'autorité du siège apostolique aura décerné ou décernera, soit une loi pour tous les évêques. » (1)

L'Eglise et les peuples s'inclinèrent devant ce principe constitutif de l'Eglise catholique , et la France malgré des tentatives isolées , y est restée fidèle dans la pratique.

Au V e siècle , les conciles provinciaux furent nombreux dans la Gaule , et leur étude permet de voir , par la nature même des prescriptions ou des prohibitions, ce qu'était l'esprit du clergé et des 'fidèles.

Les obstacles mis à l'ordination des prêtres et des. diacres indiquent combien l'Eglise tenait à honorer ces fonctions. Plus on demandait aux clercs majeurs , plus on devait tenir à leur donner , et plus on exigeait les vertus qui assurent l'influence.

Les clercs mineurs aidaient les clercs majeurs et prenaient soin du matériel de l'Eglise.

Il y avait des fidèles qui suivaient les conseils de l'Evangile , et formaient une classe intermédiaire entre le clergé et le reste de la population. Tels étaient les moines , les solitaires , les diaconesses , les vierges , les veuves. Les ordres religieux proprement dits, qui suivaient la règle de S-Augustin , et ceux qui accep-

(1) Novell. Valentin. m. inter novell. Theodos. de ejisc. ordirç.

tèrent celle de S-Benoit , ne constituèrent de grands corps que plus tard.

Les simples fidèles n'avaient qu'un devoir: l'obéissance envers les prêtres et les évêques , qui leur devaient en échange renseignement, la direction, et le dévouement absolu à tous leurs intérêts spirituels et temporels.

Cette hiérarchie, qui date des premiers jours, s est maintenue à travers les siècles avec des modifications de détail. A partir du VI e siècle , (1) les couvents se multiplieront : ils auront des règles différentes. Ils concourront tous à un même but : le perfectionnement de leurs membres , l'amélioration du prochain , ou le rachat des fautes sociales par la prière et la pénitence , le progrès de la société civile et religieuse par la science , le travail et la vertu.

Les élections des évêques furent faites uniquement par le clergé , puis par les chapitres. Celles des abbés et des prieurs furent réservées aux religieux. Le concordat entre Léon X et François 1 er (2) attribue au roi le choix, et la provision au Saint-Siège. (3)

Cette organisation est belle , mais la réalité n'a pas toujours été conforme à ces apparences. Faut-il s'en étonner ? Il y a eu de tout temps des abus , et ces abus fréquemment réformés, ont reparu avec une étonnante ténacité. Mais les institutions elles-mêmes n'en ont pas été atteintes ; elles sont restées pures , alors même que ceux qui les appliquaient étaient corrompus.

(1) Mort de St-Benoit, 543.

(2) 13 mai 1517.

fl) Titre m.

Charles Martel avait porté à l'Eglise une atteinte profonde. En confiant les bénéfices ecclésiastiques à des hommes de guerre, qu'il voulait récompenser , il avait dénaturé le rôle des abbés et des évoques. On s'habitua , dès lors , à voir les grandes fonctions sacerdotales entre des mains qui ne furent pas .toujours pures, et la discipline en souffrit cruellement.

Le chef d'un diocèse ou d'une abbaye , chercha moins à pratiquer les vertus de son état , qu'à revendiquer des droits. On s'engagea facilement dans les ordres sacrés; la vocation fut subordonnée à la convenance des familles. En * apparence , on faisait une part à Dieu dans les nombreux enfants qui s'élevaient au foyer domestique , en réalité on obéissait à l'ambition. Celui qui ne pouvait être soldat , parce

que la faiblesse de son tempérament ou des

infirmités -ne lui permettaient pas de revêtir une armure pesante , entrait dans- les ordres. Il avait non seulement la perspective , mais presque toujours l'assurance d'une grande situation. Il était pourvu d'une riche abbaye , élevé de bonne heure à l'épiscopat , et, dans un ministère sacré, il portait, trop souvent les habitudes et les mœurs d'une vie mondaine. L'Eglise s'en plaignait , (1) mais que pouvait-elle contre des intérêts si puissants , si nombreux et si étroitement unis ?

Le Pape à qui S-Bernard écrivait : a Chaque évêque n'a qu'une portion du troupeau , mais le troupeau

(l) Voir les lettres de S'-Bernard, notamment la lettre 42, l'apologie, la 4 e partie du traité de la Considération.

entier a été mis sous votre 'garde: vous êtes le pasteur des brebis et des pasteurs eux-mêmes , » (1) le Pape était trop éloigne ou trop faible. Il tolérait ce qu'il ne pouvait empêcher.

Sans doute, à côté des avantages de la naissance , il y avait ceux de la science , et de la vertu. Mais si ces trois causes d'élévation que l'Eglise a toujours placées en première ligne , avaient quelquefois leur effet , et si l'on a vu à la tête des abbayes , ou sur les sièges épiscopaux des hommes pénétrés du véritable esprit évangélique , combien de fois l'indignité et l'incapacité n'ont-elles pas été plus puissantes !

Le danger pour tous était redoutable. Aussi , dans les luttes des factions , dans les différends entre les seigneurs et les villes , nous voyons presque toujours figurer des hommes d'Eglise.

En présence de ces abus de pouvoir , de ces désordres de mœurs , des excès de vanité mondaine , de l'oubli des devoirs, des violences dont se rendent coupables les dignitaires ecclésiastiques , ou se demande comment les conséquences n'ont pas été plus déplorables. Et combien de fois n'est-on pas obligé de reconnaître que l'Eglise doit-être une institution supérieure à l'humanité , pour qu'elle n'ajt pas été détruite par ces faiblesses et ces crimes !

Elle les flétrissait avec une énergie dont les décrets des Papes , la parole des docteurs , les plaintes des saints , les archives des monastères et des chapitres , nous offrent de nombreux et consolants exemples

(1) S'-Bbrnard , de la considération, liv* ii, c. 4*

Mais c'était tout ce qu'elle pouvait faire. Notre temps a donc raison de condamner ce qui était condamnable, mais il n'a pas le droit , là où l'homme seulement est coupable , d'accuser cette mère vigilante et ferme , qui gémissait de ce qu'elle ne pouvait empêcher.

Au dessus du clergé français , s'élève cette grande figure de la Papauté avec laquelle il fut toujours en communion. Rome avait envoyé à la Gaule ses premiers apôtres , (1) comme S l -Grégoire-le-Grand envoya le moine Augustin en Angleterre , (2) et S l -Grégoire II , Boniface à l'Allemagne. (3)

Elle avait imploré son secours pour la défense de son territoire menacé par les Lombards, et .si la mort ne permit pas à Charles Martel de se rendre à l'appel de Zacharie , (4) Pépin écouta la voix d'Etienne II , (5) vainquit ses ennemis , se proclama le protecteur du Saint-Siège , lui restitua ce qui lui avait été enlevé , et , après une seconde expédition , « laissa S l -Pierre maître de la Pentapole , de Ravenne et de tout l'Exarchat. » (6)

Charlemagne arracha Rome à de nouveaux dangers , et , après avoir assuré l'existence et la liberté « de la première dignité du monde, » (7) il reçut de Léon III la couronne impériale. «

L'alliance était faite. Le Pape et l'Empereur gouvernaient le monde par la croix et par l'épée.

(i)Crescent, Lin ôt Trôpliime, disciple de St-Paul.

(6) Eginhard , annales,

(7) Alguin i. v. 117.

Le clergé fut mêlé à l'administration intérieure de la France. Il eut un pouvoir temporel. On peut s'en plaindre aujourd'hui, les peuples s'en félicitaient alors, et s'ils avaient eu le choix entre la soummission à un seigneur ecclésiastique ou l'asservissement à un seigneur laïque, il n'y aurait eu assurément de leur part aucune hésitation.

En dehors des distributions coupables faites par Charles Martel, l'influence exercée par le clergé est facile à suivre. L'Eglise s'est élevée sur les ruines du paganisme. Elle a conquis les âmes en commençant par

les plus deshéritées, et scellant ses progrès par le sang.

A Rome et dans l'Empire, l'édit de 313, donnait à l'Eglise le droit de vivre. Mais comme si la perte du titre de Souverain Pontife ne lui avait plus permis le séjour de Rome, Constantin créa une nouvelle capitale en Orient, et choisit d'autres résidences en Italie. (1)

L'évêque de Rome, sorti des catacombes, devint le roi de cette ville que ses prédécesseurs avaient arrosée de leur sang et que les empereurs abandonnaient. Les barbares vinrent à ses portes., et s'ils furent repoussés , si leur brutalité fut contenue , lorsque .leurs soldats foulèrent le sol où avaient été accumulées les dépouilles de l'univers, c'est aux Papes que fut dû ce bienfait. (2)

Est-il étonnant qu'ils aient gouverné ceux qu'ils avaient sauvés? Ce pouvoir qui se trouvait sans maître , pouvait-il aller à d'autres qu'à ceux qui le fécondaient par la bonté et relevaient par la justice?

(1) Milan, Ravenne.

(2) Alarik, 410.

Aussi , dès lors , Rome s'inclina devant la double autorité de son chef religieux et politique.

Du reste , Rome païenne avait compris elle-même qu'il y à dans le monde une double puissance , et Auguste en réunissait sur sa tête toutes les charges publiques , avait pris le titre de souverain Pontife. (3)

Cette situation dont on ne peut pas préciser la date, puisqu'elle résulte non d'un contrat , mais de l'usage, existait au moment où la France fut appelée à sauver cette indépendance nécessaire au monde. Les restitutions de Peppin et les dons de Charlemagne affirment ce double caractère ; l'ingratitude heureusement , ne détruit pas le bienfait.

En (Jaule, la bonne nouvelle fut apportée par des disciples des premiers apôtres. Elle y rencontra comme partout la persécution. Contre les barbares, le pouvoir était sans force, et les villes sans chef. Il fallait résister ou se soumettre.

La sainteté combattit la barbarie, et la barbarie recula, ou courba la tête. L'évêque était dans chaque ville, la force morale et, dans toute la Gaule , le centre des résistances. (1) Il fut pour le pouvoir civil un guide et un frein.

Ainsi , dans le désordre qui suit toute conquête, l'Eglise fut à la fois la protectrice des vaincus et la dominatrice des vainqueurs. Supérieure par la vérité qui lui appartient , par la justice qu'elle commande, par la culture intellectuelle qu'elle répand, elle a partout une action et une action toujours bienfaisante.

f3) 13 av. J.-C, après la mort de Lépide.

(I) S'-Loup à Troyes, S'-Agnan à Orléans.

Sans doute, il est étrange de voir un évêque commander une armée, et une main qui ne doit se lever que pour bénir, se baisser pour frapper ; sans doute l'ambition a provoqué des luttes douloureuses, mais l'excès ne détruit pas le bien , ni l'abus le droit.

Le pouvoir religieux perdit souvent à être réuni au pouvoir politique. Il n'en est pas moins juste de remarquer que cette réunion était née d'une nécessité, et que lorsque des changements sociaux la rendirent dangereuse ou inutile, les peuples auraient dû être assez reconnaissants pour ne pas oublier le passé, et le clergé assez sage, pour garder la foi qui reste, et se dessaisir du pouvoir qui passe.

Les biens abondèrent entre les mains du clergé, et l'on peut suivre son action civilisatrice par ses bienfaits. Les écoles établies dans chaque monastère , auprès des chapitres, dans les cités, clans les presbytères ; l'aumône largement distribuée , la licence des mœurs combattue , les excès de pouvoir condamnés, les livres recueillis , l'étude encouragée, la science honorée, les arts consacrés à l'ornement des temples et à l'enseignement des fidèles, les institutions de charité créées pour le soulagement de toutes les souffrances et la protection de toutes les faiblesses ; la pratique du gouvernement inspirée aux rois et aux grands, l'obéissance aux sujets, la justice à tous , l'égalité d'origine et de destinée opposée au pouvoir hiérarchique , l'amour du devoir prêché au Souverain, aux seigneurs, au peuple, le sacrifice de son repos , de ses biens et de son existence à la patrie et à Dieu', proclamé nécessaire , voilà comment l'Eglise a porté l'ordre au sein de la société ,

voilà commemt elle a travaillé à tous les progrès , associant son action à celle du pouvoir , et confondant sa cause avec celle du grand nombre.

Les premières assemblées de la nation furent uniquement composées de guerriers. Plus tard les rois cherchèrent leurs conseils chez les évoques ou chez les abbés. Les moines de S-Denis, chargés d'écrire l'histoire des rois et d'élever leurs enfants, (1) prirent plus d'une fois part à l'administration de l'Etat. L'Eglise fournit d'habiles ministres ; les maires du palais qui lui appartenaient ne furent pas irréprochables, mais qu'elle différence avec les hommes de guerre ! Des ministres , des ambassadeurs , des gouverneurs de province ont prouvé par leurs services, que le don de soi à Dieu, n'empêche ni l'aptitude pour la direction des hommes, ni la connaissance de leurs besoins, ni le dévouement à leur bonheur.

Donoso Cortès (2) se sert de ces exemples fréquents en Espagne comme en France , et particulièrement de celui du cardinal Ximénès, pour démontrer que les hommes attachés à l'Eglise et, parmi eux, ceux qui vivent de la vie la plus austère et la plus mystique , sont les plus propres au gouvernement des Etats. Ils ont plus de vertus , et plus d'abnégation, ils sont moins accessibles aux considérations égoïstes ; et , habitués à la méditation , ils connaissent mieux les dispositions des cœurs, la voie par où on les pénètre , et les moyens par lesquels on les domine.

(1; Sous Dagobert, f625) qui fonde ou enrichit l'abbaye de S'- Denis.

(2) Essai sur le catholicisme) liv. h, ch. 8,

Membres des Etats .des provinces et des Etats généraux, les évêques et les raligieux eurent leur part de mérita et de responsabilité dans les actes de ces assemblées. Ils y représentaient un des trois pouvoirs de l'Etat, et, par un privilège qu'on n'a pas assez remarqué, ils formaient à la fois une Noblesse et un Tiers ecclésiastiques. Les premiers appartenaient à l'épiscopat ; leur dignité ou leur naissance les rapprochait de la noblesse. Les autres, pris pour la plupart dans les rangs inférieurs de la société , étaient en contact avec le tiers-état, dont ils n'auraient peutêtre pas même fait partie, si l'Eglise ne les avait élevés. C'était un double trait d'union qui devait servir à l'unité. (1)

Les Champs de Mars donnaient trop à l'influence conquérante. Sans contre-poids, ils eussent longtemps maintenu la France dans cet esprit violent, capable de fonder un royaume, mais impuissant à le développer par la justice, qui est le respect des droits de tous, et la modération qui résulte du vrai sentiment de sa force.

Qui pouvait prendre place à côté des hommes de guerre? Il n'y avait pas encore de bourgeoisie, et la distance fut longtemps grande entre les vainqueurs et les vaincus. Une seule puissance avait le droit de marcher à côté de ceux que la force rendait les maîtres. Cette puissance était celle de l'Eglise. Elle

(l) S*il n'est pas possible de déterminer exactement dans le passé, la proportion entre ces deux parties du même ordre, nous savons que le clergé qui siégea le 5 mai 1789 aux Etatsgénéraux, renfermait 48 archevêques ou évêques, 25 abbés ou chanoines, 204 curés et 3 moines.

exerçait sur les âmes, et plus légitimement, l'empire que l'autre exerçait sur les corps. Elle se fit accepter des Barbares, et par ses bienfaits, ne tarda pas à conquérir, au sein de la société, la place qui lui appartenait. Elle fut l'intermédiaire entre deux extrêmes qu'elle rapprocha. Aussi, la voyons-nous , en échange, donner quelquefois place dans ses conciles à des seigneurs temporels. (1)

Sans doute, elle ne les appelle pas à résoudre les questions de dogme, de morale, de discipline, mais elle constate ainsi les rapports de la religion et de la politique. Les deux pouvoirs témoignent publiquement de leur union. En laissant aux seigneurs temporels, l'exécution des sentences, quand elles intéressaient l'ordre public , PEglise restait fidèle à son amour pour l'homme, en condamnant l'erreur. Ainsi, l'Eglise n'était pas isolée; elle ne subissait pas cette protection qui finirait par la déshonorer, si son esprit ne la sauvait, et elle ne risquait pas de glisser sur cette pente qui jette dans un despotisme indigne à la fois de celui qui l'exerce, et de celui qui le subit.

L'Eglise assurait son influence morale, politique et

sociale par les conciles et les assemblées provinciales ou générales.

Les conciles furent nombreux, et c'est à eux qu'est due, avec la vigoureuse organisation de la France, sa fidélité au Saint-Siège. Ainsi furent repoussées les hérésies nées sur notre sol, ou importées; ainsi s'est

(1) Concile de Donzi, où Charles-le-Chauve invoqua le témoignage des clercs et des laïques. (Labbe. Tome vin). Concile de Lombers 1165, contre les Vaudois.

maintenu ce respect que les rois ont oublié quelquefois, mais auquel les populations n'ont jamais manqué. C'est aux conciles provinciaux, (1) qu'il faut attribuer la rapide organisation religieuse de la France, c'est par eux qu'ont été réglées les questions les plus difficiles, relatives aux populations. Ils ont touché atout, à la discipline ecclésiastique, aux rapports des pouvoirs entre eux, aux intérêts des rois, des grands, des évoques, des religieux, des peuples, à la réforme des abus chez tous; et ce que, seuls, Us avaient fait dans les premiers siècles, les assemblées générales dut clergé le réalisèrent plus tard, avec un caractère plu§ administratif que doctrinal.

Les conciles se tenaient à des époques rapprochées.

Le 8 e canon du Concile de Riez (2) porte que « le§ évêques en temps de paix, s'assembleront deux fois par an, selon les anciens règlements. »

Il y avait tant à faire dans l'Eglise et dans l'Etat, qu'il n'est pas étonnant de voir ces réunions se multiplier. Les rois n'y restaient pas étrangers. Aussi, le 20 e canon du 2 e concile de Maçon, (3) après avoir ordonné que la réunion ait lieu tous les trois ans, charge-t-il « l'évêque de Lyon d'y veiller avec l'agrément du roi, qui marquera le lieu du concile dans quelque ville qui soit au milieu des terres où l'on puisse s'assembler commodément. »

Ce droit ne tarda pas à s'établir si solidement, que

(i; On peut citer les deux conciles d'Arles, (315) ceux de Riez, d'Orange, de Vaison , d'Orléans, de Lyon. (v e siècle).

(2) 439. Conc. reg. can, 8, — Labbï;.

(3) 585, Labbej.

Sigebert, roi d' Austrasie , dont l'évoque Cunibert fut longtemps le premier ministre, écrit à Didier, évêque de Cahors, (1) qu'il ne « souffrira pas qu'on tienne aucun concile à son insu. » Cette mesure avait sans doute pour cause la division de la France en divers rovaumes et la lutte entre l'Austrasie et la Neustrie; mais elle est une preuve de l'action réciproque de l'Eglise sur l'Etat et de l'Etat sur l'Eglise.

En même temps, Rome reçoit et confirme les canons des conciles, (2) dont les décisions ont ainsi l'approbation du pouvoir civil et la consécration de l'autorité pontificale.

L'étude des conciles de la Gaule et des assemblées générales du clergé, permet de comprendre, combien était féconde l'influence de l'Eglise, pour la conservation de la foi, la régularité de l'administration, la fusion des races, le règne de la loi, le maintien ou le retour de la prospérité publique. Ils eurent ainsi des conséquences religieuses et des conséquences sociales.

' Ils défendirent la doctrine de l'Evangile et l'unité de la foi catholique. Ils signalèrent et condamnèrent les abus, ils établirent la discipline, gardienne de la vérité et des mœurs; ils organisèrent la hiérarchie et en faisant naître l'harmonie, ils assurèrent la paix.

Au point de vue social, ils soumirent à une môme loi ceux que leur origine et leur situation séparaient et rendaient ennemis; ils préparèrent cette grande

([) 650. La lettre est dans Duchêne, rerum franc script, tom. i, p. 887.

(2) Voir dans Sirm. Conc. ant. Gall. tom. i p. 214, la lettre du Pape Félix IV relativement aux- canons du concile d'Arles.

fusion sociale qu'une influence souveraine pouvait, seule, poursuivre, et que le temps devait enfin consacrer.

Ces assemblées, comme celles de la nation et des provinces, prouvent combien le système représentatif est conforme à l'esprit de la nation française.

La force sociale est ainsi sans cesse renouvelée : les intérêts légitimes sont défendus , la foi est souveraine , et si , dans une circonstance , (1) la lutte entre les deux pouvoirs pousse jusqu'au bord du schisme, celui qui dut les grandeurs de son règne aux inspirations catholiques , c'est une exception qui n'avait pas eu d'exemple , et qui n'appela pas l'imitation.

Les documents que nous avons sur les assemblées générales du clergé, sont nombreux; l'Eglise, qui est la tradition , ne laisse pas oublier ce qu'elle a fait. Aussi malgré le temps destructeur et l'homme plus destructeur encore, malgré les guerres religieuses du XVI e siècle et du XVII e , malgré les sauvages violences de la révolution , les témoignages restent en assez grand nombre , pour que ceux qui les consultent avec bonne foi, arrivent à cette conclusion : L'Eglise divine par sa constitution , montre dans ce qui est humain , une sagesse à laquelle aucun corps politique n'a jamais atteint. Ils croient volontiers avec J.J. Rousseau, que : « nos gouvernements modernes doivent incontestablement au christianisme leur plus solide autorité et leurs révolutions moins fréquentes. » (3)

(1) 1632 , assemblée générale du clergé de France.

(2) Le Concile National de 1811, ne se montra pas aussi docile à Napoléon.

v 3) Emile. XVI111 C note de la profession de foi du vicaire Savovard.

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