LE POUVOIR ABSOLU
Les Etats généraux qui avaient remplacé les Champs de Mai, ne se réunissaient plus qu'à de rares intervalles. Le parlement de Paris se trouvait investi de droits que les rois s'attachaient à restreindre, mais que les circonstances affermirent. Les factions intérieures auraient tout compromis, si une main forte ne les eut maintenues ; et, l'intérêt de l'état paraissant légitimer la violation des lois traditionnelles de la monarchie, le pouvoir absolu prit la place d'un gouvernement plus tempéré.
Il en fut fait au XVI e siècle, un triste usage. Et cependant, c'est l'époque de notre histoire où ' cette violation de la loi nationale aurait pu être le plus facilement excusée.
Au XIII e siècle, la noblesse méridionale, presque sans exception, avait été favorable à l'hérésie qui troublait l'Etat, non moins que l'Eglise. (2) Au XVI e elle propagea
(U Napoléon, mémorial.
(2) Le concours prêté à Raymond, de Toulouse, et à Trencavcl,de Béziers, le prouve.
la Réforme dans toute la France. Elle se servit de l'esprit de révolte, principe de l'hérésie nouvelle, pour faire échec à la royauté, ne comprenant pas qu'un jour viendrait où elle aurait elle-même à souffrir de ce qu'elle accueillait avec une faveur si empressée, si imprudente et si peu sincère.
François I" considérait cette « nouveauté comme tendant du tout au renversement de la monarchie divine et humaine. » (1) Et c'est certainement au protestantisme que pense Montaigne quand il dit: « Je suis dégousté de la nouvélleté, quelque visaige qu'elle porte , et ay raison , . car i'en ay veu des effects trèsdommageables. (2) Mais François I er eut le tort de croire que la persécution en aurait raison. Il la fortifia par ses rigueuçs.
La force est impuissante contre la conscience, et, condamnée par la religion, elle ne Test pas moins par la politique.
Le pouvoir absolu était , pour la société troublée , une protection qui fut devenue efficace entre les mains de princes appliqués , intelligents , modérés et résolus. On sait quels ont été les rois qui se sont trouvés aux prises avec les périls du XVI e siècle.
Le désordre était partout , dans les idées et dans les faits. La politique Italienne , souple et perfide , sans principe et sans scrupule , sans pudeur et sans dignité , ne sut que tromper. Elle commit des crimes, enfanta des violences, troubla toutes les notions de droit et
(1) Brantôme. Vie des hommes illustres,
(2) Essais m , 22.
de devoir, de justice et de vérité, affaiblissant ainsi lès plus sûres des sauvegardes sociales.
Chacun agissait pour soi et nul dans un intérêt commun. Les corps songeaient à eux-mêmes, et le sentiment du bien public, constamment sur les lèvres, était rarement au fond du cœur.
La Éigùe fut , dans son principe , ur.e grande et patriotique pensée. Elle devint un instrument entré Tes mains de l'ambition, elle se prostitua au service dé prétentions qui violaient la loi de l'État, et, pour arriver à ce but coupable, après s'être abritée sous la religion , elle ne craignit pas d'appeler l'étranger , comme si le salut pouvait venir jamais à la France , du dehors!
Heureusement , le roi légitime , - devenu catholique , enleva à la révolte tout droit et tout prétexte. Fidèle aux vieilles lois du royaume, il commanda la fidélité des cœurs vraiment français , et sut s'imposer à ceux pour qui les troubles ouvraient les portes à toutes les espérances.
« Il fut de ses sujets le vainqueur et le père. » (1)
Et ce que la poésie a dit , il l'avait lui-même exprimé sous une forme saisissante. « Pour moi , prince Français, écrivait-il à ses ennemis, même en vous combattant , je vous aime tous , et me sens affaiblir' et périr en votre sang. » (2)
Il avait dû vaincre par la force et par la persuasion. Il savait que « les seules transactions durables sont celles que les événements ont proposées » (3) et
Cl) Voltaire. Henriade. 1.
(2) Manifeste aux soldats de la Ligue. Péréfixe.
(3) De Carné. Les fondateurs de l'Université Française n. 22,
lés tempéraments dont il se Servit, ne furent jamais un abandon de ses droits , pas plus que son autorité n'en fut l'exagération. Il resta toujours aussi éloigné de cette faiblesse qui laisse tout faire, que de cet absolutisme qui ne permet rien. Il connaissait la force des institutions communales , et il les respecta généralement , quoiqu'on puisse lui reprocher un exemple qui fut trop suivi depuis. (1) Il savait tout ce que la France avait eu à souffrir de la guerre , et il voulait que la paix fut profitable. Il s'efforça d'alléger l'impôt , veilla
sur les abus dont les campagnes avaient tant souffert,
et montra qu'un roi se doit en tout et pour tout à son peuple, (2) On sait ce cri de son âme indignée : « Vive Dieu ! s'en prendre à mon peuple c'est s'en prendre à moi-même. » Mot vrai autant qu'heureux.
Il ménagea la seule autorité qui put limiter son pouvoir. Sommé par le parlement d'avoir à confondre son patrimoine avec celui de l'Etat, conformément aux traditions , il reconnut la justice de cette injonction , et y fit droit , après avoir temporisé , pour récompenser ceux qui l'avaient aidé à conquérir sa couronne, chevauchant pour la France, et portant derrière eux,
(l) Il écrivait aux gens de Poitiers: « Très chers et bien-aimés, ayant été averti qu'il se fait en notre ville de Poitiers de grandes brigues et monopoles pour l'élection du maire, et que cela pourrait altérer le repos de la dite ville, ce qu'il faut soigneusement éviter , et y conserver, au contraire, toute bonne union et concorde, nous avons résolu, à cette occasion de prendre nous-même , le soin de cette affaire. Lettres missives. »
( w 2) « Us ('les grands) ne doivent leur élévation qu'aux besoins publics; et loin que les peuples soient faits pour eux, ils ne sont eux-mêmes tout ce qu'ils sont, que pour les peuples. (Massillon , petit-car éme), 4 e dimanche).
en croupe, leurs châteaux et leurs moulins, « et l'apportant lui-même «sur leurs épaules de deçà la Rivière de Loire. » (1)
Son règne est celui où se mêlent , dans la plus sage proportion , les intérêts , les droits et l'action du peuple et des grands, du roi et de la France. Un jour, il ouvrait les Etats en Normandie. «Je ne vous ai point appelés , leur dit-il , comme faisaient mes prédécesseurs pour vous faire approuver mes volontés. Je vous ai assemblés pour recevoir vos conseils, pour les croire, pour les suivre, bref pour me mettre en tutelle entre vos mains, envie qui ne prend guère aux rois, aux barbes grises et aux victorieux. » (2)
L'histoire n'a pas ,cru , d'une manière absolue , à cette humble soumission , dont les sujets n'étaient pas dupes : mais elle constatait qu'en fait , « le royaume de France est le plus tempéré par les lois ; » (3) elle prouvait que pour Henri IV, comme pour ceux qui veulent accorder la liberté et l'autorité , « les pouvoirs intermédiaires subordonnés et dépendants constituent la nature du gouvernement monarchique , c'est-à-dire de celui où un seul gouverne par des lois fondamentales. » (4)
On devait le dire plus tard , mais alors on le croyait, et c'est sur ce principe qu'est fondée toute notre histoire.
(1) Duplessis-Mornay, mémoires, tome v., p. 335.
(2) Péréfixe. Le texte a été piblié dans les lettres de Henri IV.
(3) Machiavel. Discours sur Tite-Live i. c. 58.
(4) Montesquieu. Esprit des lois, livre xi, ch. 4.
Il reprit la tradition royale , et pendant qu'il attirait les gentilshommes , et' en faisait des courtisans , il les rattachait à la royauté , non pas par ce sentiment de l'intérêt qui s'affaiblit ou se corrompt, mais par une communauté de vues et de but, dont l'honneur fut le lien. C'est ainsi qu'il put se préparer à combattre cette maison d'Autriche, dont la prépondérance ne pouvait pas être plus tolérée par la France , que celle de Carthage ne l'avait été par Rome. Il savait que l'argent est le nerf de la guerre , (1) et par une sage économie , que lui inspirait son amour pour le peuple , après avoir diminué de quatre millions les tailles , et de moitié les autres, impôts, après avoir payé cent millions de dettes, et racheté pour cinquante millions de domaines publics aliénés, il avait en réserve à la Bastille , le jour de sa mort , trente millions.
Il fut secondé, par un habile ministre qui, en moins de seize ans, avait donné un puissant essor à la prospérité publique , rétabli l'ordre , encouragé l'agriculture, le commerce, l'industrie, et raffermi ou restauré tout ce que les troubles d'un siècle avaient ébranlé ou détruit.
Ce travail ne fut pas abandonné après sa mort, qui fut une calamité publique. On a cru à l'insuffisance de son successeur. Elle n'est pas aussi prouvée qu'on l'a dit. M. Cousin, à qui le XVII e siècle doit tant , avait déjà mis en lumière la valeur de Louis XIII. Un travail tout récent et plein d'intérêt , (2) multiplie
(l; Vectigalia nervos esse reipublica}. (Cic. pro loge Mancilia.) (2) Louis XIII et tiiclielieu, par M. Mauius Topin. Correspondant Avril 1875 et suivants. Le volume vient de paraître.
les preuves. Si le souverain est éclipsé par le ministre, il s'associe à ses projets, les devance quelquefois, et par sa fermeté à le soutenir et sa persévérance à le seconder , il lui permet de les accomplir , (1) Louis XIII ne remplaça pas Henri IV , mais il continua sa politique et c'est assez pour sa gloire.
La faiblesse d'une régence avait enhardi les grands; l'inflexible volonté du ministre les frappa sans hésitation. Les protestants étaient redevenus un parti politique. Richelieu les combattit ; il eut la gloire de les réduire sans les persécuter , et si , après la paix d'Alais , (2) il avait révoqué au profit d'une sage liberté de conscience et d'une égalité politique désirée par les hommes éclairés et sincères , i'édit de Nantes , qui avait été en 1598 , une transaction nécessaire , mais dangereuse, parce qu'elle créait un état dans l'Etat, il eut empêché l'acte de 1685, que précédèrent de grandes illusions , et que suivirent des proscriptions et les luttes fratricides.
Enfin, la guerre de Trente ans fut l'accomplissement des projets de Henri IV. Richelieu la commença et Mazarin la termina. La maison d'Autriche en sortit amoindrie , et la France profitait de ce que perdait sa rivale. Mais « un nouveau droit des gens* apparaissait dans la chrétienté ; le principe n'en était plus la communauté du culte religieux , mais l'indépendance des Etats soumis seulement les uns envers les autres, aux lois générales de l'humanité. » (3) On ne
(l) MM. Poirson et Capefigue avaient déjà montré que Louis xin n'était indigne ni de son père, ni de son fils. (2)27Juin 1629.
(3) Henri Martin Hist. de France, xu. 271.
pose pas impunément des principes; il est rare que l'application ne soit pas forcée et ne dépasse pas le but que la politique, l'ambition ou le patriotisme avait poursuivi.
Aussi , de Bonald a-t-il fait remarquer (1) «que « c'est dans le traité de Westphalie , traité à jamais célèbre , que fut posé , pour la première fois , et en quelque sorte consacré , le dogme athée de la souveraineté politique et religieuse de l'homme , principe de toutes les révolutions , germe de tous les maux qui affligent la société. » Les conséquences de ce droit nouveau se sont étendues jusqu'à nos jours, et malgré les nombreux traités du XVIII e siècle, celui de Westphalie a établi jusqu'en 1815, la situation respective des divers Etats de l'Europe.
Louis XIV lutta constamment contre toute prépondérence qui pouvait inquiéter les intérêts, ou froisser l'amour-propre de la France. Ses guerres ses victoires , et ses traités , eurent cette inspiration et ce but.
Aucune nation de l'Europe ne put alors être mise en parallèle avec la France. L'Angleterre marchait dans notre voie, et si, après 1688, elle fut notre ennemie, et put organiser contre nous des coalitions qui nous coûtèrent cher , elle n'avait encore ni cet empire sur les mers, qui nous a été longtemps fatal, ni cet ascendant au milieu des conseils de l'Europe, qui nous désignait à la haine de tous.
La Suède à qui ses succès dans la guerre de Trente
(1) Traité analytique, p. 23.
ans, et rçotre alliance, avaient donné une forte position, tenait en échec notre ennemie , grâce à une supériorité militaire , qui devait briller du plus vif éclat.
La Prusse allait naître à la vie politique et commencer le travail long, habile, inflexible, incessant, qui devait la substituer à la puissance écroulée de la maison d'Autriche.
L'Europe parut ne pas comprendre le danger de cette création. La Papauté le signala avec la liberté profonde de son langage. L'allocution adressée à ce sujet par le pape Clément XI, le 12 avril 1701, aux cardinaux , en consistoire secret, montre que ses vues étaient plus profondes que celles des Etats pour qui ce pouvoir nouveau ne fut qu'une barrière opposée à l'Empire.
La Russie voyait à l'œuvre le hardi réformateur qui aspirait à lui donner en Europe un rôle prépondérant-. Pierre-le-Grand eut tort de greffer une civilisation qui consistait plutôt dans les formes que dans les idées, sur une barbarie tenace , mais il fit entrer son empire dans les conseils de l'Europe, et il lui traça , par un testament que l'on trouve d'autant plus habile, qu'on le connait moins , une politique patiente et hardie.
L'Empire n'était plus que l'ombre de lui-même; l'accroissement des nations voisines diminuait son influence, et le rôle joué en Europe par les armes , la diplomatie , les arts , les lettres et l'industrie de la France, le plaçait au second rang, et à une grande distance.
L'Italie divisée, se consumait dans des luttes inté-
rieures : la Papauté qui n'avait plus ce rôle suprême , par lequel elle a été, pendant des siècles, la régulatrice des Etats, en faisant prévaloir le droit contre la force et la morale contre les intérêts, défendait son autorité spirituelle.
La Savoie, toujours ambitieuse, était resserrée dans ses étroites limites, et ne se trouvait mêlée au mouvement européen que par quelques personnalités illustres, ou par ses, alliances.
La Suisse, qui avait vaillamment défendu son indépendance, n'éprouvait ni le désir de s'étendre, ni la crainte de se voir attaquée.
L'Espagne, devenue un moment le satellite de la France, se mouvait dans une politique indécise qui ne rappelait ni l'énergie des vainqueurs des Maures, ni l'audace des fondateurs d'empires , au Nouveau-Monde , ni l'ambition habile et persévérante de Charles-Quint.
La France, était donc, malgré les malheurs des dernières années de Louis XIV, malgré une dette, écrasante, et l'abaissement de l'esprit public, la première puissance /le l'Europe, et lorsque, en septembre 1715, le conseil Aulique, recevant un messager, vêtu de noir, entendit cette sinistre parole : le Roi est mort! nul ne demanda quel était ce roi. Il n'y avait en •Europe qu'un homme, dont le titre disait le nom.
A l'intérieur, tout avait été marqué au coin de la gran-
deur monarchique. Les lettres, les sciences et les arts encouragés, des chefs-d'œuvre dans tous les genres multipliés avec une abondance inépuisable, de magnifiques monuments élevés pour la gloire du roi et celle de la France, des canaux creusés, des routes
tracées, des industries créées, le commerce étendu, des relations ouvertes, les lois réformées et unifiées, l'impôt équitablemeut réparti, l'armée organisée et animée par le sentiment de l'honneur, la marine, régulièrement recrutée, l'Eglise savante et honorée, la magistrature respectable et respectée; partout Tordre , la subordination et la vie , voilà le spectacle offert par ce siècle « qui doit servir de marque éternelle à la véritable gloire de notre patrie. » (1)
Louis XIV , si jaloux de son autorité , comprenait les dangers du pouvoir absolu qui détruit tout équilibre dans l'Etat. En effet , « un homme excessivement grand , rend tous les autres petits. » (2) Il avait essayé de les conjurer.
« Non seulement il s'imposa la loi de travailler régulièrement avec chacun de ses ministres , mais tout homme connu , pouvait obtenir de lui une audience particulière, et tout citoyen avait la liberté de lui présenter des requêtes et des projets. Les place ts étaient d'abord reçus par un maître de requêtes qui les rendait apostilles; ils furent dans la suite renvoyés aux bureaux des ministres. Les projets étaient examinés dans le conseil , quand ils méritaient de l'être, et leurs auteurs furent admis plus d'une fois à discuter leurs propositions avec les ministres , en présence, du roi. Ainsi on vit entre le trône et la nation,- une correspondance qui subsista , malgré le pouvoir absolu. (3)
(1) Voltaire. Siècle de Louis XIV. IntroduGtion.
(2) Montesquieu, Esprit des lois, liv. iv, c. 2. (Z) Voltaire. Siècle, ch. 29.
C'était beaucoup assurément , mais était-ce assez ? On ne s'appuie que sur ce qui résiste , et la force n'est féconde et durable , qu'à la condition d'être soutenue et dirigée.
Le propre du pouvoir absolu, c'est d'être plus dangereux pour ceux qui l'exercent, que pour ceux qui le subissent, de ne mettre aucun frein à l'enivrement du commandement et aucune mesure h la profondeur de la soumission , d'éloigner la vérité qui vit de liberté , et de lâcher la bride aux abus toujours prêts à pénétrer par la plus petite brèche , de ne donner ni la sécurité du lendemain, ni celle dû jour même. Si, pour les institutions humaines , « il suffit , presque toujours , pour les détruire , de tirer de leurs principes toutes les conséquences , » (1) combien n'est-ce pas plus vrai dans une situation où la tentation est pressante et constamment renouvelée? Il est dangereux d'entendre dire à des sujets : « Nous sommes nés pour nos roys , non eux pour nous. » (2) La raison combat , mais la passion l'emporte , et Ton est disposé à croire ce qui plait. Les volontés les plus droites résistent difficilement aux séductions du pouvoir, et les chutes sont en raison de l'élévation.
Sagement contenu, Louis XIV aurait réalisé tout ce qui honore son règne et glorifie son nom : il aurait évité ces erreurs qui attristent, ces abus qui irritent, ces excès qui' révoltent. Il eût été plus grand, la France plus heureuse , et son exemple n'aurait pas préparé les
(l) DeToqueville, fragmenté publiés aprè9 sa mort par M. A. de Beaumont.
$) Pabquier. Le pourparler du prince.
fautes , les faiblesses et les turpitudes du règne suivant. • Si Louis XIV fut digne du nom de grand que lui donna l'Hôtel-de-Ville de Paris , (1) et que sanctionnèrent la France, malgré ses malheurs, et l'Europe, malgré ses défaites , que fut Louis XV ? Sans doute , il est heureux que le premier ait pu dire en toute vérité : « l'Etat c'est moi , » parce qu'il communiqua sa grandeur à tout : mais quelle honte , lorsque son successeur , de bonne heure corrompu, a résumé sa politique dans ce mot ! « Après tout , ceci [durera bien autant que nous. » Le pouvoir absolu vaut ce que vaut l'homme qui l'exerce. Le pouvoir pondéré , sans rien enlever à la valeur personnelle, l'empêche de s'enivrer d'elle-même et de se perdre dans des excès.
Si les Etats-Généraux n'avaient pas été éloignés pendant le règne de Louis XIII , dont le puissant ministre ne voulait pas être gêné ; si , dans ses malheurs , le grand Roi eût fait appel aux mandataires de la nation , s'il n'eût point , dès les premiers jours de son règne , annihilé le pouvoir du parlement , seul frein de l'omnipotence royale, si la liberté des communes n'eût pas été restreinte , par la protection même qu'on lui imposa , enfin, si l'unité politique , nécessaire aux Etats modernes, n'eût point envahi et comprimé la diversité administrative , qni permet à la vie de circuler librement du centre à la circonférence, en évitant une concentration toujours fatale , nous aurions admiré les grandeurs du XVII e siècle et profité de sa prépondérance politique , sans avoir à gémir des hontes du règne suivant i ni
à subir les catastrophes sanglantes qui ont terminé cette époque et préparé les douleurs d'aujourd'hui.
Louis XVI avait des idées assez justes, des intentions assez droites et des sentiments assez généreux, pour réparer ces fautes et conjurer ces dangers. Mais la bonne volonté dans un roi, lors même qu'elle est servie par l'intelligence qui éclaire et par la fermeté qui court au but , ne suffit pas. Il y a des résistances qu'on ne peut vaincre. Qu'est-ce donc, lorsque tout concourt à compromettre les projets les mieux étudiés? Quand la corruption est partout, sur qui s'appuyer? Quand la voix de l'égoïsme parle si haut, comment celle du devoir se ferait-elle entendre?
Louis XVI en est la preuve. « Pendant sa vie qui ne fut qu'un long martyre, il eut toujours la douleur d'entrevoir le bien, de le vouloir sincèrement et de. manquer de la force nécessaire. » (1) Ajoutons qu'il -ne fut pas aidé par ceux dont on faisait peser sur lui l'impopularité. Il n'eut ainsi ni les avantages du pouvoir absolu , ni ceux que donne le concours régulier de mandataires de la nation, habitués aux affaires, ennemis des abus plutôt que des institutions , et capables, par leur ascendant, une prompte décision, ou une temporisation habile, de mettre un frein à l'effervescence populaire.
Dès qu'il eut convoqué les Etats- Généraux, il fut perdu. On se vengeait de la longue négation d'un droit, et, au lieu de se borner à une réforme demandée ou acceptée par tous, par la royauté elle-même, on
(1) Thiers. Histoire de la Révolution* t. p. 9.
poussa jusqu'à la révolution. « Il n'y a que M. Turgot et moi qui aimions le peuple, avait dit Louis XVI, le jour où il avait consenti au renvoi du ministre réformateur. (1) Ceux dont la frivolité ou la médiocrité politique s'opposèrent à ses intentions généreuses ouvrirent l'abîme sous ses pas, et si quelques-uns y tombèrent avec lui, fidèles jusqu'au bout, combien crurent assez faire pour la royauté et pour la France, en émigrant!
L'émigration fut une faute , généreuse sans doute , mais déplorable. Reculer devant le danger, c'est renoncer à le vaincre. Or, la victoire n'appartient qu'à ceux qui ont assez de prévoyance pour la préparer, assez d'énergie pour la poursuivre , assez de foi pour espérer , même contre tout espoir.
D'ailleurs, si l'esprit de révolte dominait chez ceux qui n'étaient pas au pouvoir , le dédain pour l'autorité était affiché par ceux-là même qui auraient dû la défendre.
« Il était aussi à la mode, dit le prince de Ligne, (2) de désobéir sous Louis XVI, que d'obéir, lorsqu'on tremblait au nom du cardinal de Richelieu; et les magistrats s'applaudissaient, le soir, dans leurs sociétés, d'une impertinence qu'ils avaient faite, le matin, à la royauté. »
La royauté absolue succomba, et ce fut un bien, parce qu'elle était contraire à l'esprit national ; le passé y périt presque tout entier , la tradition subit une brus-
Ci) 1776.
(2) Mélanges. 1785.
que et complète interruption , et , ce fut un mal , , qui ne sera pas réparé de longtemps ; un roi honnête homme y fut sacrifié à un froid système et à d'ardentes passions , et ce fut un crime dont nous portons encore aujourd'hui la peine.
Lorsque s'ouvrit cette période où nous n'entrerons, pas, et qui s'appela la Révolution Française, la. France était encore , par le nombre de ses habitants , son renom militaire, son organisation intérieure et son unité, la première puissance de l'Europe. Elle a eu depuis, de pacifiques triomphes et de glorieuses épopées, mais elle n'a plus sa prépondérance incontestée.
En glissant sur cette pente qui mène au pouvoir absolu, la royauté avait violé la constitution, dont elle avait reçu pendant des siècles, les bienfaits. Mais,, si les abus étaient nouveaux , le droit était ancien. Bellarmin l'avait dit d'une manière générale : « La monarchie mixte, tempérée d'aristocratie et de démocratie , vaut mieux que la monarchie pure. » (1) Estienne Pasquier dit : « En France la monarchie s'est tempérée elle-même par ce grand et perpétuel conseil qu'on appelle le parlement.... Le parlement représente la. majesté de la couronne qui réside en justice et qui ne meurt pas.... La royauté Française a voulu réduire de. bon gré sa puissance absolue sous la. civilité de la loi, » (2)
Dès que la volonté royale devint toute puissante et repoussa tout contre poids national , les conditions cons-
(1) De summo ponlifice c. ni.
(2) Recherches , passim t
titutionnelles furent changées. « Ce royaume a vécu quatorze siècles, sans que la forme de son gouvernement ait subi aucune altération essentielle ; et nous verrions encore ce gouvernement antique debout et florissant , si , pour l'abattre , on n'avait commencé par lui ôter l'appui de la religion qui l'avait solidement affermi. » (1) Ain^, une double brèche était ouverte . La Révolution devait finir par y passer.
Au premier rang des causes qui allaient amener ce résultat , il faut donc placer cette altération des principes qui avaient fait la France : l'amour pour la religion , le respect pour le roi , la fidélité aux traditions nationales. Ces principes, les cœurs les avaient longtemps gardés ; les mœurs privées en avaient été formées , et les mœurs publiques avaient suppléé , à ce qui n'était pas écrit.
Ceux à qui la réalité apparaissait , ne s'y trompaient pas, et ces voyants de l'avenir furent nombreux. J.-J. Rousseau Fa dit: « Un état ne cesse d'être agité jusqu'à ce que l'invincible nature ait repris ses droits. » (2) En effet, l'agitation cessera alors seulement que la France sera revenue à ses traditions , en tenant compte des progrès accomplis et des exigences sociales , en se servant du passé pour reconstituer le présent et préparer l'avenir. Mais la grandeur de l'écroulement d'alors, dit la difficulté de la reconstruction.
Un problème s'impose après ces bouleversements : Faut-il croire que « le moyen infaillible de tout renverser est de vouloir tout ramener à l'état ancien , » (3)
(1) Lamennais Essai, xi. p. 456.
(2) Contrat social, livre n. ch. u.
(3) Pascal. Pensées.
et que, par conséquent, on doit rechercher une autre
foi politique, une autre foi religieuse , d'autres mœurs,
d'autres coutumes , d'autres lois ? Faut-il penser , au
contraire , que le seul moyen de rassurer le présent et
de préparer l'avenir , c'est de revenir aux principes qui ne passent pas, aux conditions essentielles de
notre constitution nationale , en supprimant les abus , en donnant satisfaction aux besoins nouveaux, et en
considérant le progrès, c'est-à-dire un pas en avant, . vers ce qui est meilleur, comme une loi de l'humanité? (1). Il ne nous appartient pas de répondre.
{{) « Il n'y a de progrès qu'à deux conditions : d'abord de représenter tousses devanciers, ensuite d'être soi-même, de résumer tous les travaux antérieurs et s'y ajouter. » (Cousin, introd. à l'hist. de la philos., 2* leçon, p. 228).