‹ Les éléments de l'ancienne constitution françaiseChapitre 17 sur 40 · ORIGINE DE LA FEODALITE · texte numérisé non relu

ORIGINE DE LA FEODALITE

Il y avait en Gaule une noblesse à l'époque de la conquête des Franks. Formée de la fusion de l'élément du sol avec les Romains vainqueurs, elle fournissait les premiers magistrats des villes, et les chefs de l'armée.

Elle fut soumise, appauvrie ou absorbée par les vainqueurs, qui tirèrent au sort une partie des terres conquises.

Des possessions viagères furent ensuite la récompense d'une récente et accidentelle illustration. Le chef voulait pouvoir reprendre ce qu'il avait donné, pour payer des services et se créer, des appuis. Mais ces possessions devinrent bientôt héréditaires, chez ceux dont la guerre avait fait la grandeur.

L'histoire a gardé les traces des progrès successifs et paisibles, ou heurtés et violents de ce pouvoir créé par la royauté, qui, en récompensant ses fidèles, avait voulu s'assurer leur concours : ainsi avait été appliquée , pendant une période pleine d'agitation , la politique d'Auguste , multipliant ses adoptions (1) et les appuis de son pouvoir. Les rois n'avaient pas à prendre cette précaution, puisque l'hérédité n'était pas douteuse, (2) mais ils se sentaient d'autant plus forts qu'ils avaient attaché à leur fortune un plus grand nombre de seigneurs.

Le traité d'Andelot, (587) quelques articles de la Constitution perpétuelle (613) et l'édit de Kierzy-sur- Oise, (877) donnent une existence régulière à la féodalité qui marche parallèlement à la royauté, lui rendant hommage, se faisant son conseil et son bras, mais travaillant ouvertement, ou par d'habiles manœuvres, à marcher son égale , pour la dominer un jour.

Cette ambition est satisfaite à la fin de la première race, et c'est un seigneur, appartenant à la famille des maires du palais, maire lui-même par hérédité, qui devient roi de France. Son élévation ne change rien à la situation des seigneurs, toujours menaçante, parce qu'ils sont toujours jaloux de ce qui est au dessus d'eux.

Charlemagne les groupe autour de lui, il en fait le cortège de sa gloire, et leurs noms ne disparaissent pas dans l'éclat du sien. Ils sont dans les champs de

(1) Quo pluribus munimentis insisteret. Tacite. Annales, i. 3.

(V Cela est si vrai, que Richer (11. 2) met dans la boucherie Hugues-le-Grand , fils de Robert, ces paroles dans une assemblée de seigneurs : « Mon père , jadis créé roi par votre volonté unanime, ne put régner sans crime, puisque celui qui seul avait des droits au trône vivait. »

Mai, à côté des évêques, comme ils avaient été dans les Champs de Mars, délibérant sur les affaires publi r ques, soldats, législateurs, juges, tour à tour appuyant ou combattant l'Eglise et la royauté, jusqu'au jour où un seigneur féodal, le premier par les services de sa famille, le plus puissant par ses domaines, le plus habile par sa politique, est reconnu roi, et transmet le nom de son duché à l'étendue de territoire dont la royauté a formé la France. (1)

Après Hugues Capet, la lutte s'engage entre la royauté et la féodalité. Il faut que l'un des deux pouvoirs absorbe l'autre. La féodalité remuante, ambitieuse, impatiente du joug, prend tous les prétextes et saisit toutes les occasions de montrer sa force et d'affirmer ses prétentions. La royauté appuyée sur son droit, vigilante pour ses intérêts, tout entière à son but, contient d'abord, équilibre ensuite, et finit par dompter ce pouvoir dangereux pour elle, et pour lunité nationale.

Louis VI, Philippe- Auguste , S-Louis, Charles VII, Louis XI , Louis XIII , Louis XIV , sont les ouvriers les habiles , les plus vigoureux , les plus persévérants de cette œuvre à laquelle étaient attachées les destinées de notre patrie. Leurs moyens diffèrent, les coups sont terribles ou timides, les résultats éclatants ou cachés, mais le but est invariablement poursuivi ; il aurait été atteint sans ébranlement, si la volonté de

(t; Aug. Thierry n'obéit-il pas à un sentiment trop moderne, lorsque, s'appuyant sur les deux témoignages contemporains de Rudolphe et d'Albéric, il dit de Hugues Capet que «l'obscurité môme de son origine dont on ne retrouvait plus de trace certaine après la troisième génération , le désignait comme candidat à la race indigène ? » (Lettres sur Vhist. de Fr. xn; p. 167),

Louis XVI avait été plus forte que les passions des Etats-généraux , dont la transformation en Assemblée Constituante , (1) fut une révolution.

Il est possible aujourd'hui d'étudier dans ses grandes lignes sans « haine et sans faveur , » (2) cette institution qui a traversé les siècles, laissant sur le sol et dans Thistoire, dans les institutions et sur les champs de bataille , dans nos dates néfastes et dans nos jours glorieux , des empreintes qui ne s effaceront pas. Il est facile d'apprécier ce qu'elle a fait pour le développement de la patrie, et les obstacles qu'elle lui a opposés.

Il y a dans cette histoire , deux périodes. On trouve dans la première , que nous prenons à Hugues Capet, deux pouvoirs en présence ; et quoique les droits et les devoirs soient nettement tracés par l'usage, la ligne est souvent franchie ; la France porte momentanément la peine de ces troubles qui finissent pourtant par étendre et assurer le pouvoir de la royauté. La seconde époque est celle qui va de l'avènement du pouvoir absolu et de l'extinction du rôle politique de la féodalité , à la nuit du 4 août, où les privilèges de la noblesse et tous les droits anciens sont abandonnés avec un enthousiasme qui , le lendemain , appela des regrets.

Après la conquête de la Gaule , les terres furent possédées par les vainqueurs. Ce qui s'est passé en Angleterre , en 1066 , permet de supposer ce que notre histoire ne dit pas.

Après Hastings , Guillaume créa 62,400 fiefs , et les

(U 23 juin 1789.

(1) Sine ira et studio. Tacite, annales 1. 1.

donna aux officiers et aux soldats, de son armée. Telle a été l'origine d'une nouvelle noblesse qui pesa sur sa conquête , et s'assimila fort tard à l'élément national.

Il en avait été de même en France. Les Bourguignons reçurent les deux tiers des terres , (1) et Montesquieu dit que « les Francs agirent avec la même modération que les Bourguignons. » (2)

Nous ne devons pas oublier que , « le moyen-âge fut l'ouvrage du ^christianisme mêlé au tempérament des barbares et aux institutions germaniques. » (3)

Il ennoblit le droit 'de propriété et en fit la base stable de l'organisation sociale. 11 créa la hiérarchie qui , laissant à chacun sa place , fait concourir tout le monde à un but commun, qui est la paix, garantie du bonheur. C'est ce que nous voyons encore aujourd'hui dans l'Eglise et dans Tannée, et que l'on essaie vainement de faire naître ailleurs , car « la hiérarchie résulte d'un grand sentiment religieux. » (4)

Il a établi la prééminence de la terre. (5) « Chez les nations modernes et les sociétés antiques , la terre est possédée par l'homme ; dans le moyen-âge l'homme était possédé par la terre. » Aussi donnait-elle son nom et son rang à l'homme; aussi était-elle exempte d'impôts. Elle justifie le pouvoir temporel du clergé , et le mêle à l'administration du royaume. En assurant

(1) Populus noster mancipiorum teriiam et duas terrarum partes accepit. Lois des Bourguignons titre 44 —1 (2) Esprit, livre xx. ch. 8.

(3) Chateaubriand, filudes historiques. 1.

(4) Balzac. Revue parisienne. 1840.

(5) Donoso Cortès. 1. 72.

l'indépendance des Papes , elle leur donne cette autorité dont ils se servirent pour maîtriser les rois et défendre les sujets. L'homme passe f la terre reste : l'homme est le jouet de ses passions ; elle semble , par son immutabilité , protester contre tous les changements , et si le temps qui « va innovant en silence » (1) cherche quelque part un appui solide, c'est en elle, et non en l'homme qu'il le trouve.

A l'avènement de Hugues Capet, la domination féodale s'était régularisée. Le langage est hautain., et la royauté nouvelle doit compter avec ses égaux de la veille. Qui t'a fait comte? disait le roi à Aldebert de Périgord? Qui t'a fait roi? répondait le comte. La situation de la royauté et de la féodalité est tout entière dans ces deux mots.

La lutte est engagée , et toute notre histoire en offre le développement, jusqu'au jour où, après avoir abattu la féodalité, par la main de Richelieu, la royauté l'absorbe dans la gloire de Louis XIV, et épuise ses richesses dans l'éclat de sa cour.

La féodalité fut une nécessité sociale. C'est par elle que s'est formée la société chrétienne et accomplie la révolution bienfaisante qui devait créer la France et constituer l'Europe.

La distinction entre les vainqueurs et les vaincus, persista longtemps. La force l'avait établie, la loi la consacra. Le Frank et le Gaulois ne paraissaient pas avoir la même origine; la loi pénale établit entre eux des distinctions, l'opinion les conserve et la force les

(1) Bacon*

assure. Il y a pourtant des points sur lesquels vainqueurs et vaincus semblent se rapprocher ; et si nous n'avons pas vu dans notre pays l'esclavage douloureux que Rome imposait à certaines de ses conquêtes , c'est qu'elle avait estimé la valeur de nos pères. Les Barbares à leur tour, maîtres par la force , se sentirent inférieurs au point de vue moral , et la religion , en adoucissant leurs mœurs, tempéra leur pouvoir.

La terre faisait leur richesse et justifiait leurs prétentions. Leurs possessions inégales, le nombre de ceux, qui dépendaient d'eux, la valeur personnelle établirent bientôt une hiérarchie, et nous trouvons aux premières pages de notre histoire , le traits distinctifs de tout le moyen-âge : des inégalités légales étroitement rattachées entre elles, pour former un tout homogène et parfaitement organisé.

Dans la nature, l'unité du plan divin repose sur la variété. Il y a entre les règnes une subordination qui se reproduit dans les embranchements, les classes, les ordres, les familles , les genres et les espèces. Ainsi , l'homme uni à l'homme, compose la famille, la tribu, la peuplade et la nation.

Dans la famille, il y a un chef : à côté de lui , celle que de Bonald (1) appelle le ministre, ministre dévoué jusqu'à la mort, aimé jusqu'à l'exaltation , et au dessous, les sujets, pour qui sont dépensés des trésors de sacrifices. C'est par les inégalités que se rejoignent ces trois éléments ; et, la subordination les reliant , fait la force, la joie et la fécondité du foyer domestique.

(!) Législation irimilive. tom. t*

Dans la société, le père devient le roi, la mère, intermédiaire vigilant, devient le ministre , chargé d'exécuter les volontés souveraines , de répandre ce qui émane de la source vive du pouvoir , et de lui rattacher ceux qui sont trop éloignés, ou trop nombreux pour sentir son action bienfaisante. Le moyen-àge a vécu de cette hiérarchie; et si la société moderne a pu se constituer dans des conditions qui donnent à chacun une part plus large de cette liberté , qui, « est le bien de l'individu, et de cet ordre qui est le bien de tous, » (1) c'est à cette môme organisation qu'elle a dû ce progrès. L'ingratitude est impuissante, heureusement , à supprimer l'histoire.

Il y eut autour de la royauté de grands vassaux qui Importèrent ombrage , et qui plus d'une fois, balancèrent son pouvoir. Ils lui devaient foi et honrmage, suivaient le roi à la guerre, et, pour sa défense, armaient et équipaient leurs soldats.

Au dessous, étaient des vassaux secondaires , soumis aux mêmes devoirs à l'égard ' du souverain , et obligés à certains hommages ou services, envers le vassal supérieur. On comptait quelquefois un second , et un troisième rang, et au fond , était le nombre qui n'aspirait pas encore à devenir la force. Tout, en effet, dans son éducation, ses dispositions et ses rapports avec les autres parties de la société, contribuait à le maintenir dans une situation modeste , réservée et inférieure.

Si la société du moyen-âge n'eût été ainsi hiérar-

(1) Pensée citée dans les livres Chinois, et attribuée àCoNFUoius.

chisée, il n'y aurait eu place en elle que pour le despotisme: La distance était trop grande entre les éléments sociaux dont le choc eût été terrible , si aucun intermédiaire ne l'eut amorti.

Ce rôle ne fut pas exclusivement joué par les seigneurs temporels. L'Eglise y '•■ eut sa part, et si elle n'a pas été coupable des tentatives de réVolte dont la féodalité a la responsabilité, elle a exercé les mêmes droits. C'était donc une organisation parallèle à celle de la royauté , qu'elle eut fini par restreindre ou envahir.

Mais, « en France le souverain était la nation jointe au monarque et présidée par lui. » (1) La royauté avait donc les moyens de réduire la puissance féodale , grâce à ce concours. C'est là qu'il est facile de voir combien fut suivie avec persévérance sa politique , et comment , en ramenant tout à l'unité, elle a augmenté sa force , élargi ses frontières, et porté au loin l'influence prépondérante de la France.

Elle avait la conquête pour laquelle les prétextes ne manquent jamais; l'achat que rendirent possible les croisades et les dépenses auxquelles le luxe ou la guerre obligeait ; le don qui prouvait son ascendant et l'attraction qu'elle exerçait, l'acquisition par des mariages et l'on sait qu'elle saisit toutes les occasions et ne s'est pas laissé dépasser à cet égard même par la maison d'Autriche , (2) lat confiscation , lorsque le vassal manquait à ses devoirs et que le jugement

(1) Cahier des Bailliages, 1789*

(2) Un poète avait dit d'elle après 1477!

Bella gérant alii, tu feJix Austria nube, Nam quœ Mars aliis, dat tibi régna Venus.

de ses pairs le déclarait traître , enfin Textinction de la race mâle , après laquelle le dépôt revenait à celui qui l'avait primitivement confié ou reconnu.

C'est ainsi que la grande féodalité a vu son pouvoir se restreindre à mesure que s'étendait celui de la royauté. Il fallut longtemps; mais n'est-ce pas la condition de toutes les choses qui doivent durer ? « La société marche lentement , parce qu'elle ne s'arrête jamais. » (1) Nous savons d'ailleurs que « le temps est le premier ministre de tout pouvoir qui veut le bien, (2) C'est sur lui que nos pères comptaient , et ils ne se hâtaient pas , convaincus que les résultats rapidement obtenus durent, peu-

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