‹ Les éléments de l'ancienne constitution françaiseChapitre 19 sur 40 · XLV · texte numérisé non relu

XLV

(3) Voir Grégoire de Tours. Règne de Chilpéric. M Coquille. Univers, 25 janvier 1859.

ne permettait pas de lever des taxes qui ne fussent consenties. Cette formule protectrice apparaît dès le moment où les communes se multiplient dans le Nord et se fortifient au Midi.

Louis X , dans une ordonnance célèbre , déclare que des tailles nouvelles ne peuvent être levées qu'en cas de nécessité et avec le consentement des Etats. (1) En 1349, Philippe - de - Valois , du consentement des prévôts des marchands , échevins . manans et habitants de Paris, obtient un subside de 6 deniers par livre , sur chaque denrée qui serait vendue dans la ville. Par lettre du 17 février , il proteste que cet impôt n'apportera pour l'avenir, aucun préjudice aux privilèges et libertés des Parisiens. (2)

Pour obtenir ces avantages des sénéchaussées d'Anjou , du Maine , et du bailliage de Senlis , il fallut en 1352 et 1353 , le consentement des trois Etats du pays ; et, le 22 décembre 1355, un édit royal porte qu'il ne pourra rien être distrait de cet impôt, si ce n'est pour la guerre. Des commissaires distincts surveillent cet emploi pour la France et pour les provinces.

L'impôt a un double caractère. Il est temporaire , et il a une destination spéciale. Malheureusement cette double garantie n'est pas plus efficace pour le passé que de nos jours. La guerre passe et l'impôt reste.

Il était d'ailleurs établi d'une tenue des Etats généraux à l'autre. Les Etats ne se réunissent qu'à de longs intervalles, et il arrive ce que raconte Pasquier : (3) « Car

(2) Pasquier. Liv. n, cli. 7.

f3) Liv. n, ch. 7.

comme ainsi soit que le commun peuple trouve toujours à redire sur ceux qui sont appelez aux plus grandes charges, et qu'il pense qu'en descouvrant ses doléances, on rétablira toutes choses de mal en bien, il ne désire rien tant que l'ouverture de telles assemblées. D'ailleurs, se voyant honoré pour y avoir lieu, et chatouillé du vent de ces vains honneurs, il se rend plus hardy prometteur à ce qu'on lui demande; mais ayant une fois promis, il ne luy est pas, puis après, loisible de résilir de sa parole.... Tellement que soulz ces beaux et doux apastz, l'on n'ouvre jamais telles assemblées que le p.euple n'y accoure et ne les embrasse, et ne s'en esjouisse infiniment, ne considérant pas qu'il n'y a rien qu'il deust tant craindre comme estant le général refrain d'iceux, de tirer argent de luy. »

Ces considérations jettent sur les questions d'impôt comme sur les réunions des Etats un grand jour.

Pour juger sainement toutes les questions que soulève l'étude de la féodalité, il ne faut jamais perdre de vue le point de départ.

Les peuples passent par les mêmes périodes de déve-

loppement que l'homme. Ils sont jeunes, mûrissent, arrivent à la vieillesse. Peut-on, quand on est parvenu à un certain point de sa carrière, condamner ce qu'a exigé antérieurement la faiblesse du corps, ou l'inexpérience de l'esprit? Que l'on ne saisisse pas le point exact de cette transition , qu'on n'en découvre pas toutes les phases, nous le comprenons, mais cette impossibilité n'autorise pas à nier la progression. S'indigner plus tard de la faiblesse, des incertitudes, de l'assujettissement des premières années, c'est une folie, quand ce n'est pas uri^ suprême ingratitude,

Jusqu'à la fin du XVI e siècle, les grands peuvent tenir tête à la royauté. Maître de Paris, Henri IV ne les avait soumis que successivement : le duc de Guise en 1594; le duc de Lorraine Tannée suivante; Mayenne, d'Epernon et Joyeuse en 1596. Et Ton sait à quel prix.

Sous Louis XIII, les grands apprirent ce que coûte la révolte. Ils essavèrent encore leurs forces, sous la minorité de Louis XIV, mais dès que le jeune roi règne par lui-même, nous ne voyons que des courtisans. Ce résultat est l'œuvre de' la royauté, qui ga~ gnait et faisait gagner aux communes, longtemps ses alliées, mais bientôt ses sujettes, ce qu'elle enlevait à une aristocratie trop puissante pour n'être pas dangereuse.

Des signes nombreux ne permettaient pas, dès les dernières années du grand siècle, de compter sur une longue paix intérieure. La main qui avait tout soutenu faiblissait; il était facile de s'en apercevoir à l'audace des fausses doctrines et à l'accroissement de l'antagonisme social. On pouvait être sur que dès que cette main serait glacée, le désordre romprait toutes les digues.

On n'a jamais vu, dans aucune époque et chez aucun peuple, un accord parfait entre les membres extrêmes du corps social. Il y a au fond du cœur de l'homme un ferment de jalousie que tout excite. A la première

occasion, au moindre prétexte, ces dispositions se

manifestent d'abord par des plaintes secrètes. Puis la parole devient hardie, l'irritation s'accroît, des pamphlets la propagent et des révoltes éclatent, également funestes à ceux qui les provoquent et à ceux qui y prennent part.

Or, au XVIII e siècle," la noblesse avait, la première, abandonné la religion que le peuple gardait encore comme la maîtresse de la vie. A l'exemple d'une cour où régnaient l'égoïsme et l'immoralité, elle ne s'était plus même souvenue de l'antique devise du chevalier. Son Dieu, elle le niait; son roi, elle ne le voyait plus environné de cette auréole qui inspire le respect; sa dame, elle ne la respectait plus comme le lien aimable de la société , la joie du foyer domestique, la gardienne de la vertu, la mère des jeunes générations et l'inspiratrice des grandes choses. Tout entière à ses plaisirs, elle y voyait le but suprême de la vie : « Les vices d'autrefois étaient devenus les mœurs d'alors ; » (1) et comme le désordre moral amène la dureté du cœur, elle s'habituait à ne rien ménager de ce qui était audessous d'elle , et , à se croire d'un autre « métal » (2) que les autres hommes.

De son côté, le peuple des villes et des campagnes devait bientôt subir l'inévitable contagion de l'exemple d'en haut, et voir s'affaiblir, malgré sa résistance, la simplicité et l'énergie de sa foi. « Quand le peuple a une fois de bonnes maximes, il s'y tient plus longtemps que ce que l'on appelle les honnêtes gens; » (3) mais le souffle insurrectionnel du XVI e siècle n'avait pas passé sur notre société, sans porter les aines à la révolte. Or, nous le savons

« Notre ennemi, c'est notre mviitre » (4)

(1) Quai fuerant vilia, mires sunt : Séxùjuis, opit. 39.

(V bo mot est de Bossuet.

(3) Montesquieu. Esprit v. 3.

f4) Lafontaine. ie vieillard et Vdne.

et le maître c'était le roi, c'était ie prêtre, c'était le seigneur, c'était tout ce qui, représentant une supériorité sociale, imposait un devoir. Le peuple obéissait encore, mais par contrainte. Le respect primitif n'existait plus, et le cœur commençait à n'être pour rien dans sa soumission. Il sentait la force qui lui venait du nombre, et il comprenait que cette force devait être irrésistible, lorsque tout ce qui faisait la protection de l'état social serait détruit.

Les impôts perçus par la noblesse et les privilèges dont elle jouissait devaient alors blesser un peuple qui a toujours cru que « la nature a fait tous les hommes égaux dans la liberté. » (1) Ce trait de son caractère n'est jamais effacé ,. malgré des éclipses nombreuses et souvent durables. Les Français , suivant une remarque fort juste « sont plus avides d'égalité que de liberté. » (2) Or les froissements étant continuels , la révolte devait suivre; et comme tout mouvement populaire est désordonné et dépasse son but , ce ne fut plus une •« émeute , mais une révolution. » (3)

La noblesse avait la première accepté la réforme ; elle jeta la France dans des troubles qui ne purent être contenus que par la main puissante, et réparés que par l'action paternelle de Henri IV.

Plus tard elle s'était enthousiasmée des idées philosophiques; elle applaudissait au Mariage de Figaro, (4) et propageait les volumes de l'Encyclopédie : (5) elle

(1; S'-Thomag (TAquin, Somme. 1. qu. 73.

(2; M mc de Staël et Chateaubriand,

(3; Le mot fut dit à Louis XVI, le jour de la prise de ta Bastille.

encourageait Voltaire dont l'esprit donnait au libertinage une expression séduisante et à la révolte une confiance effrontée. Elle se pressait dans les salons du baron d'Holbach. Elle faisait nne cour assidue au misanthrope éloquent et démoralisateur qui avait écrit le Contrat social et la Nouvelle d'Héloïsc (1) , donnant un aliment à des passions dangereuses, et ébranlant les bases de toute société avec la prétention de les asseoir. Elle semait les vents, est-il étonnant qu'elle ait récolté des tempêtes ?

Malgré tant de fautes il y avait encore des moyens de salut. Mais elle ne sût ou ne voulut pas les employer. Ainsi, la noblesse a préparé elle-même sa chute, et sa part de responsabilité est grande dans les événements qui ont fermé le XVIII e siècle.

C'est à ce moment même , que nous trouvons dans cette manifestation des principes , des vœux et des désirs de la France, que Ton ne saurait trop étudier, (2) un discours où le rôle de la noblesse est sobrement et admirablement tracé : « La noblesse n'est que l'obli-. gation d'être vaillant, magnanime, généreux, et non pas le privilège de charger le peuple du fardeau d'une existence intempérante... Les distinctions , les honneurs sont des avances faites par la patrie au noble, sur la foi de ses aïeux, jusqu'à ce qu'il s'acquitte de ce qu'elle attend de lui, et de ce qu'il lui doit. » (3)

Il y a là un programme dont l'exécution eût honoré la

(1) Les cahiers de 1789»

(3) Discours de M. de Benoit, maire de Alaririguês, ett Auvergne*

noblesse. Elle n'était déjà plus une institution, et, alors comme auparavant, comme aujourd'hui, on rendait à chacun ce qui lui est dû, en répétant ces mots de Pasquier : « Aussi sçay-je bien que tout homme en tout estât, qui fait profession de vertu et de vie sans reproche, est noble sans exception. » (1)

Si , à l'exemple de Louis XVI , la noblesse avait compris ses devoirs , la réforme se serait accomplie par l'initiative de la royauté. Le mal que nos imperfections, nos faiblesses et nos passions font naître, et entretiennent au sein de la société n'est pas incurable , et

toute autorité légitime établie pour les gouverner a une puissance qui corrige et qui sauve. Mais le salut ne sort que du concours des volontés.

Un homme suffit quelquefois pour « donner le branle », (1) mais il reste impuissant, quand il n'a pour lui que la raison ou la force. La raison tombe devant la passion et la force devant l'inertie. lies peuples qui ne font rien pour leur salut, ont alors les destinées qu'ils méritent , et sortis de la voie traditionnelle où ils avaient trouvé la paix, ils vont d'erreurs en erreurs, ils s!épuiaent dans des tentatives stériles où dangereuses, jusqu'à ce que leurs fautes les précipitent, ou qu'une main libératrice les rende à eux-mêmes.

Que nous aurait-il fallu dans nos épreuves ? Ce que Pasquier prétend n'avoir jamais manqué â la France dans le passé. « Le royaume estant au dessouz de toutes affaires, le temps a toujours enfanté quelque braves priii-

(1) Recherches, liv. il ch. 13

(2) Montaigne.

ces et seigneurs quasi pour relever, à point nommé, la grandeur de ceste nostre monarchie. » (1)

Ce n'est pas pour ramener le passé tout entier que ces hommes se produisent, ou que le vœu des nations les appelle. Il y a toujours deux parts à faire dans les institutions : ce qui est périssable et passager , ce qui est stable et immortel. Les créations de l'homme passent : les principes restent. Les progrès accompagnés ou suivis de révolutions , ne font que rendre plus éclatante leur vérité , comme, après les orages, brille avec plus de splendeur le soleil. Il faut voir le passé sans enthousiasme et sans prévention. Il a eu ses grandeurs; nous aurions dû être jaloux de les conserver. Il a eu ses faiblesses; il était de notre devoir de les repousser. Nous aurions aussi accordé notre intérêt avec

la justice, et, plus sages, nous aurions été moins malheureux.

(\.) Recherches, liv. n, ch. t.

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