LA GUERRE
S'il est un problême terrible , parmi ceux qui sollicitent l'esprit de l'homme , c'est celui de la guerre. Il se pose dans l'histoire de tous les peuples et offre aux méditations des penseurs, comme aux plaintes des philanthropes, d'inépuisables sujets.
La guerre est entrée dans le monde dès le berceau de l'humanité. Le premier fratricide devint le prélude et l'exemple de ces affreuses collisions qui méritent le même nom, qu'il s'agisse d'un -homme ou d'un peuple.
Une guerre est une destruction. L'homme et ses œuvres y périssent, et cependant on a dit que la guerre est divine. (1) Oui, elle est divine , comme la peste, les inondations et les autres fléaux. Seulement, les dévastations qui résultent des forces aveugles de la nature n'engagent aucune responsabilité. Elles frappent où il plaît à Dieu de porter leurs coups pour améliorer , corriger , punir ou ramener, car il y a toujours dans ce qui vient de Dieu , miséricorde à côté de justice.
Les guerres sont le fait de l'homme. « Dieu est le créateur de la guerre , l'homme est le créateur des
(I; « La guerre est divine en elle-même , puisque c'est une loi du monde. » (de Maistrb, Soirées, ch. n. p. 33.)
•guerres. » (1) Dieu envoie la guerre à ceux qui l'ont méritée. Que l'homme agisse avec réflexion, ou par une de ces inspirations dont on cherche la cause même après que les effets ont disparu , il reste toujours responsable. Si c'est la justice de Dieu qui passe par la volonté de l'homme , il peut sortir de cette mort une vie nouvelle , et c'est le fait constant que présente l'histoire de tous les peuples. C'est ce qui explique pourquoi le meurtrier est abhorré et puni , le guerrier exalté et récompensé. C'est ce qui permet d'affirmer, quelque étrange que puisse paraître l'assertion , que la guerre unit plus qu'elle ne divise, produit plus qu'elle ne détruit , féconde plus qu'elle n'épuise.
Si la France eut été païenne , combien de fois, de 481 à 1789, eut-elle pu, à l'exemple de Rome , fermer le temple de Janus ? La guerre d'invasion lui donna un territoire. La guerre de défense le lui conserva , la guerre de conquête l'agrandit. Le vainqueur prit une partie des terres et les fit cultiver par ceux dont les ancêtres les avaient rendus fécondes , et sur lesquelles ils répandaient eux-mêmes leurs sueurs, pour d'autres maîtres.
Ainsi se forma en France une caste que nous retrouvons chez tous les peuples primitifs , et dont le moyen-âge présente, dans plusieurs Etats , en Europe , le rapide accroissement et la brutale prépondérance. Elle avait exclusivement le droit de porter les armes, et de verser son sang dans un intérêt particulier ou général. Elle se composait des Gaulois et des Germains
(1) Donoso Cortês, 1. 144*
dont on pouvait dire également : « Prompts au combat , ils marchent droit à l'ennemi, et l'attaquent de front sans s'informer d'autre chose. » (1) Elle avait le sentiment de sa supériorité et obéissait à ce ressort puissant que Montesquieu croit nécessaire au gouvernement monarchique , Yhonneur, qu'il définit étrangement : « le préjugé de chaque personne et de chaque condition. » (2)
C'est par l'honneur que vivait la noblesse , c'est par l'honneur qu'elle a puissamment atténué les excès de ses privilèges , c'est par l'honneur qu'elle a rendu à la France des services qu'un sentiment égoïste 'risquait de renfermer dans la limite étroite d'un intérêt de caste. La noblesse était, par ses aspirations et ses intérêts, l'antagoniste de la royauté. Supprimez en elle ce sentiment de l'honneur , la royauté reste isolée , sans force pour se défendre, sans confiance pour remplir sa mission. Si « tout prospère dans une monarchie où l'on confond les intérêts de l'état avec ceux du prince , « (3) tout au contraire y dépérit , lorsqu'on les sépare, et que chaque partie de la nation consume ses forces à la recherche d'un but particulier.
Ce sentiment de l'honneur plus puissant que les intérêts , les haines et les rancunes , a fait concourir la noblesse à la grandeur nationale. 11 a formé un corps que la tradition nourrissait des plus nobles instincts. L'habitude des combats ne rendait pas insensible
(I)Strabon!. 4.
(2) Esprit des lois, liv. in, ch. G.
(3) Labruyère, du Souverain.
l'homme vêtu de fer. Il savait dans son château et â la cour, montrer que le courage n'exclut pas la galanterie, et que les grands coups d'épée n'éteignent pas le respect et la pitié pour ce qui est faible et vaincu.
On se battait corps à corps, et la victoire restait à l'habileté, au courage , à la force. On fait aujourd'hui manœuvrer des masses avec une précision mathématique. Elles se tuent sans se voir, et la victoire est moins due au nombre d'ennemis abattus, qu'à l'importance des positions prises. « Vaincre, c'est avancer » (1) a dit un des réformateurs de l'art de la guerre. C'est plus vrai encore aujourd'hui qu'autrefois. Nous ne pouvons croire entièrement au* forfanteries des Grecs et des Romains (2) à l'égard de leurs ennemis, qui auraient peut-être le droit de répondre :
Avec plus de raison nous aurions le dessus.
Si mes confrères savaient peindre. (3)
Nous ne voulons accepter ni les chiffres des champs Catalauniques, (4) ni ceux de Poitiers, (5) mais certainement aucune de nos grandes tueries , avec les masses d'hommes poussées de nos jours les unes contre les autres, n'a pu approcher de. l'épouvantable massacre de quelques-unes des anciennes batailles, et Montesquieu a pu dire avec raison :
(1) Frédéric ii, de Prusse.
(2) Notamment pour Marathon et pour la défaiic de Ti
A M I 11A11 I I tin
par Lucullus.
(3) Lafontaine. Le lion abattu par l'homme.
grane
« La destruction des hommes opérée • par les armes des Romains est vraiment effrayante. » (1) •
Dans le moyen-àge , les hommes engagés étaient peu nombreux. On assiégeait une place, on tenait pendant plusieurs semaines la campagne avec quelques soldats. S'il en avait été autrement, les guerres continuelles, que la Trêve de Dieu et la Quarantaine-le-roi furent impuissantes h conjurer, auraient affamé et dépeuplé la France.
Au XVII e siècle, commencent les grandes armées. Louis XIV n'a pourtant que 20,000 hommes quand il passe le Rhin, et c'est avec une armée qui dépasse à peine ce chiffre , que Turenne fait ses deux magnifiques campagnes de 1674 et 1675. Au XVIII e siècle, nous fîmes de plus grandes dépenses d'hommes et d'argent. Nous nous fîmes battre à Rosbach en 1757 avec 50,000 hommes, et à la fin de la guerre de sept ans , une de nos armées en Allemagne en avait cent mille.
Sous la république et sous l'empire, on a poussé en avant des masses; et aujourd'hui, si l'on ne s'arrête pas, les nations tout entières seront sous les armes, et nous reviendrons à cet état des hordes barbares émigrant tout entières, pour piller ou pour conquérir. (2)
« En France, le service de l'homme était volontaire; l'impôt, dans une partie du royaume et pour une partie des citoyens, était fait sous la forme de don gratuit, car
(1) Esprit, liv. xxiii, ch. 19.
(2) En 1875, l'armée se compose en France de 1,700,000 hommes et les deux budgets de la marine et de Ja guerre s'élèvent à 665 millions.
L'Europe a sous les armes 9,330,000 hommes et le budget de la guerre est de 3,442,000,000.
la France était, de tous les pays de l'Europe, celui qui avait le plus retenu des institutions naturelles de la société. » (1)
Sous nos premiers rois, les possesseurs de bénéfices qui formèrent la noblesse, et les hommes libres, possesseurs de terres, furent seuls admis au service militaire. Les pauvres n'étaient pas soldats. Des ca'pitulaires de Charlemagne (2) convoquent en Yost> tout homme libre possédant de trois à cinq manses. (3) Mais ce privilège s'affaiblit après le grand empereur. En principe, tous les hommes de l'armée sont dans la truste du roi. (4) Le roi, dont la plus belle attribution est le commandement militaire, regarde tous ceux qui combattent sous ses ordres, comme des compagnons et des fidèles. (5) C'est le point de départ d'une confraternité qui se fortifiera de siècle en siècle, Est-il possible de mieux marquer le privilège?
Peu à peu, l'armée perdit ce caractère. Chaque vassal fut obligé de fournir, pendant un nombre déterminé de jours, des soldats en proportion avec l'étendue de ses domaines. Chaque ville, chaque bourg eut son contingent; la solde fut établie par Philippe II, après Bouvines, (6) puis par Charles VII, lorsque les Etats eurent voté, sur sa demande, 1,200,000 livres, dont il fit une rente perpétuelle pour le paiement de sa gendarmerie. (7)
(1) De Bonald. Opinion sur le cadastre. 1817.
(2) 807 et 812.
(3) La manse était d'une valeur de 10 sols, environ 440 fr,
(4) Fidèle admis à la table du roi.
(5) Auguste Vitu. Histoire civile de V armée, (6; 1214.
(7) Etats de 1439.
L'invention de la poudre changeant toutes les conditions des combats , la constitution de l'armée dut subir une modification profonde. Par un sentiment plus honorable que juste, la noblesse ne voulut pas, pendant longtemps, se servir de ces armes a avec lesquelles un poltron peut de loin tuer le plus homme de cœur. » (1) Il en résulta pour elle des pertes sensibles, et pour la France, des défaites. Il y avait dans le sentiment chevaleresque une exagération qui s'élevait à l'héroïsme et confinait à la folie. On devient à cette condition capable des plus grandes choses, mais on risque, tout en gardant sa gloire, de compromettre ce que l'on aime , et de perdre ce que l'on défend.
Il faut donc savoir se plier au changement. Résister à une modification, quand elle est nécessaire, vouloir ressusciter ce qui est justement tombé, c'est une folie. Aussi ne pouvons-nous qu'applaudir, quand Monta- Jembert écrit : « Oui, on aura beau faire, le moyenâge est et restera l'âge héroïque de la société chrétienne. Mais n'ayez pas peur : on n'y reviendra pas. Vous, ses panégyristes aveugles, vous l'essayeriez en vain, et vous, ses détracteurs aveugles, vous redoutez puérilement un danger chimérique. Nul ne saurait confiner l'homme dans son berceau , Ou l'y retenir. » (2)
La noblesse ne payait pas d'impôts, et donnait son sang. Elle l'a généreusement répandu pour faire, sous les ordres des rois, cette carte de France que des victoires ont étendue et que, jusqu'à nos jours, des défaites n'avaient pu entamer.
(1) MEZERAy. Règne de François /" (V Moines d'Occident, I.
La vieille noblesse a sa place dans l'armée. Elle y était prépondérante autrefois. 'Lorsque les charges devinrent vénales, concurremment avec la bourgeoisie qui s'élevait par la robe et par l'épée, comme à Rome, on passait du peuple dans les rangs des chevaliers, (1) elle y acheta des régiments et des compagnies, imprévoyante pendant la paix, toujours brave devant l'ennemi, toujours jalouse de son honneur et de celui de la France.
A notre époque de nivellement, les vieux noms rajeunissent leur gloire, des noms nouveaux surgissent, et dans cette heureuse alliance du passé et du présent, nos destinées trouveront peut-être leur avenir.
Le principe hiérarchique qui a fait la force du moyenâge est vivant dans l'armée. Cette subordination régulière, cette obéissance passive, cette abnégation de la volonté devant l'autorité, sont un grand exemple au sein de notre société, d'où le respect a été banni par la Révolution, qui est « la destruction sans reconstruction, le dévêtissement de l'humanité. » (2)
Longtemps instrument de conquêtes, l'armée devrait être uniquement aujourd'hui, la protection de l'ordre à l'intérieur, et, au dehors, la défense de l'intégrité des frontières et d'une légitime influence. Le sentiment du devoir l'anime, la volonté du sacrifice la rend prête à tout, et si la vertu militaire active et retentissante a fait notre passé, c'est à la vertu passive et modeste à préparer notre avenir.
Cl) Hor. Ep. i. i. vers. 58. Pline, xxxn. 2.
(2) Prqudhon. Confessions d'un révolutionnaire.
Une grande question se rattache à celle de la guerre : c'est celle de la population. L'homme a reçu dès le premier jour un ordre : « Crescits et multiplicùmini et neplele terram » (1) Tout ce qui s'oppose à l'accomplissement de cette loi, sera criminel, qu'il s'agisse de la limite posée à la fécondité du mariage, ou de ces terribles moissons humaines que fait la guerre.
Et pourtant , chose remarquable ! les guerres qui frappent surtout la jeunesse , et qui enlèvent à l'humanité ce qu'un éloquent Athénien (2) appelait son printemps, n'opèrent que des diminutions momentanées. La moisson sanglante enlevée est presque instantanément remplacée par des promesses abondantes. H'est pour nos générations , l'histoire du rameau sacré :
... Uno avulso non déficit aller. (3)
Nous n'avons pas de moyens d'information suffisants polir la plus grande partie de notre histoire , parce que les recensements généraux n'ont pas été faits, ou ne nous sont pas parvenus; mais malgré les disettes, les pertes, les guerres, la population a suivi presque constamment sa marche ascendante. Nos ancêtres croyaient qu'il « y a place pour tous au banquet de la vie; » (4) et ce que la guerre enlevait au foyer domestique , y était promptement remplacé.
Après Louis XIV et ses guerres, dont la dernière fut aussi malheureuse que juste , la population de la France était loin d'avoir diminué ; et comme « c'est par
Cl) Genèse, i. 28.
(2) l J ÉHICLÈS.
(3) Virgile, Enéide, vi. 143.
(4) On sait que Malthus a dit le contraire.
le nombre de leurs sujets que la grandeur des rois se mesure, /> (1) on comprend ce qu'était celle de Louis XIV. Sur soixante-trois millions d'habitants que renfermait l'Europe, la France en comptait dix-neuf, ou 31 0/0. Nous étions à la tête, nous ne venons aujourd'hui qu'au troisième rang.
Ce rang , le garderons nous ? L'Autriche nous égale , l'Angleterre se rapproche et l'Allemagne s'éloigne. Sur cent mariages elle a quatre cent soixante enfants , et nous qui , au dernier siècle , dépassions encore quatre cent cinquante , nous n'atteignons pas trois cents. Ainsi notre population serait doublée en cent soixante-dix ans , celle de la Russie , en soixante-six , celle de l'Angleterre , en cinquante-deux , celle de l'Allemagne , en quarante-deux.
Cette statistique porte son enseignement. Elle renferme nos destinées.
L'esprit militaire, l'élan, la spontanéité, le courage souvent téméraire mais qui est aussi, qui est surtout « l'énergie combattant pour l'équité , » (2) ont été, de tout temps, le trait distinctif de notre nation. Tout le moyen-âge l'a proclamé. Les temps modernes en gardent d'impérissables souvenirs , et , de nos jours, de sanglantes défaites ont laissé intact notre renom militaire.
On a dit , il y a peu (Je temps , (3) que « la France seule faisait la guerre pour une idée: » cela est vrai. Les expéditions aventureuses plaisent à son imagination. L'inconnu exerce sur elle une fascination trop
(1) Vauban , Mes Oisivetés.
(2) Cigéron , De officiisj i.
(3) Napoléon m, à l'occasion de la guerre du Mexique.
souvent irrésistible. Nos ancêtres, les Gaulois, allaient vers l'Orient , laissant partout , sur leur passage , des traces de leur bravoure et des preuves de cette audace qui leur faisait craindre seulement que « le Ciel tombât sur leur tête. »
Pendant une période de près de 200 ans, avec plus de raison, et sous l'inspiration d'une pensée autrement féconde , les Français ont couru , à travers de grandes distances, sans route sur le continent, presque sans vaisseaux sur les mers , avec des foules pius enthousiastes qu'organisées, à la conquête d'une terre sanctifiée par la vie et par la mort du Christ. C'est sur notre sol qu'est née la pensée des Croisades, c'est sur notre sol qu'elle a porté ses plus beaux fruits.
Au cri de Dieu le veut! l'Occident s'élance vers l'Orient: en 1095, en 1147, en 1187, en 1248, en 1268 , la France accomplit d'héroïques exploits. Elle acquiert une gloire que les années , l'indifférence , l'oubli de notre mission , n'ont pu affaiblir. « Aussi le nom de Frank est-il devenu un éloge , et si parmi les Bretons, les Anglais ou les Italiens, nous remarquons des gens de bien , nous croyons leur faire honneur en disant que ce sont des hommes Franks. » (1)
C'est un précieux héritage. Pourquoi serions-nous assez peu amis de nous-mêmes pour ne pas l'accroitre , assez criminels pour le laisser dépérir?
Il est du devoir de l'homme de ne pas faire la guerre injustement. Il est de l'intérêt des peuples de ne pas la laisser naître d'un caprice.
(1) Guibebt de Xo-jEst. G?$ta bâ per Franco*.
Les Croisades avaient un grand but et une noble inspiration : bien qu'elles paraissent devoir uniquement satisfaire la foi religieuse des peuples et des rois, la France et le moyen-âge en ont retiré des avantages qu'ils ne poursuivaient pas (1) et qui ont puissamment contribué à leur grandeur.
« Les Seigneurs ainsi que les Rois, en faisant leurs préparatifs de guerre, ont tout créé; car ils ne pouvaient, par suite de la guerre, détruire que quelques récoltes dans quelques localités, incendier quelques chaumières ou quelques charpentes de châteaux ; enfin si la guerre détruit quelques richesses créées, elle est le principe le plus actif de leur création primitive, » (2)
Si les Croisades ont été des guerres exceptionnelles , si les fatigues, la faim, la peste, les combats, ont multiplié les victimes, elles ont amené de larges compensations. Toute idée généreuse reçoit sa récompense , et Ton peut dire que la mort enfante la vie. Toute . faute , quand elle est expiée , disparaît , et ce n'est pas sans raison qu'on a défini la guerre: « Un bain salutaire où se retrempent et se régénèrent les nations. » (3)
La foi surexcitée a donné une vie plus puissante à la société civile et à la société religieuse.
La supériorité du christianisme sur la religion dé Mahomet , manifestée par la valeur , sinon par le succès, a retardé ou évité des catastrophes dont un fanatisme aveugle menaçait l'Europe.
(1) Excepté pourtant Urbain n, qui considérait les Croisades comme un moyen de mettre fin aux guerres privées.
(2) Rubichon. De l'action du Clergé dans les sociétés mo Urnes, p. 165.
(3) Bossuet. Politique tirée de l'Ecriture Sainte.
La domination morale de l'Occident sur l'Orient, n'a plus été mise en doute , et l'on a pu croire que le « camp Turc » (1) ne serait pas longtemps assis sur la terre d'Europe; en tout cas, on Ta restreint, et les efforts faits en 1572 et en 1681 , n'ont pas été plus heureux que la résistance de 1821 à. 1832;
La royauté a vu croître au dehors son prestige ; au dedans elle a fait des conquêtes qui ne lui ont rien coûté;
La féodalité a gagné en gloire ce qu'elle a perdu en pouvoir;
Les communes se sont fortifiées au Midi , formées au Nord, diciplinées partout, sous la main des rois; L'esprit national s'est développé, et le nom de France a signifié courage et loyauté;
Les connaissances géographiques se sont étendues. Toute découverte en ce genre facilitant les rapports des hommes, amène des échanges, augmente la production , excite l'art , développe le commerce , offre . des aliments à l'histoire , échauffe la poésie et multiplie les œuvres;
Des principes plus doux du droit des gens, des mœurs plus polies, sortent de -l'habitude des combats , qui, en éteignant momentanément toute sensibilité, lui donnent , en réalité , plus de délicatesse ;
L'émulation nait du contact avec une culture et des mœurs différentes ; elle s'attache à tout : à la religion , à la politique , à l'état social , aux lettres , aux sciences, aux arts, à l'agriculture, à l'industrie,
fi) De Bonald, Législation primitive.
au commerce. Comme « toute terre ne porte pas toute chose » (1) on trouve ailleurs ce qu'on cherche vainement chez soi.
Nous ne croyons pas assurément que l'homme doive rechercher la guerre, et acheter à ce prix des progrès, fussent-ils encore plus séduisants et plus féconds. La guerre est un mal, et il n'est pas permis à l'homme de se prêter au plus petit mal , même pour arriver au plus grand bien. Mais lorsqu'un ensemble de circonstances rend la guerre inévitable , c'est à lui d'en tirer le meilleur parti. On a dit, en parlant des Croisades : « Sans ces guerres saintes , toute la race humaine serait encore , de nos jours , dégradée jusqu'aux plus profonds abîmes de la servitude et de la barbarie. » (2) Cette exagération ne doit pas nuire à la vérité, ni faire méconnaître d'incontestables bienfaits.
Les rois qui ont eu la gloire de les concevoir , d'accord avec la Papauté, et les seigneurs féodaux qui les ont exécutées avec le concours des peuples , ont doté notre patrie d'incontestables progrès. Elles ont été , particulièrement utiles par leurs conquêtes morales , celles qu'on ne perd pas.
Les modifications que la composition de l'armée a subies et l'emploi d'armes nouvelles , n'ont pas altéré son esprit. Les mercenaires ont malheureusement donné à la guerre un caractère de destruction qui l'a rendu effrayante et cruelle pour ceux-là même quj devaient se croire à l'abri de ses coups. Auparavant
(U Non omnis fert omnia tellus. Virgile, Géorgiques. (2) Quaterly Revieiv, 7 septembre 1819. p. 456.
les troupes licenciées avaient été le fléau des populations. Il fallait se mettre- en défense contre ceux que Ton soudoyait, car ils étaient les ennemis de ceux-là même dont ils défendaient la cause. Mais dès qu'il y eut une armée régulière et permanente , Pesprit de dévouement , de confraternité et d'honneur se développa et se transmit.
Rien ne nous est cher comme la vie, bien de.
Dieu ; rien ne nous est cruel comme la mort , mal de Phomme.
Le soldat est pourtant toujours prêt à ce* suprême sacrifice. Par habitude, par nécessité, par vertu, il subit le travail , il affronte le danger , il supporte les fatigues, il court à la mort.
Privé de sa famille , éloigné de ceux qu'il aime , il trouve dans ses camarades Paffection dont il a besoin ; et dans son régiment , le cercle plus étendu , mais non moins sacré, du foyer paternel. Il jouit de, ses triomphes , il pleure de ses défaites , il est jaloux de sa gloire. Il parle du passé comme s'il l'avait vu , de l'avenir comme s'il lui appartenait. « A Fontenoy , nous disait , il y a longtemps , un mousquetaire de Louis XVI, nous fûmes très brillants; » et comme , rapprochant les dates , nous paraissions croire à une erreur que le respect pour un grand parent ne nous permettait pas de signaler: je dis nous, reprit-il, parce que notre compagnie y était. Les compagnies ne meurent pas. »
Le sentiment de l'honneur était traditionnel. Il allait du maréchal de France au dernier soldat. On en faisait souvent une fausse application, mais il
était le nerf de la discipline et l'inspiration guerrière.
Il vivait surtout dans la noblesse territoriale, et même dans cette noblesse « à faire rire » (1) en faveur de laquelle , de 1693 à 1709 , quarante mille titres furent créés pour de l'argent.
Le livre de la noblesse n'était pas un livre fermé. Il s'ouvrait , tous les jours, pour recevoir d'autres noms. Malheureusement, ce n'était ni la vertu, ni la valeur qui distinguaient toujours les nouveaux venus. Il suffisait qu'ils payassent l'impôt sur la vanité. On se
faisait un % devoir d'imiter ceux dont on devenait régal. Pourquoi voulut-on aussi en reproduire la vie libre, les inconséquences et même les ridicules ?
La hiérarchie féodale ne dépendait pas des titres. Ces titres ont, excepté celui de baron, une origine latine. Sous Auguste , il y eut des comtes formant son conseil , et leur nom devint , sous Constantin , une dignité. Après la conquête , le territoire fut divisé en duchés subdivisés en comtés. Sous Charlemagne, les chefs militaires , préposés à la garde des frontières , prirent le titre de marquis, ou gouverneurs des Marches.
La première création régulière d'un marquisat est de Louis XII. (2) Il fut héréditaire, comme les autres, et Charles IX établit qu'en l'absence de mâles, les possessions devaient faire retour à la couronne. (3)
Richelieu en prodiguant le titre de marquis l'avilit; sous Louis XIV la vénalité le rendit accessibles à tous.
(1) Volïaire, Siècle de Louis XI P*
(2) 1509, en faveur d'un seigneur de Trans.
13; Ordonnance de 1564.
Aussi Molière ne fait guère figurer sur son théâtre, pour les livrer au ridicule, que des marquis. Sous Louis XV, la confusion régna sur les titres; et, daaer les familles nobles, celle-là les eut, qui eut la vanité de s'en parer ou de les payer.
La noblesse avait cessé d'être une institution : en perdant le pouvoir, pourquoi ne garda-t-elle pas la vertu?
Montesquieu approuve la vente de la noblesse : « L'acquisition que Ton peut faire de la noblesse à prix d'argent,- encourage beaucoup les négociants à se mettre en état d'y parvenir. » (1) Il le disait particulièrement de la noblesse de robe qui se formait par l'acquisition des charges de justice.
Il y avait une autre noblesse. Elle était viagère et formée par des ordres de chevalerie : l'Etoile, (1351) du roi Jean; S l -Michèl, (1469) de Louis XI, qui, plus bourgeois que seigneur « naturellement amy des gens de moyen estât et ennemy de tous grans qui se pouvaient passer de luy, » (2) voulait s'attacher ceux qui le servaient; le S-Esprit (1578) de Henri III; S l -Louis, (1693) par lequel Louis XIV récompensa le mérite des officiers, et dont Napoléon a dit : « Jamais Louis XIV n'aurait pu soutenir avec avantage la lutte contre l'Europe coalisée, lors de la guerre de la succession, s'il n'avait eu à sa disposition la monnaie de la croix de S'-Louis. » (3)
Les grandes âmes ne font pas, sans doute, leur
(1) Esprit, liv. xx, cil. 23.
(2) Comines , i* p* 84.
(3) Au Conseil d'Etat, à propos de la Légion d'honneur. 1802.
devoir pour une récompense, mais on connaîtrait peu l'homme, si on ne voyait pas combien ces distinctions, quand elles ne sont pas prodiguées ou jetées à des indignes, exercent une influence puissante et féconde.