‹ Les éléments de l'ancienne constitution françaiseChapitre 22 sur 40 · L ESCLAVAGE ET LE SERVAGE · texte numérisé non relu

L ESCLAVAGE ET LE SERVAGE

Il y avait , dans la société antique , une maxime odieuse qu'elle pratiquait avec toute l'énergie de l ; égoïsme. « Le genre humain vit pour quelques-uns. » (2) La nation se composait d'hommes libres et d'esclaves ; et parmi les hommes libres, la domination appartenait à quelques-uns ; les autres devaient obéir. Opprimés , ils opprimaient à leur tour.

La force avait fait des maîtres et des esclaves. C'est par la force , que les deux éléments aristocratique et

démocratique cherchèrent à s'équilibrer d'abord . à se dominer ensuite. Il en résulta des luttes sanglantes, et l'empire ne les fit cesser à Rome , qu'en supprimant ceux qui le gênaient.

L'esclave n'était pas même un homme. C'était une

(1; Augustin Thierry. Essai sur le Tiers-Elat, i. p. 10L (2) Humanum paucis vivil genus, Lugain.

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chose , et son nom le disait : (1) Les plus grands génies de la Grèce avaient proclamé la nécessité de l'esclavage. Platon trouve (2) qu'il y a quelque difficulté à justifier ou à condamner l'usage des esclaves. Aristote croit l'esclave une variété inférieure de l'espèce , et il veut prouver, en ne lui reconnaissant aucune vertu propre , qu'il est ainsi par nature. (3)

Cicéron s'excuse d'être sensible à la mort d'un esclave. (4) Sénèque , qui mourdt au moment où S-Pierre et S l -Paul enseignaient à Rome la doctrine nouvelle, (5) marque la transition. Il constate l'opinion publique : « autant d'esclaves , autant d'ennemis. » (6) Et cependant, il s'écrie : « Ils sont esclaves ? mais ils sont hommes ; »

(7) il se plaint du sort qui leur est fait , qui abaisse en eux là condition humaine , et il formule ainsi la règle .de conduite pour ses amis : « Sic cum inferiore vivas, quemadmodum tccum superiorem velles vivere. »

(8) Mais les interprêtes de la loi ne suivaient pas les philosophes, et le jurisconsulte Paul a écrit : « Une tête d'esclave n'a aucun droit , elle n'a ni nom , ni cens, ni tribu. » (9).

Quand l'esclave est vieux et malade , il y a dans le Tibre une île où on le jette, pour n'avoir pas la charge de le soigner, ou l'ennui de le voir mourir.

(1) Mancipium.

(2) Lois, liv. vi.

(3) Politique, i. ch. i.

(4) Lett. à Attic. 1. 12.

(5) 65 ap. . J .-C.

(G) A Luc. 47.

(7) Servi sunt? Imo homines. Episl. ad Luc. 47.

(8) Ici. ib.

(9) De Servis.

Dans la Gaule, l'esclavage . s'adoucit de bonne heure», grâce au christianisme. S l -Paul avait dit: a Vous êtes tous enfants de Dieu par la foi qui est en J.-C, car vous avez été tous revêtus de J.-C; il n'y a plus de Juif , ni de Grec , il n'y a plus d'esclave , ni d'homme libre ; il n'y a plus d'homme , ni de femme , mais vous n'êtes tous qu'un en J.-C. » (1) Cette égalité était un scandale pour les païens , et peut-être ne fut-elle pas étrangère à la persécution pour laquelle tout le monde était d'accord , à Rome et dans les provinces , les empereurs et le peuple, les philosophes sceptiques et les ignorants crédules.

Les chrétiens mettaient ces principes en pratique, au risque de compromettre leur fortune , ou de provoquer la persécution. Hermès , préfet de Rome, sous Trajan , embrassa le christianisme avec sa femme , et affranchit 1250 esclaves ; Chromatins , préfet sous Dioclétien , 1400 ; Mélanie , 8,000. Ovinius , martyr des Gaules, 5,000. (2) Et combien d'autres exemples on pourrait citer , sans compter ceux que l'humilité a cachés aux contemporains et à l'histoire !

Les affranchissements permettent de' comprendre ce qu'était la fortune de certains hommes , et le nombre des malheureux qui gémissaient sous la dure oppression du maître. D'après Pline (3) et Athénée (3) plusieurs Romains possédaient , non pour l'usage , mais

(t) Aux Galales, in , 26, 27.

Aux Corinthiens, xn, 13.

Aux Colossiens, ni. 2.

(2) Voir les Acla Sanclorum,

(3) Hist. nat. liv ; 23.

(4) Souper, liv. vi.

pour l'ostentation , jusqu'à dix mille et vingt mille esclaves.

L'Eglise se montra , comme toujours , sage et prévoyante. En apparence , elle est peu favorable à l'émancipation de ceux qu'elle avait pourtant relevés à leurs yeux , et dans l'opinion de leurs maîtres. (1) Elle voulait que îa liberté ne fut pas donnée imprudemment. L'esclave devait recevoir un pécule. Plus d'une fois, elle suspendit l'effet des testaments qui ordonnaient , sans précaution, un nombre considérable d'affranchissements ; elle s attribua la possession de ceux qui avaient reçu un bien dangereux, jusqu'au moment où il serait pourvu à leurs besoins , et où la misère ne pourrait faire d'eux un danger pour la société.

Pendant plusieurs siècles, les conciles témoignent de cette sollicitude. lis veulent que l'esclave soit bien traité , instruit des vérités religieuses et rendu à la liberté. (2) Ils vont plus loin : ils ordonnent de réprimer par les censures ecclésiastiques ceux qui veulent soumettre à quelque genre de servitude des esclaves affranchis dans l'Eglise , ou recommandés à l'Eglise par testament. (3) Touchante sollicitude dont les classes laborieuses ont perdu le souvenir reconnaissant, mais qui reste inscrite dans des monuments si nombreux, qu'il n'est pas possible de la nier !

L'esclavage est la condition d'existence de toute société qui n'est pas chrétienne. Les Juifs eux-mêmes

(1) On ne trouve pas dans les nombreux Conciles de la Gaule, pendant les cinq premiers siècles, la condamnation de l'esclavage, mais la recommandation d'en atténuer les effets.

(2) Voir Labbe. 2° Concile d'Arles c. 30, 32, 34.

(3) 1 er Concile d'Orange en 441. 7 e canon.

avaient dû le subir, mais la loi de Moïse en avait adouci l'usage, en obligeant le maître à une émancipation périodique , et en prescrivant de fournir un viatique à l'affranchi. (1)

Partout ailleurs , cet abus naturel de la fprce est sans contre - poids. Les maîtres y trouvaient trop d'avantages pour ne pas le défendre , et les esclaves étaient trop opprimés ou trop abaissés, moralement, pour se prévaloir de leur nombre. Il y a pour cette inégalité odieuse , une raison politique et sociale. « La théorie de la souveraineté du peuple n'est que la théorie de sa servitude. C'est ce qui rendait l'esclavage nécessaire dans -les gouvernements anciens, et spécialement dans les républiques. Il servait à tranquilliser l'orgueil des citoyens et à les maintenir dans la dépendance , en les abusant sur leur véritable condition ; ils s'imaginaient être libres , en voyant audessous d'eux une servitude plus profonde. » (2)

Si les peuples chrétiens ont accepté ou maintenu l'esclavage à leur profit , ils ont fait preuve d'une inconséquence trop habituelle à l'homme pour qu'on s'en étonne. Mais cette violation de la loi divine appelle le châtiment. Les Etats où l'esclavage existe , ne peuvent avoir, de nos jours, qu'une existence restreinte.

L'esclavage, adouci ou diminué dans la Gaule , sous l'influence du christianisme , aurait été aggravé après la conquête, si les Francks vainqueurs n'avaient été vaincus par la religion. La société se transforme, l'homme

(\) Deulâronomc, eh. xv. 12, 13, li.

(2) Lamennais, Essai, ch. x f». 375.

attaché au sol reste dans une position inférieure; il n'est bientôt plus la chose du maître. Il acquiert la propriété de lui-même et de sa famille. Son existence et ses intérêts sont protégés.

La blessure qui lui est faite est payée moins cher dans la composition, que la blessure de l'homme libre, mais nul n'a le droit de le frapper , de lui arracher ce qui lui appartient, de le priver d'un membre ou de la vie; sa dignité n'est pas encore égale à celle du vainqueur, elle est déjà celle d'un homme , elle deviendra celle d'un chrétien.

L'Eglise est la persévérante inspiratrice de cette transformation. Elle admet dans son sein ceux que la société dédaigne. Elle les élève à la dignité du sacerdoce et les prépare aux fonctions les plus hautes, montrant ainsi que la valeur de l'homme résulte non de sa position sociale, de sa richesse ou de ses titres, mais de son origine, qui est Dieu, et du mérite personnel acquis par l'effort et le sacrifice. Cette victoire sur l'opinion, fut étendue et confirmée par la royauté, qui devait chercher son appui dans cette masse longtemps déshéritée et par conséquent ennemie.

Elle le trouva surtout dans ceux qui occupaient une position supérieure à celle de l'esclave, et qui, sans avoir encore part à la vie politique , y avaient droit par le nombre et la richesse.

Cette classe était celle des colons attachés à la culture du sol. Ils formaient la masse du peuple Gaulois, lis conservèrent leur position inférieure, et, pendant la durée de la conquête, ils eurent à supporter toute la charge des impôts.

Rome ne leur avait donné aucun droit politique. Les villes avaient reçu ou conservé le privilège de s'administrer elles-mêmes. Les familles curiales, dont les fonctions étaient toujours onéreuses, par la responsabilité attachée à des avantages secondaires ou à des satisfactions d'amour propre , occupèrent les charges municipales, et figurèrent dans les assemblées politiques de la Gaule. (1) Les colons n'avaient que les impôts à payer, et ces impôts devenaient d'autant plus lourds, que l'empire s'acheminait plus rapidement vers sa fin.

Leur position ne changea pas, lorsque l'Empire fit place à la domination des Franks. L'Eglise prit le colon sous sa protection. Elle lui donna ce qu'elle a toujours généreusement distribué : l'instruction. Elle lui inspira le désir de s'élever et seconda de toutes ses forces cette disposition naturelle que les circonstances avaient développé.

Les esclaves, rendus à la liberté, devinrent colons : maîtres d'eux-mêmes, ils ne virent plus au-dessus d'eux des ennemis , et purent se croire, avec raison, les égaux devant Dieu de ceux à qui ils devaient hommage , obéissance et tribut. Ils les suivaient à la guerre, obligation imposée à tous dans les sociétés qui se forment plus tard , privilège dangereux mais envié. (2) Ils ne purent plus être séparés de la famille à laquelle ils ap-

(1; Le codeThéodosien, (liv. X, ch. 31) les appelle « l'amplissime sénat delà cité, Tordre très-illustre de la curie, » et les soumet à des exactions de toute sorte.

(V A Rome, ie citoyen seul était soldat. L'auxiliaire avait une situation inférieure. C'est de nos jours seulement que les chrétiens ont été admis à porter les armes, en Turquie.

parvenaient, et cette fusion, rapidement faite, en prépara une autre plus radicale et plus lente.

Dès l'avènement du christianisme, les hommes tendent à l'unité : l'égalité d'origine et de destinée les prépare à l'égalité des devoirs et des droits politiques , et s'ils arrivent tard, c'est que l'humanité, qui ne meurt pas, n'agit jamais avec cette hâte par laquelle l'homme dont la vie est courte, compromet souvent le triomphe des idées les plus justes, et le résultat des progrès les plus désirables.

« On a confondu, dit Montesquieu, (1) le pouvoir du peuple avec la liberté du peuple » et c'est la cause de bien des erreurs. Dans cette première période, le peuple n'a aucun pouvoir. 11 se forme lentement, prend sa place dans l'organisation sociale et conquiert successivement ses libertés.

Il est sans doute le nombre, mais le nombre n'a jamais gouverné que dans les sociétés destinées à périr ; , et voilà pourquoi Hérodote raconte (2) que, dans la délibération des sept grands seigneurs de la Perse qui, après le meurtre de Smerdis, cherchaient la meilleure forme de gouvernement Mégabase s'écria : g Puissent les ennemis des Perses user de la démocratie ! »

Nous ne trouvons pas, dans notre vieille constitution, le pouvoir du nombre, mais une liberté, qui, malgré de regrettables abus , est digne de chrétiens et de Français.

(1) Esprit des lois, liv. xi, c. 2.

Ci) Livre ni.

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