LA TRANSFORMATION SOCIALE
Avant de prétendre à l'exercice d'un pouvoir politique, il fallait que le peuple se constituât , en présence de l'aristocratie et de l'Eglise.
Il était le nombre, comme les esclaves l'avaient été a Athènes et à Rome; mais à la conscience de son impuissance présente, se joignait le sentiment de sa force future. Il obéissait, et se contentait d'un rôle effacé, en attendant qu'il poursuivit le programme d'une brochure célèbre (1) et qu'il aspirât à être tout.
La révolte fut quelquefois pourtant sa réponse, niais c'était une satisfaction passagère, donnée au désir du changement, sans but ultérieur, et la victoire, si elle eût été possible, n'eût rien constitué.
Cependant le développement progressif de la richesse, fruit du travail, l'aspiration naturelle à l'homme vers un état meilleur, le souffle de la liberté qui caresse toujours les âmes, les invasions que les protecteurs naturels des populations ne surent pas repousser , amenèrent un premier progrès.
Les incursions des Northmans obligèrent ceux qui ne pouvaient pas compter sur la royauté , à se défendre eux-mêmes. Les guerres de seigneur à seigneur
(1) Celle de l'abbé. Siéyès, 1/89.
les luttes de ville à ville , contraignirent la royauté et la féodalité à donner des privilèges, en échange desquels elles imposèrent des charges. Mais les charges furent temporaires,, parce que le pouvoir ne fut pas toujours assez fort pour les maintenir, et les privilèges restèrent, parce que ceux qui en avaient apprécié les avantages, travaillèrent à les étendre et à les consolider.
Ces avantages furent surtout accordés aux villes. A la campagne , la variété des serfs était nombreuse. Sous Charlemagne , tout était à peu près serf dans les villages dominés par les châteaux. (1) Les anciens cultivateurs avaient des maîtres dont ils étaient la propriété ; ils eurent des seigneurs à qui ils durent leur travail , et plus tard , leur sang. Attachés au sol , ils en suivaient le sort.
Gomme la pauvreté ne mettait pas à l'abri des exactions ou du pillage des gens de guerre , les colons abandonnèrent les habitations isolées et allèrent chercher l'abri protecteur de l'Eglise et du château. Le Seigneur les enferma dans l'enceinte qu'il avait fortifiée. Il les conduisit à la guerre , pour satisfaire une ambition , repousser une attaque , ou venger une offense.
L'usage avait établi les droits et les devoirs respectifs. Quand une nécessité ou un caprice détermina le seigneur à demander à ses vassaux de l'argent , du travail, un service militaire dépassant le terme fixé, il fit des Concessions qui reçurent une sanction publique* Ainsi se forma > pour les petites agglomé-
(I) Voir la dissertation sur la servitude , par Grlatigny.
rations , cet ensemble de privilèges , dont les chartes eurent le dépôt, et qui, en augmentant les libertés individuelles , créèrent la liberté communale, germe de la liberté politique. Le Nord et le Midi marchèrent d'un pas inégal dans cette voie. Au Midi , la liberté était ancienne. Ses villes avaient des magistrats qui leur appartenaient, et le titre de citoyen, généreusement donné , dans les derniers temps de l'empire , leur assura l'exercice d'un pouvoir intérieur, qui s'affermit de lui-même , au milieu du désordre de l'invasion et de la conquête.
Le Nord dut aux circonstances , à la bonne volonté des seigneurs , à des efforts persévérants , à des luttes souvent sanglantes , ce que le Midi tenait de la tradition.
L'enfantement de la liberté individuelle et de l'organisation communale, fut laborieux; il dut être conquis sur ceux dont il diminuait le pouvoir et défendu contre ceux-là même qui en attendaient les effets individuels ou collectifs. N'est-ce pas la condition de tout progrès ?
L'homme seul n'est rien , et il n'est sûr de rien. Il devient puissant par l'association. Plus son élévation a été pénible, plus il éprouve le besoin de s'appuyer sur une communauté de vues , de sentiments d'efforts et d'intérêts.
A mesure que les relations se multiplièrent , l'exemple du Midi agit sur le Nord, celui des villes sur les Campagnes. L'esclave était devenu colon, le colon devint bourgeois; le bourgeois conquit une place au sein de la société féodale, et ainsi fut préparée cette unité à laquelle tout corps doit aspirer , mais qui n'est durable, qu'à la condition de reposer sur la diversité.
La royauté avait besoin de ce progrès , et elle mit tout en œuvre pour le réaliser. Ce n'est pas qu'elle n'ait eu à souffrir des prétentions de ces petites républiques, multipliées sur le sol de la France; niais elle y gagna, parce que son pouvoir ainsi restreint, ne fut pas moins réel, et que la féodalité* sa constante et redoutable ennemie , fut contenue , amoindrie et vaincue.
Réunis en communauté, les bourgeois s'administraient eux-mêmes , élisaient leurs magistrats , gardaient leurs murs, et vivaient à l'abri de leurs franchises, en rendant au Seigneur et au Roi, ce qui leur était dû , d'après l'usage ou des conventions écrites.
L'intérêt et l'honneur de chacun étaient l'intérêt et l'honneur de tous. Le seigneur avait des droits qu'on lui reconnaissait, et pour lesquels on payait des redevances particulières ou des impôts collectifs. Il n'entrait dans les murs d'une ville que s'il plaisait aux bourgeois de l'y recevoir, et l'émeute appuyait ces jalouses revendications de privilèges contestés ou méconnus. Ce que l'on raconte de Simon de Montfort, tout puissant dans le Midi, en 1215, et qui, après avoir pénétré secrètement dans Montpellier, pour conférer avec les membres du Concile , fut obligé de s'échapper pour éviter des violences , prouve Ce qu'était alors la liberté communale, et avec quelle jalousie elle était gardée. (1)
Le roi , suzerain du vassal comme de la commune , était l'objet d'une obéissance réglée, qui accordait
(1) Pierre de Vaulx-Cernay, hist. des Albigeois, ch. 81.
les devoirs envers l'autorité , avec les droits <ie la liberté. On savait jusqu'à quel point allait son pouvoir : s'il faisait à la ville l'honneur de la visiter s , il était reçu avec le plus grand respect -et les témoignages' de la joie la plus soumise. Mais , jau moment où les clés lui était offertes , il jurait d'observer les libertés et de respecter les privilèges de ceux qui le recevaient. Il y avait ainsi échange de garanties , par la reconnaissance réciproque des droits. (1)
Après lui avoir payé le don de joyeux avènement, on venait dans l'attitude la plus humble, lui prêter foi et hommage; mais on écoutait, avec une certaine fierté, son serment de ne rien entreprendre contre la ville. Il y avait donc, au point de vue théorique ^ un équilibre parfait entre les trois puissances dont se composait , au-dessous du roi , la nation française : l'Eglise , la noblesse, lçs communes. Aussi un écrivain qui est allé chercher en Amérique la liberté politique (2) a-t-il écrit. « C'est dans les communes que réside la force des peuples libres. Les institutions communales sont à la liberté ce que les écoles primaires sont à la science ; elles la mettent à la portée du peuple : elles lui en font goûter l'usage paisible et l'habituent à s'en servir. »
C'est dans le même sens qu'un homme qui a occupé la première magistrature de son pays, a dit : (2) « Les libertés municipales et provinciales sont une première éducation par laquelle il est utile de faire passer un
(1) Ordonnances des rois de France. xiv c siècle.
(2) M* de Toûqueville. L'ancien régime et la révolution.
(3) M. Thiers. Discours sur la loi municipale.
peuple , quand on ne veut pas le jeter prématurément et violemment dans la carrière de la liberté politique. »
Enfin, nous trouvons dans un livre, monument remarquable élevé à la gloire d'une commune qui n'a répudié ni ses traditions religieuses, ni ses traditions littéraires et scientifiques : « La raison d'être du présent et de l'avenir , telles nous apparaissent les communes ; mais il faut qu'elles se retrempent dans les eaux vivifiantes du christianisme. Ce qui a fait principalement leur force et leur grandeur, au moyen -âge, c'est le ferme esprit de foi. » (1)
Cet esprit a-t-il toujours animé les communes du moyen-âge? Cet équilibre a-t-il été dans les faits comme dans les institutions, et chacun , en réclamant ses droits, s'est-il montré fidèle à son devoir? Pour le croire , il faudrait n'avoir jamais étudié, l'humanité.
Les passions de l'homme se heurtent nécessairement aux institutions. Combien de fois ne les voyons-nous pas l'entraîner au-delà de son devoir, ou le laisser en deçà! Il ne fait pas toujours ce qu'il veut ni ce qu'il peut ; (2) et trop souvent il est , ou se croit obligé de se prêter à ce qui lui est défendu.
Les guerres ont été, pour les populations, une épreuve cruelle; et cette épreuve était constante. Mais elles n'ont été générales qu'au XVII e siècle, alors que le pouvoir absolu qui avait détruit la hiérarchie féodale était dans son plus grand éclat. L'unité politique, si puissante pour les grandes destinées des Etats-,
(1; A> Germain* Histoire de la commune de Montpellier, i, préf. x. (2) Non enim quod volo bonuin, hoc ago; sed quod odi malum, illud facio. S^-Paul. Ep. ad* Rom. vu, 19.
se manifeste ainsi , tout d'abord , par le sacrifice le plus douloureux qui puisse " être imposé à un pays , celui du sang de ses enfants.
L'Eglise et la Royauté avaient essayé de diminuer l'horreur et de restreindre les maux des guerres qu'enfantaient l'ambition , l'amour de la gloire et l'intérêt. Enfermés dans leurs murs, les citoyens des villes n'en souffraient pas beaucoup ; seuls , les paysans étaient exposés à tout instant à perdre le fruit de leur travail , par l'incendie et le pillage des champs et des habitations. •
Aussi, les châteaux se multiplièrent; ils abritèrent, derrière leurs murs , l'Eglise et les familles. On restait peu dans la campagne, où l'on avait à craindre les oppressions et les violences. Les villages se fortifiérent. L'habitant eut des obligations plus étroites envers les seigneurs; il en reçut ou il en acheta quelques privilèges, et il devint bourgeois à son tour.
La situation du serf ou du colon , pendant le moyenâge , et jusqu'à la révolution , fut difficile et souvent pleine d'angoisses. Tout ce qu'on a dit à ce sujet n'est pas vrai , assurément , mais il y a une mesure à garder entre l'excès qui approuve sans exception, et celui qui blâme sans réserve. Il serait insensé de croire que ce que nous appelons le bien-être fut universellement et également' distribué dans les diverses époques de notre histoire, de telle sorte qu'il y eut peu de place pour les privations et les souffrances. Mais ne doit-on pas rejeter , comme une exagération qui devient une injustice, cette peinture si souvent reproduite? « L'on voit certains animaux farouches, des mâles et
des femelles , répandus par la campagne , noirs , livides, et tout brûlés du soleil , attachés à la terre, qu'ils fouillent et qu'ils remuent avec une opiniâtreté invincible ; ils ont comme une voix articulée , et quand ils se lèvent sur leurs pieds , ils montrent une face humaine , et , en effet , ils sont des hommes. » (1) C'est le misanthrope et non pas l'observateur qui parle , et ce qu'il a cherché sans doute , c'est le contraste avec les splendeurs de la cour de Louis XIV. Ce n'est pas ainsi que l'on reste d^ns la vérité. •
Le bonheur est un mot qui sourit à tous, parce que c'est une réalité vers laquelle l'homme tend instinctivement. Mais comprenons-nous le bonheur de la même manière, et résulte-t-il des mêmes objets? Il faut donc distinguer ce qui est nécessaire de ce qui n'est qu'utile ou agréable , et ce qui tient à la nature , de ce qui résulte de l'habitude ou de l'opinion.
L'homme qui passait de l'esclavage au servage se trouvait en pleine possession de lui-même. S'il travaillait pour son maître, il en recevait la nourriture, le vêtement , le toit domestique. Si l'esclave antique pouvait racheter sa liberté , le colon « l'homme de corps , l'homme coutumier » (2) avait le droit de réclamer son affranchisment plus facilement et à un moindre prix.
Sans doute , le vêtement était grossier , la nourriture commune, l'habitation étroite, (3) l'impôt lourd; sans doute l'ambition était bornée , et nulle autre carrière
(1) Labruvère. De Vhomme.
(2) Anciennes coutumes. État et condition de9 personnes.
f3) Au XIV e siècle , ce n'est pas absolument vrai , et , s'il faut ûti croire une publication récente, La vie de Bertrand Duguesclin , il y avait alors, même dans les campagnes, un grand luxe mobilier.
que celle de l'Eglise , qui a toujours accordé ses dignftés à tous , ne s'ouvrait devant l'activité du serf de la campagne ou du bourgeois des villes ; mais en étaient-ils plus malheureux?
Quod satis est cui contigit, hic non amplius optet , (1) a dit Horace , donnant ainsi à l'homme un sage conseil , que nos populations ont suivi pendant des siècles , sous l'inspiration religieuse. Cette masse subordonnée qui payait dés redevances et se courbait sous l'impôt , qui n'avait aucune de nos jouissances de convention, ne souffrait pas, parcequ'elle n'avait ni notre luxe, ni nos aspirations , ni nos besoins , surtout parcequ'elle avait la foi et la résignation chrétiennes. Le bonheur et le bien-être sont relatifs. Qui nous assure que ceux que nous plaignons ne jouissent pas d'une paix que nous ne soupçonnons pas , et de satisfactions auxquelles nous sommes étrangers? Ce n'est donc pas en jugeant par comparaison que nous pouvons être justes à l'égard du passé.
L'état des personnes est ce qui se prête le moins facilement à une équitable appréciation. Certainement, il y a eu , avant l'ère de progrès dans laquelle nous nous agitons, des souffrances profondes, d'affreuses privations et de cruels désastres. Les révoltes, les séditions, les guerres,' les pillages, les disettes, les pestes, les exactions des agents du fisc, les abus de pouvoir des seigneurs et des rois , disent combien il a été versé de larmes et de sang sur cette terre de France qui est la terre de la liberté.
(1) Epit. 1, 2. '
Mais depuis quand l'humanité n'est-elle pas condamnée à manger son pain à la sueur de son front? Depuis quand toute amélioration n'est-elle pas le prix du sacrifice? Tous les temps ont eu leurs épreuves, et ce serait une folie que de prétendre établir le paradis sur la terre. La douleur assiège l'homme ; est-ii étonnant [qu'elle réside au sein des sociétés? Celles qui sont les plus fières de leurs progrès , ne sont pas celles dont les souffrances sont les moins vives et les épreuves les moins douloureuses. Elles devraient se rappeler que « ceux qui prisent trop leur nbblesse, ne prisent pas assez d'ordinaire ce qui en est l'origine. » (1)
Si nous avons été enfantés à cette liberté dont nous sommes fiers, et dont nous faisons trop souvent un mauvais usage, si tout dans la nature sert à augmenter notre bien-être , ne le devons-nous pas aux travaux et aux efforts de ceux qui nous ont précédés? Notre reconnaissance à leur égard ne serait que de la justice.