LA VIE COMMUNALE
Une commune était une grande famille qui trouvait, dans la satisfaction donnée aux intérêts, et la sécurité
(1) Larochefoucauld , maxime inédite, publiée par M. de Barthélémy.
garantie aux personnes, le désir de rester unie. Elle était placée entre les serfs qui aspiraient au droit de bourgeoisie , et les seigneurs disposés à reprendre ce qu'ils avaient dû abandonner.
Les communes ont toujours cherché à augmenter leur puissance par le nombre des habitants. Elles mettent pourtant des conditions à l'acceptation de nouveaux bourgeois. La coutume de Sens (1) et celle d'Auxerre (2) déclarent qu'on peut devenir bourgeois dans les villes « en faisant les devoirs de bourgeoisie et les sollennitez en tels cas requises. ». (3).
Une ordonnance de Philippe - le - Bel (4) dit qu'il fallait se présenter par devant le juge royal de la ville, et là, promettre d'acheter une maison, avant un an et un jour, puis, l'homme et la femme être en résidence actuelle au lieu de la bourgeoisie , « pour le moins depuis le jour et feste de la Toussaints , jusqu'à la Saint-Jean-Baptiste, sinon qu'ils en fussent empêchez par maladie, pèlerinage, ou autre légitime empeschement. » (5)
Les bourgeois du roi sont les premiers. Ceux des seigneurs viennent après. En cela , comme en tout le reste , la politique de la 3 e race se manifeste de bonne heure, et, malgré la différence des caractères, des capacités, des situations, elle est souple, persévérante et poursuit même le but.
Trois caractères essentiels constituent la commune :
(1) Art. 135
(2) Art. 30.
(3) Pasquier. Recherches, liv. iv. c. 5.
(5) Pasquier. Liv. iv. c. 5.
rdsfeociatiofl jutéé par les habitants et confirmée par lettre authentique du roi ou du seigneur ; ta rédaction des coutumes qui ne sont pas une charte improvisée, mais la forme donnée à ce qui était dans les mœurs; l'attribution de droits reconnus et de privilèges concédés et consacrés (1).
La commune offre à chacun une protection efficace , et lui donne le -droit de participer aux affaires publiques. L'élection, au grand jour, fait les magistrats municipaux et donne un chef à la cité. La commune est formaliste, et nous sourions quelquefois de ses ftfécatîtionâ , pour constater ou garantir ses privilèges.
Mais tout ce qu'elle fait a une signification et un but. Ces costumes, ces serments, ces usages, ont un caractère qui frappe l'imagination et inspire le respect. Ils se perpétuent, et si nous les trouvons puérils, l'Angleterre, par sa fidélité à les conserver, montre qu'elle comprend tout ce que l'esprit public y gagne.
La personne et les biens du bourgeois sont sacrés. L'injure qui lui est faite est ressentie et vengée par tous. C'est la Solidarité qui résulte d'intérêts communs et d'une étroite parenté, d'opinions et de sentiments.
Le bourgeois vit par un métier. Il y reste fidèle cotnme ses pères, et il transmettra intacte, avec la tradition des affaires, la tradition d'honneur et de probité qu'il a reçue. La notion de la patrie qui s'appelle la France est, pendant longtemps, confuse en
(1) Ces caractères se retrouvent dans la commune de Nîmes qui est du X° siècle, dans celle de Narbonne 1080, dans celle de Béziers 1131, dans cette de Montpellier 1142, dans celle de Castres 1180, dans celle d'Albi 1224.
son esprit, comme dans son cœur. La commune borne ses espérances et ses vœux. Elle est pour lui une famille; le métier lui en donne une autre. On se groupe, on unit ses intérêts, et on charge un représentant de les défendre. (1) L'ouvrier n'est pas maître quand il veut; il faut qu'il ait longtemps obéi, avant de commander. Il est reçu, alors seulement que la communauté n'a pas à craindre d'avoir en lui un membre indigne ou inutile.
C'est du christianisme qu'est né l'esprit d'association, c'est l'Eglise qui l'inspire et le scelle. La chevalerie, l'université, les corporations s'organisent comme des confréries. Elles ont un patron, un noviciat, une réception, des pratiques, des symboles religieux. Ce que M. Al. Germain (2) a dit d'une commune, on peut le dire de toutes : « La commune de Montpellier nous offre dès le moyen-âge, le modèle accompli de la liberté, de l'égalité et de la fraternité les plus . vraies. Elle a l'Evangile pour régulateur, l'Eglise pour tutrice et pour patronne. » Que la commune fut obtenue par force, comme Beauvais, ou qu'elle fut octroyée, comme Saint-Quentin, (3) le but, l'esprit, l'organisation, sont les mêmes.
Tout se fait lentement, mais sûrement. Il n'y a point de fortunes hâtives, ni de rapides abaissements. On est lier d'être le descendant d'une lignée de marchands de draps, d'avocats ou de corroyeurs, comme de compter des ducs et des barons parmi ses ancêtres.
(1; Etablissements de S l -Louis. Syndics des corps de métiers : prévôts.
(2) Histoire de la commune de Montpellier î. p. 151.
(3) Voir Aug. Thierry. Lettres sur Ihisl. de France, xv, p. 214.
L'honneur de la famille est un patrimoine que Ton s'efforce d'accroître, et que l'on serait humilié de laisser amoindrir. L'histoire de chaque famille est racontée au foyer domestique, où l'on apprend à connaître et à aimer les siens, à obéir à Dieu, à respecter le roi , et à se dévouer pour lui , à se montrer jaloux de l'honneur, de l'ancienneté des privilèges de la ville, à ne rien oublier des exemples de ceux qui ont précédé; (1) où l'on trouve ce qui manque aujourd'hui, la déférence volontaire pour toute supériorité, le désir de ne pas sortir de son état, et la volonté de rester digne de son pays.
Ainsi, famille, corporation, ville, solidarité, hiérarchie, respect pour la loi, précautions contre le pouvoir, protection pour tous; telle est l'organisation, telle est la vie des anciennes communes. Elles forment une des grandes assises de Tordre social, et tant qu'elles ne sont pas atteintes, tant que leurs libertés sont respectées, que la loi et les coutumes régnent, que les Etablissements de S-Louis réglementent les corporations, ramenant à l'unité cette diversité, la royauté trouve dans la commune un appui, la féodalité une limite, le clergé une œuvre qu'il a faite, et qui lui est chère, bien qu'elle n'ait pas toujours été respectueuse envers lui, et qu'il ait dû souvent prendre le rôle si difficile et si peu apprécié d'intermédiaire, les serfs de la campagne un motif d'émulation,
(1) « Celui qui sait que sa ville, son comté, sa corporation a été célèbre dans l'histoire, et a rendu des services à son pays, puise dans ce sentiment une nouvelle garantie pour sa propre conduite. » Lord Palmerston. Discours d'installation comme gardien des cinq ports. 30 août 1861.
et le type dont ils doivent poursuivre la réalisation.
C'est de là que résulte cet ensemble d'idées et de sentiments qui a fait la France.
La royauté qui avait bien compris ses intérêts, en poursuivant la féodalité, et qui s'était utilement servie des communes, eut le tort de n'être pas reconnaissante. Chez elle, l'aspiration vers l'unité domina tout, et lui fit trop souvent abandonner la diversité dans les éléments sociaux.
Aussi, ne tarda-t-elle pas à porter la peine de son ingratitude.
Une nation ne peut être grande que par l'unité dans le pouvoir. Cette unité doit se servir de tout, sans rien absorber. Si elle exagère ses prétentions, si pour se grandir, elle abaisse , si pour étendre son action, elle restreint celle des éléments divers de la nation, elle se crée de redoutables obstacles. Pour être forte, l'unité ne doit pas avoir fait le vide autour d'elle.
Lorsque la royauté, infidèle à son passé, voulut être tout, elle porta une atteinte profonde à l'organisation des communes, comme aux autres éléments sociaux.
Elle essaya d'asservir l'Eglise, et, si elle eût pu y parvenir, peut-être aurions-nous vu, en France, un schisme plus redoutable que celui d'Angleterre. Elle avait laissé des hochets à l'aristocratie, et, en la groupant autour du trône, pour en faire la force et l'éclat, elle parvint à la ruiner, ne laissant vivre en elle que l'esprit militaire, avec le sentiment de l'honneur, que le désordre moral du XVIII e siècle affaiblit, mais qu'il fut impuissant à détruire.
Elle voulut mettre la main dans les affaires des
communes. Déjà Charles IX avait tenté de s'emparer de la nomination des maires. (1) Sous des prétextes séduisants, ses successeurs prétendirent faire honneur aux villes, en créant des magistrats nouveaux, ou en nommant ceux qui devaient auparavant leur autorité au libre suffrage de leurs concitoyens. Un édit de Louis XIV (2) porte « création d'un office de maire dans chacune des villes et communautés du royaume. » Ainsi, après avoir supprimé la noblesse politique, la royauté essayait d'annihiler la bourgeoisie administrative.
Le mouvement était si puissant, que les plus sages esprits se laissaient entraîner. On comprenait, après la Réforme, que l'autorité était attaquée, dans son représentant politique le plus élevé, et on voulut la défendre. Il sembla que tout devait plier sous elle, et que plus le roi serait grand , plus sa domination serait solidement établie. Toutes les mesures prises tendent au même but, et toutes sont, par leur excès, également funestes à la royauté.
Il n'est pas jusqu'au sage et clairvoyant Chancelier de l'Hospital, qui n'ait payé son tribut à cette erreur. Il fut l'inspirateur de cette ordonnance de Moulins, (3) qui diminua les droits des magistrats municipaux, maires, consuls, capitouls, échevins, administrateurs, ne leur laissa que la police, et renvoya aux tribunaux ordinaires toutes les affaires civiles.
La commune fut plus faible sans que la royauté devint plus forte.
(i) 12 juillet 1564.
(2) Août 1692.
Sans doute, cette suppression des intermédiaires n'amena pas, tout d'abord, pour la royauté, les excès qui l'affaiblirent et 1'isplement qui la laissa sans défense. Elle n'eut pas, pour les peuples, les conséquences déplorables qu'elle portait en germe. Mais ce que la royauté ne pouvait pas faire, parce qu'elle avait en elle-même son contre-poids, la révolution le fit, dès que, par les idées du XVP siècle, elle fut entrée dans l'esprit de la nation. Alors, la France connut le despotisme.
Supprimez dans un règne de la nature l'échelle des êtres ou des objets, la confusion prend la place de l'ordre, les accidents se multiplient, et au lieu d'un grand dessein, où l'homme préside, le chaos apparaît.
C'est ce qu'a remarqué de nos jours un homme qu'une longue et honorable tradition parlementaire avait disposé à la vie politique.
« Le despotisme s'établit, en retranchant les intermédiaires. Alors le trône domine seul et domine tout. Les commandements qui tombent de si haut, comme un corps dont rien ne modère la chute, renversent ceux qu'ils atteignent. Le despotisme agit immédiatement sur les classes et sur les individus. 11 frappe le pauvre à l'irisu du riche, et le riche, sans pouvoir comme sans défense , demeure exposé à ses coups. Il n'épargne que les prospérités qu'il ignore. » (1)
Ce fait se retrouve dans l'histoire de #tous les peuples* Mais jamais il n'a été plus facile d'en suivre le développement que depuis 1789. C'est la pensée exprimée dans
(U Comté Mole. Essai de morale et de politique^ ch. de la Liberté*
uu autre chapitre du même ouvrage : « Otez les classes
intermédiaires, et il y aura despotisme; ôtez le prince, et les excès aristocratiques , ou les violences populaires vous menaceront. » (1)
Si le sol n'était entrecoupé de montagnes et de collines, de vallées et de plaines, aurait-il sa riche activité et sa fécondité inépuisable ? La variété des climats fait la variété des productions et engendre la nécessité des relations sociales. Ne serait-ce pas une folie que de vouloir tout égaliser dans le gouvernement d'un peuple , de manière à juxta-poser , sans liaison intime, des éléments qui doivent concourir tous au même but ? Il en fut pourtant ainsi , à la fin du X VHP siècle. La révolution est sortie de cette faute de la, royauté.
On le comprenait peut-être, mais on agit avec une imprévoyance qui eut les conséquences les plus douloureuses et les plus étendues. Aussi , lorsque de 1680 à 1692, Louis XIV intervint dans la nomination des magistrats municipaux, rencontra-t-il une opposition qui , pour être respectueuse, ne fut pas moins persévérante, (2) Il essaya même de créer un maire perpétuel qui payât sa charge et qui reçut en échange, à la seconde génération, un titre de noblesse. Ce fut en vain pour un très-grand nombre de villes, et le droit d'élection dut être restitué à plusieurs Communes. Lorsque Louis XVI tint à Versailles un lit de justice
(1) Comte Mole ib. des nécessités venant de Dieu.
(2) A Castres , le roi nomma directement un maire. La ville réclama, tout en confirmant la nomination. La lutte dura quatre ans dans les mêmes conditions. La [nomination appartint depuis au roi. ^archives municipales.)
pour l'enregistrement des édits parmi lesquels était
celui qui, sous l'inspiration de Turgot, abolissait les
jurandes, l'avocat général Séguier, protesta éloquem-
ment :
« Tous vos sujets, Sire, dit-il , sont divisés en autant de corps différents qu'il y a d'états différents dans le royaume. Le clergé, la noblesse, les cours souveraines, les tribunaux inférieurs , les officiers attachés à ces tribunaux, les universités , les académies , les compagnies de finance, les compagnies de commerce, tout présente, et .dans toutes les parties de l'état, des corps existants , qu'on peut regarder comme les anneaux d'une grande chaîne , dont le premier est dans la main de
Votre Majesté , comme chef et souverain administrateur de tout ce qui constitue le corps de la nation...
«Ce n'est pas, Sire, que nous cherchions à nous cacher à nous-mêmes, qu'il y a des défauts dans la manière dont les communautés existent aujourd'hui ; il n'est point d'institution, point de compagnie, point de corps, en un mot, dans lequel il ne se soit glissé quelques abus. Si leur anéantissement était le seul remède , il n'est rien de ce que la prudence humaine a établi, qu'on ne dût anéantir, et l'édifice môme de la constitution politique serait peut-être à reconstruire dans toutes ses parties» » (1)
Dès lors se heurtèrent deux pouvoirs qui jusqu'à ce moment avaient été distincts mais non nécessairement enne-* mis* Si le roi avait été fort, et la prospérité intérieure assurée, si le clergé conservant son antique vertu n'eût pas
(jy 12 mars 1776.
demandé à la faveur les honneurs ecclésiastiques , il pouvait y avoir encore, grâce à l'organisation vigoureuse du passé, et à l'esprit monarchique des masses , un point d'arrêt pour l'esprit révolutionnaire. Mais ces conditions n'existaient plus , au XVIII e siècle, et la royauté s'était développée dans une proportion qui détruisait l'harmonie.
Un édifice lentement élevé ne s'écroule pas en un jour. L'édifice social bâti par la politique de nos rois, conservé par leur sagesse , étendu par la persévérance de leurs vues, fortifié par tant d'hommes supérieurs et par la vive intelligence du peuple français pour ses intérêts, ne pouvait pas disparaître sans de terribles luttes.
L'Empire Romain tomba par sa propre faiblesse , et lorsqu'un roi barbare lui porta le dernier coup, le monde ne s'en aperçut pas. La dissolution avait précédé la mort.
Lorsque la vieille société minée depuis tant d'années au dedans, dût succomber, il fallait que le monde entier fut ébranlé. Elle n'avait plus ni base, ni lien, l'aristocratie n'avait que des privilèges sans pouvoir , et des droits politiques sans effet, les communes habituées à ne plus trouver la vie en elles-mêmes, avaient obéi, et de cette obéissance sans dignité à la révolte sans mesure., il n'y avait qu'un pas. Ce pas fut fait rapidement; alors s'ouvrit la Révolution Française.