LES MŒURS
« A dire le vray, les loys bien ordonnées en un pays, forment aux subjects une habitude qui semble, au long aller, estre en eux empreinte par l& disposition de leur nature. » (1) Ainsi s'établirent la puissance et la légitimité de la tradition.
Pasquier , qui a jeté tant de clarté sur un grand nombre de points de notre histoire, connaît la force des mœurs. La royauté n'est si grande, la religion si féconde, l'autorité des Etats et du parlement si bien établie, les libertés des villes si respectées, l'esprit de la France si dominateur , que parce que les mœurs y tiennent lieu de lois , ou leur donnent une constante consécration.
(I) Pasquier. Recherches, liv. iv, ch. !<
II croit, comme Montesquieu, que les lois sont « des institutions particulières et précises du législateur et les mœurs et les manières, des institutions de la nation en général. » (1) Par conséquent, il est convaincu que Ton peut toucher à certaines lois, tandis que les mœurs restent hors de l'atteinte de la. tyrannie , comme de l'émeute.
a II y a cette différence entre les lois et les mœurs, que les lois règlent plus les actions des citoyens et que les mœurs règlent plus les actions des hommes. » (2) Voilà pourquoi, dans les sociétés chrétiennes, où tout est fait pour l'homme , il y a moins de lois que dans les sociétés anciennes, où l'individu n'était rien, et dans certaines sociétés modernes, où le citoyen et l'état sont, tour à tour, l'objet unique de l'attention du législateur.
Le christianisme, source de toutes les vérités, veut que gouvernants et gouvernés, cherchent le royaume de Dieu et sa justice, le reste devant leur être donné par surcroît. (3) Il n'a jamais en vue que le perfectionnement et le salut individuels. Les sociétés animées de son esprit, au lieu de s'appuyer sur la multiplicité des lois, la condamnent, parce qu'elles comptent moins sur la contrainte extérieure, que sur l'action morale.
« Ecrire une loi, ce n'est rien ; c'est la faire vouloir qui est tout. » (4) Plus les lois sont multipliées, plus l'état social est mauvais. (5) Les lois ne sont faites que
(1) Esprit des .lois, iiv. xix ch. 14.
(2) Montesquieu. Esprit des lois, liv. xix ch. 16. r3) S'-Mathieuvi, 33.
(4) Démosthène. Olynlhiennes, m.
(b) Corruptissima républica plurimx leges. Tacite. Ann, m, 37,
lorsqu'elles deviennent nécessaires; leur multiplicité implique la corruption des mœurs et la décadence.
Après 1789, on avait tout détruit; il fallait reconstruire, et c'est aux lois de circonstances que Ton eut recours. Ainsi, du 1 er juillet 1789 au 22 septembre 1791, l'Assemblée nationale fit 2,557 lois ; du 1 er octobre 1791 au 21 septembre 1792, l'Assemblée législative 1712 ; du 22 septembre 1792 au 2G octobre 1795, la république 11,949 : n'est-ce pas le cas de dire ? « Malheur à la société où il se fait des lois inattendues ! » (1)
Sans doute ces lois ont été observées, ou pour mieux dire subies. Elles avaient pour sanction l'exil, la déportation, l'emprisonnement et la mort. Les violences exercées pour les établir, prouvent l'atteinte qn'elles portaient aux mœurs publiques. En effet , « la perfection dans la société consiste à rapprocher les lois de la perfection du principe , et dans l'homme, à rapprocher les mœurs d& la perfection des lois. » (2) C'est là ce qui constitue l'immobilité active des sociétés bien organisées, sans arrêter le mouvement régulier , l'aspiration légitime vers le progrès. Progresser, ce n'est pas, en effet, s'agiter, c'est marcher régulièrement vers un état plus stable, plus moral et plus fécond. (3)
Toute nation où la famille est fortement constituée, a des mœurs politiques qui opposent aux révolutions un obstacle infranchissable. La vieille famille française
(1) De Donald. Recherches philosophiques, i, 172.
(2) De Bonald. Recherches, i, 72.
(3) « La Joi de l'histoire et en même temps son but', c'est Je progrès. Le progrès, c'est la marche ascendante et indéfinie de j'homme vers le bien. » Franz de Champagny. Les Césars, ^introduction, vm.
reposait sur l'unité de l'autorité et sur la diversité des devoirs. Toutes les parties en étaient étroitement unies, 1 et les inégalités en assuraient la sage et féconde harmonie, La commune était formée à l'image de la famille, et l'état n'était qu'une commuae agrandie.
Il y avait, chez tous, un triple amour qui ne mourait pas : celui de l'Eglise , celui du roi et celui de la famille , qui s'étendait à la corporation et à la ville. On aimait l'Eglise et on lui obéissait. Les passions sont de tous les temps , et il serait insensé de prétendre qu'il y a eu des époques où la religion qui combat tous nos penchants , ait régné sur les âmes sans rivale. L'homme n'est-il pas toujours libre?
Mais si son cœur était souvent rebelle, sa raison restait soumise. Il y avait dans son éducation , dans ce moule qui enveloppait l'âme à sa première manifestation , et qui ne se brisait jamais entièrement, une garantie de stabilité , ou , si la passion était plus forte , une promesse de retour. Ce n'est pas que les idées aient été moins puissantes, moins actives au moyen-âge que de nos jours , mais elles étaient disciplinées j^xr l'esprit général de la nation , et , semblables à un coursier vigoureux qui ne perd rien de son élan et de sa force , parce qu'il est contraint d'obéir au frein , elles ne risquaient pas de se consumer en efforts superflus , et de jeter la nation hors de sa voie.
On aimait le roi, on s'inclinait devant lui, comme devant le représentant de Dieu ; ses joies et ses douleurs étaient les joies et les douleurs de tous. On pouvait rire de ses ministres et de ses courtisans , les poursuivre de quolibets et de haine, mais la personne du roi était
sacrée; elle avait sa légende et son auréole. L'impôt était lourd , la guerre désastreuse , la peste et la famine .dépeuplaient les villes et les campagnes. On se résignait à ce qu'on n'avait pu empêcher , mais on comptait sur Dieu , on mettait son espoir dans le roi. Il y avait peutêtre beaucoup de naïveté dans cette confiance en un homme, et cette confiance a été bien des fois trompée. Mais cet homme avait reçu l'onction sainte, il régnait par « la grâce de Dieu, » il était la tête de la nation, tout venait de lui , tout lui revenait. En effet , « c'est au monarque que retourne la plus grande partie de la louange qui est due à une bonne administration. Car ce ne sont jamais les bons sujets qui manquent aux rois , mais les rois qui manquent aux bons sujets. » (1)
Cet amour et ce respect constituent le trait le plus saisissant du caractère français, à qui une ancienne opinion , corroborée par des exemples que personne ne peut oublier , a donné un renom d'inguérissable légèreté. Il fut longtemps fidèle à ses rois , parce que personne ne restait isolé dans la nation. Tout individu appartenait à un corps; et on ne comptait pas par milliers, comme dans notre civilisation , des enfants perdus , instruments tout prêts pour une œuvre quelconque de désordre et de destruction.
On aimait sa commune, sa corporation, sa famille et « le patriotisme français se redoublait dans un patriotisme local qui avait ses souvenirs, son intérêt et sa gloire. » (2)
La commune est la véritable unité du moyen-âge :
(1) Sully. A propos de Henri IV.
(2) Augustin Thierry* Sssai sur ïhistoire du Tiers-Etal x i.
JL'état c'était le roi , mais la commune , c'était la patrie. On y était né , on désirait y vivre , on espérait y mourir; On connaissait ses droits et on en était jaloux , son histoire, et on s'en montrait fier. On se sentait protégé dans l'usage limité d'une liberté sage , et toute l'ambition se bornait à conquérir ou à garder l'estime de ses concitoyens, à prendre sa part de l'administration publique, et à transmettre intact le dépôt confié. Il y a ainsi comme un patrimoine commun de libertés, avec des différences de détail :
Faciès non omnibus una,
Nec diversa tamen , qualem decet esse sororum. (1)
On voit se reproduire dans l'administration et les usages des communes, dans leurs rapports avec les seigneurs et les rois, l'esprit de la province. Cet esprit persiste comme les coutumes. Les œuvres littéraires, les monuments , les actes politiques en reçoivent comme un goût de terroir. C'est toujours l'unité et la diversité ; aussi le parlement de Provence écrivait-il au roi : (2) « Chaque communauté parmi nous est une famille qui se gouverne elle-même, qui s'impose ses lois, qui veille à ses intérêts. L'officier municipal en est le père. »
Ainsi se forment les mœurs publiques de la France , plus durables que les lois , plus fortes que les armes , fondement inébranlable des institutions et gage assuré d'avenir. La physionomie de la commune ne change jamais; ses habitants gardent fidèlement leurs mœurs, et ainsi , ils se gardent eux-mêmes , ils gardent leurs familles, leur cité , leur province , leur grande patrie.
(1) Ovide, en parlant des Grâces. Métamorphoses, (2; 17 février 1774.
Les traits qui les distinguent, rompent l'uniformité, sans détruire l'unitè.
Le prêtre, le soldat, le noble, le bourgeois, l'artiste, l'ouvrier ne restent jamais seuls. Dans la grande hiérarchie sociale, dans la hiérarchie plus restreinte de la commune, ils font partie d'une agglomération professionnelle. Ils ont des compagnons et des amis. Ils s'appuient sur eux, ils les appuient à leur tour. L'homme garde toute sa valeur , et il la multiplie par le courage et la confiance qu'inspire une communauté de principes , d'habitudes et d'intérêts. Il avait dû se rendre digne d'entrer dans la corporation qui est devenue le cadre de son existence. Il ne négligera rien pour y rester utilement : de là un sentiment d'honneur collectif qui , par le poids de l'ensemble , neutralise l'influence dangereuse d'une volonté égarée ou pervertie.
L'élection était partout , à tous les degrés , grâce à l'influence de l'Eglise. (1) Mais l'élection ne conférait pas le droit de détruire , ni même de modifier essentiellement ce qui avait été de « toute antiquité. »
Nul ne reconnaissait à d'autres, nul ne réclamait pour lui-même , le droit constituant. Les choses devaient être ce qu'elles avaient toujours été, et, au milieu des plus grandes crises , dans les plus hardies revendications, tout se réduisait à demander « la vieille forme du royaume. »
La commune nommait ses consuls et ses conseil-
Ci) Le soin que prennent les Conciles de combattre les abus des élections, montrent combie.i l'Eglise tenait aux principes. Voir Grégoire de Tours, kist. franc, liv. iv. Conciles de Paris, l et 2 , d'Orléans, de CJermont. etc.
lers. La corporation élisait ses syndics et ses prud'
hommes. Elle s'administrait selon ses usages , qui
variaient de province à province , de ville à ville ,
et ses usages protégeaient tous les intérêts. La loi
écrite aurait été peut-être suspecte à des gens qui
ne lisaient pas , et qui écrivaient moins encore ; mais
l'usage était sacré. On en savait l'esprit ; on l'avait
reçu, on le gardait et on le transmettait.
Le fait dans lequel éclate peut-être de la manière la plus saisissante > la sagesse de la constitution française , c'est que , dans les premiers temps , le pouvoir seul est héréditaire : l'administration , à tous les degrés , est élective. Toute la vieille France est là : unité et diversité.
Chacun aspire à jouir du même privilège, mairies du palais, fiefs, charges. La noblesse et. le tiers veulent fortifier chez eux l'hérédité , au moment même où ils s'efforcent de l'atteindre dans la royauté : des deux côtés on travaillait à s'assurer l'avenir , et l'on sentait que l'avenir était là.
Mais ce que l'on aimait surtout, c'était sa famille. La corporation , la commune , ne donnaient pas à l'âme ces joies intimes qui la remplissent et relèvent au-dessus de toutes les épreuves. Ce qu'on dit d'elles, on doit , à plus forte raison , l'appliquer à ce cercle béni , dans lequel se transmet la vie et s'enchaînent les générations. « L'homme moral est formé sur les genoux de sa mère, » (1) et nous ne pouvons ignorer que « nostre principal gouvernement est entre les mains de nos nouvel) De Maistre. Correspondance.
rices. » (1) La mère a un instinct qui ne la trompe guère, la mère chrétienne a un instinct qui ne la trompe pas- Là où la mère saura remplir sa mission* elle donnera à la corporation , à la cité , à l'état , des hommes capables de les servir et de les honorer, parce qu'elle forme des pères, des chrétiens et des citoyens.
Toute force sociale repose sur la tradition. L'homme isolé n'est rien. Quand il est sûr de se continuer, de transmettre intact ou agrandi le dépôt qu'il a reçu, il a pour lui-même, et il communique à la société une force incomparable.
La famille antique reppsait sur l'autorité du père. Ni l'âge qui diminuait ses forces , en augmentant celles de ses enfants, ni la formation d'une nouvelle famille, ne portaient atteinte à son prestige et à ses droits.
Ainsi fut constituée la famille dans la Germanie et dans la Gaule. Ainsi , elle se développa sous la conquête romaine, ainsi elle se maintint après l'invasion. Ce n'était pas alors l'autorité inflexible du pater-familias, de qui il était dit: « Fndo liberis justis , jus vitœ, necis, venundandique potestas esto. » (2) C'était quelque chose de plus doux dans la pratique, quoique absolu en principe , car le droit romain qui était tout puissant disait : « la potestate nostra sunt itberi nostri , quos ex justis nuptiis procreavimus. » (3)
Le mariage avait été élevé à sa dignité véritable;
(\) Montaigne. Essais 1. 22.
(2) Loi des xn tables.
(3) Insiitules, liv. i. tit 9
comment tout ce qui vient de lui, n'aurait-il pas participé à sa grandeur nouvelle?
Le mariage , « cette communauté des choses divines et humaines, » (1) le « grand sacrement » comme l'appelle S-Paul , (2) y conserve sa sainteté par la connaissance de son origine et de son but, et sa fécondité, par les devoirs qu'il impose.
L'abus de la force qui règne partout où n'a pas été reçu le bienfait de l'Evangile, avait fait à la femme une situation qui ne permettait pas de reconnaître et de vénérer en elle la mère des jeunes générations. Le mariage chrétien l'entoure de respect et d'amour. Il la relève à ses yeux , aux yeux de son mari, de ses enfants et du monde. Elle a sa place au foyer domestique ; elle y entretient les traditions qui se transmettent avec la vie. Elle y est reine , et si elle n'a pas la souveraineté qui s'impose, et qui appartient à un autre, nul ne peut lui ravir celle qui s'exerce également sur tous , et qui ne périt pas , parce qu'elle est fille du dévouement et de l'amour.
Rien n'est beau comme le spectable de la famille où la foi trace le devoir et où la tendresse et le respect apprennent à le remplir. Le père a la noble profession des armes, il rend la justice, il a un métier, une industrie, un commerce; il vit au dedans ou au dehors , peu importe : il reste toujours le représentant de Dieu. « Le prince commande aux subjects , le magistrat aux citoyens , le maistre aux disciples , le
(i) ModestIn. Digeste* (2) Aux Ephésiem. -v. 32.
— dm —
eaprtaine aux soldats ; mais de tous ceux-là il n'y en a pas un à qui nature donne aucun pouvoir de commander, hormis au père qui est la vraye image du grand Dieu souverain, père universel de toutes choses. » (1)
Secondé dans l'administration de sa fortune et de son état , dans la direction d'une famille nombreuse , par sa compagne , il cherche à former des chrétiens , sûr qu'il aura ainsi une descendance digne de lui et de ceux qui l'ont précédé. Il s'attache moins à cultiver l'esprit que le cœur. Il initie à son métier , il prépare à son état une partie de ses enfants. Les autres ont l'Eglise, les couvents, ou le célibat, dans la maison paternelle. Là , ils remplissent auprès de ceux à qui les rattachent les liens du sang, des fonctions utiles , et travaillent à augmenter la fortune , le bienêtre , l'illustration et la verLu d'une maison qui se continuera sans eux , mais grâce à eux.
En Egypte, une loi obligeait le fils à suivre la profession du père. (2) La séparation des castes et cette obligation donnèrent pendant des siècles à ce pays , une stabilité qui n'était pas l'immobilité, car elle résultait des mœurs plutôt que de la loi.
L'Angleterre donne le même exemple. Dans un certain nombre de Comtés, les fermiers se sont succédé comme les propriétaires , et les tenanciers comme les fermiers. Les conditions anciennes sont les conditions nouvelles : les familles marchent parallèlement. Le propriétaire ne
(1) Jean Bodin. Les six livres de la république, ch. 4.
(2) Diodohb de sicile. Liv. i.—2 e section, n° 25.
peut ni sedessaisir ni être dessaisi de sa terre. Ceux qui la rendent féconde n'ont pas, en vertu de la loi, la même immunité, mais ils l'ont reçue de la tradition. La fortune acquise est souvent considérable; on n'en garde pas moins sa position, on Ta reçue, on la transmet, et le temps ne change rien aux relations.
11 en est ainsi dans la commune française. Quelle qu'ait été la prospérité, les descendants continuent les ancêtres, îls n'abandonnent pas en ingrats, le métier qui a fait leur fortune.
L'aîné en hérite, et le garde. Les cadets suivent la direction que les circonstances, le caractère et les aptitudes leur donnent. Il y a ainsi partout , immobilité et mouvement, unité et diversité. Dans ce cercle sacré, l'enfant prenait son pli ; son esprit avait, de bonne heure, sa direction, et son ambition ne se sentait pas diversement sollicitée; il marchait avec confiance dans la voie tracée, quelquefois il allait plus loin, mais sous ses yeux était constamment un modèle à imiter, et derrière lui , une tradition à continuer. Il y avait progrès, sans changement.
Le fils aîné, héritier des avantages et des devoirs, (1) après avoir été soumis jusqu'au bout, devenait à son tour, le chef de la famille. Son domaine n'était jamais entamé par la légitime de ses frères ou de ses sœurs, qui s'éloignaient de la maison paternelle, pour suivre d'autres carrières, ou y trouvaient une existence modeste, mais honorée. Ce qu'il avait reçu, il le transmettait, et ainsi la famille passait à travers les siècles, fière de sa perpé-
(l) MonïissqûieU. Esprit des lois % Jiv. 3l, cb. 23 et suivante , râp* porte tout à l'hérédité des fiefs. L'hérédité dans la famille est le modèle et la justification des autres.
tuité, fidèle à Dieu, dévouée au roi , aimant sa petite patrie pendant longtemps , plus que la grande , dont les destinées apparurent tard, et portant à la société le tribut de ses vertus , de ses services et de son dévouement.
La famille ne se composait pas uniquement de ceux que rattachaient les liens du sang. Il y avait à Rome les esclaves, en France , les domestiques. Les premiers ont heureusement disparu , les autres nous manquent aujourd'hui.
Ils faisaient partie de la famille : « Les domestiques ne voyaient alors dans ceux qu'ils servaient que des protecteurs et des frères. Accoutumés à vivre avec eux et par eux, à s'affliger de leurs peines, à se réjouir de leurs joies ils n'avaient pas la chaîne du sang, mais ils avaient celle de la reconnaissance. » (1) Ils étaient aimés et respectés de leurs maîtres , qu'ils aimaient et respectaient avec ce dévouement qu'inspire la vie commune et qu'ennoblit le sentiment chrétien de l'égalité dans la subordination. Le maître héritait souvent de son domestique et le do^ mestique était assuré de trouver dans la famille à laquelle il avait consacré sa vie, l'affection , les soins et les secours dus à un membre dévoué.
Les vertus qui établissaient de si touchants rapports s'étaient bien affaiblies au XVIIP siècle, et cependant, la révolution montre, par d'admirables dévouements , que cette tradition qui combattait l'antagonisme , par l'affection, n'était pas encore éteinte.
Ce que l'on apprenait le plus sûrement dans la famille, c'était le respect, la vertu qui manque aux sociétés
(l) Royer CoLL.uiD. Rapport sur le prix de vertu.
modernes. On semble croire que le respect amoindrit l'homme; on croyait alors qu'il l'élève et l'honore. La famille était une école de respect, parce qu'elle était le sanctuaire de la foi religieuse.
C'est une des forces qui ont le plus aidé l'Eglise et la royauté. Tant qu'elle est restée intacte, les efforts
de la révolution se sont brisés contre elle. Lorsque le respect a diminué, la forteresse a cessé d'être imprenable. L'ennemi y a pénétré, et un de ses premiers soins a été de détruire, par les lois, ce qui reposait sur une loi supérieure, car la famille est «divine en son institution, divine en son essence. » (1).
Le père de famille avait la liberté de tester en vertu de la loi romaine. (2) Cette liberté n'était ni toujours, ni partout, entière. Elle consistait le plus souvent à choisir l'héritier parmi les enfants, mais à transmettre à un seul, la dignité, les avantages et les charges du père de famille. « La conservation forcée a été, au moyen-âge, pour les Français, pour les Allemands et pour les Anglais, la source de la prépondérance dont ces trois peuples jouissent encore aujourd'hui. » (3) C'était le lien de la famille et la garantie de sa durée. Le père retenait ainsi, par l'intérêt, ceux à qui le respect ou l'affection aurait pu manquer. Les membres changeaient; la famille restait.
L'Assemblée constituante posa en principe l'égalité absolue des héritiers. (4) Un des premiers actes de la
^1) Donoso Cortès. Tome ni, p. 41.
(2) Uti kg assit (pater-familias) super pecunia iuleîa ve suœ ra, ita jus eslo.{Loi des douze tables, v.)
(3) Le Play. La Réforme sociale* i. p. 233.
(4) Décret du 8 avril 1791.
Convention fut d'abolir le droit d'aînesse et la liberté de tester. (1) La loi porta le désordre partout. « La Convention, disait Thuriot, a cru établir un grand principe, et elle a pour ainsi dire, jeté une pomme de discorde dans toutes les familles; des procès sans nombre vont être le résultat de cette loi. » (2)
Le Code civil est resté fidèle à ce principe qui devait amener la destruction de l'esprit de famille, la division des propriétés, et par conséquent l'affaiblissement de, la force sociale. Aussi a-t-on dit avec raison : « Quand dans une société, il n'y a que des individus, il n'y a plus que de la poussière, et quand l'orage vient, il n'y a plus que de la fange. » (3) Hélas! nous l'avons vu.
La loi anglaise, qui n'innove qu'après une longue épreuve, avait compris la force de l'esprit de famille, basé sur une perpétuité résultant de l'intégrale transmission de l'héritage. Quand elle voulut détruire de fait le catholicisme, à qui elle avait enlevé son existence légale, elle édicta « que toute propriété dont un papiste est ou sera en possession, sera attribué en héritage à tous les fils de ce papiste, par portions égales, et ne passera pas à l'aîné de ces lils. » (4) Et elle ajoute : « Si le fils aîné de ce papiste est protestant, la propriété lui sera transmise conformément à la loi commune du royaume. » (5)
L'Angleterre obéit à l'esprit de vengeance, et la
(1) 7 mars 1793.
(2; Séance de ta Convention du 28 décembre 1793.
(3) Benjamin Constant. Cours de politique constitutionnelle.
(4) Loi ii, Anne, eu. vi. 1703.
(5) Section xu.
révolution l'imita. « Vous avez fait un grand acte de justice, disait à la Convention, un jurisconsulte qui travailla plus tard, à la rédaction du Gode Napoléon; (1) vous avez voulu frapper les grandes fortunes toujours dangereuses dans une république. »
La loi dépassa le but et atteignit les petites. En détruisant l'autorité du père de famille, elle enleva à l'autorité du chef de l'Etat son plus solide appui, et isola l'individu que le but de toute législation doit être de rattacher à un centre commun. Pénétrées dès idées du XVIII e siècle, les assemblées de la révolution voulaient tout détruire pour tout rebâtir. Elles attaquèrent les mœurs par les lois, et elles le firent avec autant d'aveuglement que de violence. Le principe révolutionnaire admis, les conséquences devaient venir d'ellesmêmes : on morcela la famille et la fortune , et par là on enleva à la société une de ses plus solides garanties.
Le plus grand hommage rendu à cette organisation de la famille, que les lois nouvelles allaient atteindre si profondément, est consigné dans une lettre de Napoléon I er , publiée par le second empire.
« Mon frère, écrivait-il à Joseph, roi de Naples, je veux avoir à Paris cent fortunes toutes s'étant élevées avec le trône, et restant seules considérables, puisque ce ne sont que des fidéi-commis, et que ce qui ne sera pas elles, par l'effet du Code civil, va se disséminer. Etablissez le Code civil à Naples ; tout ce qui ne nous
(L) Cambacérès, 28 décembre 1793.
est pas attaché va se détruire en. peu d'années, et ce que .vous voulez conserver se consolidera. » (1)
Voilà comment parlent les souverains qui rapportent tout à eux-mêmes. Ce qui, en dehors d'eux, a quelque principe de vitalité, les gêne. Il ne doit y avoir de stable que ce qu'ils tiennent entre leurs mains. C'est ainsi que Napoléon qui ne croyait ni à la force du droit ni à celle des mœurs, organisait la révolution,
Cest par les mœurs que sa tenace rivale a pu maintenir sa* forte organisation intérieure. Elle est aujourd'hui ce quelle était autrefois, et sa véritable constitution ne cesse pas, malgré tout, d'être « cet esprit public, admirable, unique, infaillible, au-dessus de tout éloge, qui mène tout, qui sauve tout. » (2)
La vieille constitution française donnait à tous ce que le despotisme impérial réservait à quelques-uns. Elle voulait fortifier toutes les assises sociales, afin que l'édifice put durer. Elle vivait par l'esprit chrétien. C'est dans la famille que cet esprit avait son centre, et c'est de là qu'il rayonnait partout. Il avait ainsi formé les mœurs publiques après avoir formé les mœurs privées. Le vieil Ennius disait :
Moribus antiquis stat res romana viris que. (3)
Si ces mœurs qui reposaient sur l'erreur religieuse ont été assez puissantes pour donner à Rome l'empire du monde, que n'auraient pas fait, pour la France, les mœurs fondées sur la vérité catholique , réchauffées
(1) 5 juin 1806.
(2) De Maisthe. Principe générateur, vu. fïn<
(3) Cité par Cicéron.
par la charité, fécondées par le sentiment du devoir, si, au moment où l'état avait . atteint l'unité, elles n'avaient été ruinées par l'esprit de la révolution?