LES LETTRES
Les œuvres littéraires plaisent, touchent, éclairent, fortifient. Elles élèvent, enrichissent, rectifient, conduisent l'imagination, le cœur, le goût, l'intelligence la raison, la volonté. Leur nombre , leur valeur et leur variété, dans une nation ou dans une époque, entrent pour une large proportion , dans les éléments qui font la grandeur durable et la sécurité féconde d'une société.
Une littérature est l'expression de la nature et de la société. Un homme et un peuple s'y manifestent. Elle appartient à un temps et à tous les temps, à une nation et à toutes les nations. La beauté qu'elle cherche et qu'elle s'efforce de reproduire, est absolue ou relative, enfermée dans une civilisation et dans un siècle, ou fille de l'idéal , indestructible au temps , inaccessible au caprice et au changement.
La Bruyère a dit : « Quand une lecture vous élève l'esprit, et qu'elle vous inspire des sentiments nobles et généreux ,
(l) Michel Chevalier. Au sénat.
ne cherchez pas une autre règle pour juger de l'ouvrage ; il est bon et fait de main d'ouvrier. » (1) On peut en dire autant de l'ensemble d'une littérature. Si ses œuvres sont assez nombreuses et assez belles pour provoquer l'admiration et faire vivre dans une sphère plus haute le peuple dont elle traduit les sentiments et manifeste l'esprit, elle est assurée d'un rôle glorieux dans l'histoire.
Les lettres ont une part importante dans l'illustration de la France et dans son influence civilisatrice. Les Gaulois avaient l'imagination active, et leurs bardes chantaient Esus, « les autres divinités qui semblent n'avoir été que des espèces d'anges ou de génies , » (2) les grandes âmes , les héros et la nature. Leurs dogmes sacrés étaient écrits en vers , et le respect que guerriers et laboureurs portaient à ces manifestations poétiques, témoignait à la fois de leur piété et de la riche activité de leur imagination.
Rome importa sa littérature et celle de la Grèce, qui lui avait servi de modèle. Le génie national plia sous l'imitation. Tout fut jeté dans le moule grec ou romain ; l'inspiration s'éteignit à la recherche de combinaisons ingénieuses et puériles, dans lesquelles l'esprit et l'art se rapetissent.
La Gaule qui avait eu certainement l'éloquence de la liberté , devint , comme le disait le satirique romain, nutricula causidicorum. (3) Elle parlait, elle
(l) Des Ouvrages de Vesprit.
(V Henri Martin. Histoire de France, i, 58.
(3) Juvénal. Satire vu. v. 148. La supériorité donnée à l'Afrique qui payait bien, n'empêche pas l'application faite à la Gaule,
écrivait la langue du vainqueur pour le louer , ou se mirer dans des tours de force. Qu'aurait-elle pu garder de son génie national , et quelle grande œuvre •pouvait-elle produire? Apologistes, poètes, écrivains sacrés , tous sont si profondément pénétrés et si habiles imitateurs de l'esprit romain , qu'ils semblent appartenir à la patrie dont ils parlent la langue , plutôt qu'à celle dont , à leur naissance , ils ont foulé le sol et respiré l'air. (1)
Toute la littérature , sous la première race , est renfermée dans les cloîtres ; elle se borne à l'histoire ou à la polémique religieuse. La langue latine est et sera longtemps encore, son interprête. Elle sert à des chroniques comme à des commentaires savants , éloquents ou ingénieux de l'Ecriture Sainte
Les grands écrivains chrétiens de la Gaule , depuis S -Irénée de Lyon , S l -Hilaire de Poitiers , S'-Ambroise de Trêves, Salvien de Marseille, S l -Prosper d'Aquitaine , S-Grégoire de Tours , jusqu'à S-Bernard , appartiennent par leur génie, et par leur langue à une patrie plus grande que la nôtre : l'Eglise. Et cependant, ils ont des traits particuliers dans lequel revit notre caractère national, et qui nous permettent de les revendiquer. Mais la littérature Française ne commence qu'avec notre' langue, image vraie et saisissante de notre génie.
Cette langue dans laquelle devaient être écrits tant de chefs-d'œuvre, et que tous les peuples ont, pen-
(l) LACTANGE, AlJSONE , SULPICE-SÊVÈRE, S'-HjLAIRE DE POITIERS,
S'-Ambroïse, etc.
dant longtemps, reconnue comme la langue des conventions internationales , parce qu elle est la plus claire et la plus franche , la plus précise et la plus riche, la plus vive et la plus souple, s'est formée lentement par la combinaison d'éléments nombreux et divers. Il en est d'elle, comme des populations dont se compose le peuple français. Elle se dégage peu à peu , rejette ce qui l'embarrasse , et fournit au génie national une expression naïve, un peu ondoyante, mais nette, claire , à travers laquelle la pensée et le sentiment gardent leur éclat, et revivent dans les plus fines ciselures.
Une langue est le miroir fidèle dans lequel se reproduit l'âme d'un peuple. L'âme de la France est dans sa langue. Cette langue est ferme et délicate comme elle ; elle sait commander et charmer. Elle est gracieuse et forte , naïve et austère ; elle aiguise et lance le trait, elle grave et met en relief la maxime.
Elle a une candeur ravissante dans la bouche de l'enfant, un charme indéfinissable dans celle de la femme , une autorité souveraine dans celle de l'homme. On la comprend , on l'aime , et des chefs-d'œuvre de toute sorte portent sa gloire et étendent sa domination partout.
La poésie est au berceau de tous les peuples. L'enfant chante avant de parler , son imagination s'éveille avant sa raison. Il sent avant de juger. Les sujets ne manquent pas à une inspiration active, mobile , inépuisable. Il n'a pas de modèles. Qu'en feraitil d'ailleurs , lorsque l'inspiration le possède ?
L'esprit , ce quelque chose d'insaisissable , qui tou-
che à tout pour le relever , l'ennoblir , lui donner de la jeunesse et de la vie , cette flamme rapide qui éclaire , éblouit et passe , ce rayon qui colore et réchauffe , ce trait qui demeure , cet élan qui entraine , ce rapprochement inattendu qui arrache un applaudissement , cette allusion délicate qui amène le sourire aux lèvres, ce coup subit qui fait tressaillir, tout ctela, qui nous appartient en propre, qu'aucune nation ne •peut noiis disputer, ni aucune décadence nous ravir, caractérise nos premiers essais, où Ton admire plus de finesse et de grâce que d'élévation et d'éclat, et qui plaisent plus qu'ils ne touchent.
Les grands exploits inspirent ensuite nos poètes. La chevalerie enfante des prodiges. Elle ne croit pas aux obstacles, ni même à l'impossible. Il lui semble que l'humanité est plus grande qu'elle ne se montre , et cette exagération généreuse qui se traduit par des actes d'héroïsme , revit , enthousiaste et sincère , dans les Chansons de gestes. L'Italie et l'Allemagne les ont appréciées plus tôt et plus que nous. Prodigues comme ceux qui sont riches de leur propre fonds , nous les avons longtemps oubliées dans la poussière de nos bibliothèques, d'où quelques érudits les font lentement sortir. (1) Nos voisins , au contraire , en ont fait pas-* ser les créations dans leur langue , et ce que nous avons dédaigné , parce que comme des enfants irréfléchis , nous avons abandonné les choses anciennes , pour courir aux nouveautés , a nourri leur poésie et entretenu leur critique.
(I) Les publications de manuscrits depuis l&ïi , sont nombreuses; et combien d'oeuvres attendent encore un éditeur pieux et savant!
Après Tode et l'épopée, voici le théâtre. La société était religieuse, le théâtre dut répondre à ses exigences , quoiqu'il soit vrai de dire que la littérature exprime souvent l'état de l'imagination d'un peuple , plutôt que l'état de la société. (1) Il fit revivre les scènes les plus belles et les plus pathétiques de l'ancien et du nouveau Testament. Il s'empara , non sans leur donner quelquefois des compagnons inattendus, non sans mêler Terreur à la vérité, le passé au pré--» sent, des noms les plus glorieux et les plus augustes. Il mit sur la scène ce que des pinceaux croyants et pieux étalaient , pour l'enseignement et l'édification , en grandes pages ou en petits tableaux, sur les murs des églises et le parchemin des manuscrits. Puis lorsque l'abus eut dénaturé ces représentations , il substitua un enseignement moral à un enseignement religieux. Il prit des sujets dans la vie réelle, pour s'emparer de l'âme qui recherche la vérité , car « l'homme est le plus imîtatif des animaux ; (2) » et , de toutes les œuvres littéraires , aucune ne saisit plus que le théâtre, parce que « nulle part l'imitation de la nature humaine n'est poussée plus loin. » (3)
Cependant la prose prenait sa place modestement* Elle écrivait ses chroniques, n'osant pas encore s'élever jusqu'à l'histoire. Ces œuvres que nous pouvons lire heureusement aujourd'hui, dans leur première forme t dédaignée d'abord et corrigée par une fausse délica-*
(l) Sainï-MarcGirardin. Cours de littérature dramatique, tome n* p; 359.
(T) ArIstote. Poétique, ch. iv.
(3) Saint-Marg-Girardin. Cours de UtU drama. u p 4 1
tesse, n'ont pas d'autre ambition que de raconter. Mais elles racontent de manière à se faire écouter. Elles sont dictées par ce vieil esprit français où le bon sens n'exclut pas la grâce, ni la malignité l'inspiration : elles sont écrites dans cette langue dont la fermeté égale la naïve abondance.
Jusque-là, nulle influence étrangère n'avait détourné de sa voie notre génie national. Il avait trouvé en lui-même ses modèles. Il n'avait .pas de règles autres que celles du bon sens, qui « est selon Bossuet, le maître de la vie, » et le goût qui en est le charme. Il vivait de ses inspirations. Il allait lentement, mais chaque jour et chaque œuvre consacraient son originalité.
Au XVP siècle, tout change. Les œuvres de l'antiquité étaient sorties des cloîtres, où elles s'étaient Conservées, et, par une intelligente prévoyance, mul~ tipliées. Le mouvement réformateur s'en empara. L'arme lui parut bonne, et il la dirigea contre celle de qui il la tenait. L'Eglise avait été maîtresse jusqu'alors. Sa supériorité intellectuelle avait aidé la victoire de ses dogmes, et le règne de sa morale. Il semblait que le moment d'une ingrate revanche fut venu; et, pendant qu'en Italie, la Papauté donnait avec enthousiasme , (1) l'impulsion au mouvement artistique , et littéraire vers l'antiquité, en France, on s'en servit contre l'Eglise'.
(1) Dans une bulle donnée à l'occasion de la découverte des six premiers livres de Tacite par Ph* Beroald, en 1515, au monastère de Corvey en Westphalie, et payés par lui au poids de l'or, Léon X appelait les lettres « le plus beau présent, après la connaissance de la vraie religion, que Dieu* dans sa bonté, ait fait aux hommes. »
Par une de ces inconséquences qui ne sont pas rares dans Thistoire de l'humanité, on secouait un joug, et on s'empressait de tendre le cou pour en subir un autre. On ne voulait plus de l'Eglise comme inspiratrice et comme guide, on remontait jusqu'au paganisme, pour lui demander avec ses théories littéraires ses sujets que dominait toujours le dogme de la fatalité; on acceptait docilement la forme que ses historiens, ses orateurs et ses poètes avaient donnée à ces conceptions, et il semblait que l'on tint à effacer, comme indignes de l'humanité, les temps écoulés de l'ère chrétienne.
Le XVI e siècle fut le triomphe de l'antiquité, et ce triomphe fut durable, malgré l'influence, successive, grâce à nos reines, de la littérature italienne et de la littérature espagnole. Il eut le tort d'être exclusif, et de ne voir la beauté littéraire que dans les œuvres païennes respectées par le temps, ou dans celles que les modernes firent à leur imitation.
La théorie de l'art est simple. Elle n'est difficile que dans l'application. Toute œuvre est une imitation du vrai qui nous domine, et une aspiration Vers le beau qui nous attire, et qu'elle s'efforce de reproduire. Si on a pu dire :
Rien n'est beau que le vrai, le vrai seul est aimable, (1)
on ne peut pas affirmer que tout ce qui est vrai soit beau. Il faut donc procéder par choix. Il faut exclure, combiner, rapprocher; et, quand on s'est arrêté sur un objet, l'embellir, de manière à couvrir la réalité, si
(1; Boileau. Ëpitre IX*
elle blesse, à la produire au grand jour, si elle plait.
Mais en élevant ainsi une création, il faut bien se
garder de la soustraire à la vérité, sans laquelle elle n'est rien.
Voilà la théorie peu savante, mais exacte de l'idéalisme. L'âme humaine, éprise du beau, aspire à s'en emparer, pour lui donner une forme. Elle crée en ellemême un type dans lequel elle réunit les traits épars qu'elle a pu voir ou imaginer. Ce type, elle le contemple dans la beauté de l'ensemble, elle l'admire dans la perfection des détails. Elle le fait sien, et elle s'efforce de donner une vie extérieure à cette création intime. Elle n'y parviendra pas d'une manière complète, car il y aura toujours quelque chose au delà. L'esprit s'arrêtera, incapable d'élever ses créations à la hauteur de ses conceptions; et, quelle que soit l'admiration des autres, le génie ou le talent supérieur ne sera jamais pleinement satisfait de lui-même.
Il plait à tout le monde et ne saurait se plaire, (1)
disait excellemment Boileau; et Saint-Marc raconte (2) qu'à la lecture de ce vers, Molière à qui l'éloge était adressé, se leva et serrant la main de son ami, s'écria : « Voilà la plus grande vérité que vous ayez jamais dite* Je ne suis pas du nombre de ces esprits sublimes dont vous parlez; mais tel que je suis, je n'ai jamais rien fait dont je sois véritablement content. » Et ce que reconnaissait Molière, qui de nous ne Ta éprouvé, avec bien plus de raison?
(1) Boileau. Satire n.
(2) OEuvres de Boiieaw Notes sur la 2 e satire.
« La vraie beauté est dans le mélange du fini et de , l'infini, de l'idéal et du réel. Son trait distinctif est l'harmonie et la mesure, » (1) ou d'une manière plus précise : « Le beau, c'est le reflet de l'infini à Ta vers le fini, c'est Dieu entrevu. » (2)
Quelle imagination pourra unir dans une juste proportion des choses si diverses, et en apparence inconciliables? Quel génie exprimera ce qu'il a contemplé dans l'enivrement de ces visions où l'âme semble ne pas toucher à la terre, et où l'humanité se transfifigure, sous le rayonnement de l'éternelle beauté? Mais il est un point auquel il est permis d'arriver, et la gloire consiste à tendre vers le modèle immortel et insaisissable, dans cette voie où germent les grandes inspirations, et où naissent les chefs-d'œuvre.
Les écrivains Grecs et Romains vivaient au milieu d'une société où la corruption avait pour constante excitation le penchant de la nature, et pour constante excuse les exemples des Dieux. Le plus grand nombre de ceux qui sont arrivés jusqu'à nous, furent, par contraste, idéalistes, dans une société matérialiste. Ils ont ainsi mérité de servir de modèles à des œuvres écrites par des chrétiens et pour des chrétiens.
L'antiquité païenne a sur nous un grand avantage. Ses écrivains s'adressaient au petit nombre, et le mot capricieux d'Horace, (3) était la règle de tous, poètes, historiens et surtout philosophes. (4) Ils étaient donc
(1) Cousin. Introduction à YHistoire de la philosophie : 10 # leçon. (2; Kant. Traité préliminaire à Imite métaphysique.
(3) Odiprofanum vulgusel arceo. Odes ni. i.
(4) C'est ce que dit Brutus dans le De Oralore de Cicéron, quand il déclare n'entendre que ceux qui ont écrit pour être entendus, et qu'il ne comprend ni les philosophes, ni les poètes.
tenus à un grand respect pour eux-mêmes, et à une rigoureuse réserve à l'égard de ceux que leurs dignités, leurs vertus et la bienséance séparaient du vulgaire.
Le matérialisme universel provoquait une réaction, et le petit nombre à qui étaient adressées les productions intellectuelles, était d'autant plus délicat et sévère. Il fallait se séparer de la foule, et le luxe de l'esprit, comme. celui des habitations, des vêtements et de la vie, consistait à ne lui ressembler en rien.
Aristophane et Plaute écrivaient pour le peuple; Pindare et Virgile pour les privilégiés. En ne tenant aucun compte du génie, on sait en quoi ils diffèrent, dans leurs créations. Notre constitution sociale' ne nous offre rien de pareil. Sans doute, un écrivain qui sait quels devoirs imposent les dons de l'esprit, s'adresse à un public spécial, et lui tient le langage qui peut lui convenir ; mais combien d'autres ne comptent qu'avec la foule et, comme des courtisans, lui présentent des sujets que réclament ses goûts, et emploient la forme qui convient à ses habitudes, parce que seule, elle fait les succès bruyants et les illustrations retentissantes!
L'étude de l'antiquité grecque et latine, bornée aux chefs-d'œuvre, et plus spécialement attachée à la forme, doit produire d'excellents résultats.
L'antiquité eut des idées vraies, des vues justes et des inspirations sublimes, dont ses livres et ses statues ont porté jusqu'à nous le témoignage irrécusable. Loin de les méconnaître , nous devons nous les approprier; mais nous avons la vérité religieuse, et son influence s'étend à tout, à la politique, aux lettres,
aux arts, aux sciences. Tout ce que nous pensons, tout ce que nous écrivons, tout ce que nous demandons pour nous et pour les autres, ne doit pas s'éloigner de cette vérité, dont la domination dans le monde est le plus grand bienfait de Dieu, et la plus sûre garantie de grandeur pour Phumanité.
Le XVI e siècle poussa trop loin le fanatisme de son admiration pour l'antiquité païenne. Il attribua à la société tout entière ce qui n'était. qu'une rare et brillante exception. Au lieu de se borner à louer des génies qui vivront autant que leur langue, c'est-à-dire toujours, puisque l'Eglise lui a communiqué son immortalité, il prodigua son enthousiasme et son indulgence à un système social faux et dangereux. Il détourna ainsi le courant national et religieux de notre littérature, pour le diriger, d'une manière exclusive, vers des modèles remarquablement beaux, mais qu'il fallait laisser dans l'isolement où ils s'étaient heureusement et volontairement placés eux-mêmes. La société ne leur avait rien donné, il ne fallait pas lui faire partager leur gloire.
Aussi, la littérature du XVI e siècle nous offre-t-elle un mélange que n'aurait* pas permis de supposer notre passé. L'esprit français y perdit sa naïveté qui faisait sa grâce. Il revêtit d'une forme plus savante des libertés qui n'avaient rien d'original, et qui ne pouvaient attendre aucune excuse, parce qu'elles étaient un oubli du présent et une imitation du passé. Le tort de cette époque fut de devenir exclusivement grecque ou romaine, par conséquent païenne, et de plier sous le joug, un génie qu'il fallait diriger, mais non comprimer.
Une œuvre littéraire n'a droit à un éloge sérieux que si la moralité sert de base et de couronnement à de belles créations de l'imagination, à d'austères conceptions de la raison et à de vraies et saisissantes peintures du sentiment et de la passion. Des exemples assez éclatants et assez nombreux prouvent que l'on peut plaire, émouvoir, entraîner, en restant digne du sublime ministère donné à qui a reçu d'en haut la flamme souveraine du génie.
Le XVII e siècle est né du XVI e ; il en a restreint les défauts et développé les qualités. Des quatre grands siècles de l'humanité, c'est celui qui a réuni au plus haut degré, et dans les plus larges proportions, avec les dons du génie, .les ressources du talent, et qui leur a donné l'emploi le plus digne et le plus utile. On peut lui appliquer le jugement porté de nos jours sur celui dont l'influence fut alors, et n'a pas cessé d'être si générale et si utile :
Boileau copie, on dirait qu'il invente. (1)
Il a imité, il a reproduit l'antiquité et cependant il a sa physionomie propre. L'espi^t chrétien qui était resté vivant dans toutes nos institutions, malgré la Réforme, inspire et anime ses œuvres, alors même qu'elles paraissent, par leur nature et leur destination, devoir lui échapper. Le spiritualisme règne partout, et, puisé aux sources vivifiantes de la foi, le spiritualisme est chrétien.
Les écrivains du XVII e siècle permettent de juger
(1) S'-Beuve;. Portraits littéraires, i. Boileau.
dans quelle mesure une littérature est l'expression de la société. Il y a, pour celui qui écrit, une double voie à suivre: il marche en avant de son temps, l'entraîne par son charme, le retient par sa force et conduit à son gré son esprit et son cœur; ou il obéit à ses préférences, et se fait le serviteur de ses désirs et l'interprète de ses aspirations. Il n'est pas donné à tous de choisir entre ces deux rôles. Il faut pour le premier, une autorité que donnent seules les fortes convictions , et que le génie élève au-dessus de toute atteinte. Pour le second, il suffit que Ton soit prêt atout pour réus- * sir. Ce rôle facile est le plus productif. On devient le courtisan de cette partie de la population, qui oublie sa dignité et ses devoirs,, pour n'écouter que ses instincts et ses passions. L'écrivain pense, imagine, écrit avec elle, comme elle, pour elle, et ses œuvres sont dignes de la multitude qui • les inspire et les goûte.
Les génies du XVII e siècle ont fait un plus noble usage de ce qu'ils avaient reçu. Ils ont montré à leurs contemporains et à la postérité, ce que peuvent, dans tous les genres, les plus hautes inspirations mises au service des traditions inaltérables du beau et du vrai. Tous les éloges ont été épuisés pour eux, mais on ne dira jamais assez ce qu'ils ont fait pour leur temps et la postérité, pour la gloire et le progrès moral de la France.
Dante appelait Virgile (1) « le grand maître de chœur qui élève les esprit puissants et reste au-dessus d'eux, »
(l) En/fer, ch. iv.
Celui à qui pourrait être donné ce nom, au milieu de tant d'éclatantes renommées, a fait l'éloge le plus complet et le plus vrai de ce grand règne , en disant à Louis XIV que, sous lui , « la France avait appris à se connaître. » (1)
Elle a eu, en effet, des guides pour ses nobles facultés; elle a appris l'usage qu'elle devait en faire. Elle a eu des enfants jaloux de l'honneur de leur mère, qui ont travaillé à augmenter sa gloire, et à réaliser dans l'intérêt de l'humanité, ce progrès honnête , dont les bienfaits sont dignes de tous les sacrifices.
Aussi, toutes les gloires du XVII e siècle sont-elles solidaires. Les traits particuliers du génie n'enlèvent rien à la parenté intellectuelle qui les unit. Chacune en rappelle d'autres , et l'admiration pour une œuvre , fait surgir aussitôt ces éclatantes et nombreuses célébrités, qui peuvent affronter toutes les comparaisons, et semblent appartenir à l'humanité plutôt qu'à la France.
Ce caractère d'universalité , le XVI? siècle seul l'a eu, et le£ génies qui l'ont illustré n'ont pas de gloire plus grande que celle qu'ils lui doivent. S'adresser à tous les temps, et à tous les peuples, mériter d'être appelé par tous concitoyens et contemporains , faire une grande œuvre pour l'humanité tout entière, pour la religion, c'est donné à peu d'hommes et à peu de pays. Aussi, Sainte- Beuve a-t-il pu dire : « Plus on avance dans le siècle dit de Louis XI V, et plus la littérature , la poésie, la chaire, le théâtre, toutes les facultés mémorables dé la pensée, revêtent un caractère religieux et chrétien, plus elles
(1) Bossuet. Oraison funèbre de Marie- Thérèse,
acordent même dans les sentiments généraux qu'elles expriment, ce retour de la croyance à la révélation, à l'humanité vue dans et par Jésus-Christ. » (1)
On discutait un jour devant Garrick, du mérite des auteurs dramatiques de la France et de l'Angleterre. A quelqu'un qui attribuait à la France le premier rang, parce qu'elle avait produit Molière, le grand artiste répondit vivement : « Molière ! il n'appartient pas à la France ; il appartient à l'humanité. » Cet éloge caractérise les hommes supérieurs du XVII e siècle: il résume leur gloire , et leur donne leur place dans l'admiration et au foyer intellectuel de tous les peuples.
Chacun de ces génies a subi , pourtant , dans une certaine mesure, l'influence de l'état social dans lequel il vivait, et de celui dont la personnalité semblait animer et ennoblir tout. Ils ont à leur tour, rendu au roi, en gloire ce qu'ils en avaient reçu en protection, et à leur temps, en moyen de perfectionnement intellectuel et moral, ce qu'ils lui avaient-emprunté d'ordre, de gravité, de décence et de foi. De pareils échanges n'enlèvent rien à personne, et ne diminuent aucun mérite.
De Bonald avait remarqué ce concours naturel, dont les résultats sont immenses. « Le siècle de notre littérature, le plus fécond en véritables chefs-d'œuvre, a été l'époque, la plus brillante et la plus ordonnée de notre monarchie. » (2) Tant qu'on a eu la conscience du vrai rôle d'un roi, on s'est rendu compte de ce qu'il pouvait, et on lui a fait sa part dans le bien et dans le mal, qui ont marqué son règne..
(1) Portraits littéraires, n, p. 6 Molière.
(2) Mélanges, i, p. 186.
A ce titre , Louis XIV est vraiment le moteur universel d'une grande époque, et la gloire de ses poètes, de ses historiens , de ses orateurs et de ses artistes illumine son front.
Le XVII e siècle disparut tout entier avec Louis XIV, (1) qui , triste et découragé quoique plus grand par le malheur même, mena le deuil de cette glorieuse époque. A une cour, qui était devenue si austère , après avoir été si brillante, succéda une cour licencieuse et frivole , et le courant secret de spirituelle incrédulité qui s'était dissimulé dans les réunions intimes du Temple , (2) parut au grand jour. Il entraîna la noblesse, puis la bourgeoisie, et, ne rencontrant plus d'obstacles, confondit tout dans une même corruption pour aboutir à une commune catastrophe.
Le XVII e siècle avait élevé et fortifié les âmes; le XVIII les amusa et les corrompit. La vérité était ancienne , il fallait du nouveau; elle gênait et Ton avait soif de liberté. Le génie s'était mis au service des grandes idées qui servent de base aux sociétés humaines ; l'esprit se fit un jeu de les saper. Sous Louis XIV, on avait été croyant, sous Louis XV, on se proclama incrédule. Jamais notre pays n'a plus génénéralement mérité l'accusation de légèreté qui remonte à nos pères les Gaulois. Il passa rapidement à travers les systèmes, prit, quitta, reprit, abandonna ce qu'il avait aimé, et ne se montra constant que dans son inconstance.
(1) Des grands hommes qui l'avaient illustré, Massillon seul lui survécut.
(V La fare, Chaulieu que Voltaire appelle dans le Temple du goût « le premier des poètes négligés. »
La littérature devint un moyen rapide et sur de démoralisation individuelle et de désorganisation sociale. Le théâtre, les livres , les chansons eurent un môme but. Les philosophes se joignirent aux historiens, les poètes aux publicistes, et Ton apprit à ne rien respecter, ni en religion, ni dans l'état , ni dans la vie commune, ni dans ce qui avait pour lui la consécration du temps. Plus une idée était hardie et fausse, plus elle charmait, plus elle avait chance d'être acceptée et répandue. Il y avait eu, sous le règne précédent , une dignité quelque peu cérémonieuse , on y substitua un laisser-aller , qui n'était autre chose que l'absence de tout respect et le dédain de toute dignité. Le roi avait été le centre de tout; on se détourna de lui, pour adorer l'opinion publique. On eut plus d'esprit que jamais, et l'on se passa de bon sens. On déifia la raison, en substituant l'autorité individuelle à la véritable et sainte autorité que le caprice ne change pas, et que la passion est impuissante à dénaturer. On prit le laisser aller pour la grâce, l'assurance pour la sincérité et l'audace pour la conscience de ses forces.
Créer, c'est l'objet le plus haut de l'ambition humaine : perfectionner c'est , dans une sphère inférieure , le but de nobles efforts. Laisser aller , ce fut alors l'habitude des gouvernants et des gouvernés : détruire semblait le désir de tous ceux qui tenaient une plume , et personne n'offrait une base solide aux reconstructions futures.
Les œuvres littéraires , en rendant l'homme plus homme (1) contribuent au maintien , au développement
^1) Hunianiores lUterœ.
et à la prospérité de la société: dans cette époque néfaste , elles furent un instrument presque universel , et toujours ^puissant , de désordre, de désorganisation et de ruine.
Les talents n'ont certainement pas manqué , et des œuvres remarquables surnagent dans ce naufrage douloureux du génie national. Elles sont quelquefois une protestation ; mais si elles ont survécu , elles portent leur blessure , et il n'en est pas une qui ne soit
marquée du signe de son temps. Lorsque l'air est pur, "les poitrines les plus profondément atteintes en
reçoivent une force qu'elles ne connaissaient pas, et
retrouvent la santé. Lorsqu'il est corrompu , les plus
vigoureuses elles-mêmes sentent se tarir en elles les
sources secrètes de la vie.
Le milieu si moral et si fortifiant du XVII e siècle, n'avait pu entretenir partout la saine vigueur des âmes ; mais il avait retardé la mort. Le milieu immoral et corrompu du siècle suivant, exerça son influence jusque sur les esprits les mieux doués ; il paralysa leurs efforts , et ne leur permit ni de résister au , mouvement général , pour eux-mêmes , ni d'en atténuer les effets pour les autres.
Jamais de plus remarquables aptitudes , jamais plus d'esprit et de goût ne furent dépenses pour une œuvre anti-sociale et désastreuse. Presque chez tous les écrivains , — nous en exceptons un seul qui fut également éloquent (1) dans la défense rapidement consécutive de l'erreur et de la vérité, —se révèle, de la
(1) J. J. Rousseau.
manière la moins douteuse, l'absence de conviction. Les philosophes ne croient pas ce qu'ils enseignent , les réformateurs ce qu'ils demandent, les historiens ce qu'ils affirment, les poètes ce qu'ils chantent et les causeurs ce qu'ils disent.
Un homme semble avoir pris à lui seul tous les mérites et tous les défauts de son siècle. C'est un esprit universel ; il touche à tout , et il paraît tout savoir , quoiqu'il n'approfondisse rien. (1) 11 a une puissance incomparable de vulgarisation. Il fait croire à sa bonne foi, et l'on est tout disposé à partager ses amours et ses haines. Il a de l'esprit et du goût. Ce qu'il ne sait pas, il le devine, ou il l'invente. Pour tout il a le mot juste et l'image vraie. Mobile , il est le maître d'un peuple mobile. Il se joue de lui , et il le charme. Il le pervertit et il s'en fait adorer. Personnification du XVIII e siècle, il en reproduit les qualités brillantes plus que solides et les vices élégants et non moins coupables. Il se jette en avant, avec toute la fougue française. Il se croit réformateur en littérature et il n'est que copiste. Il aspire à créer , et il suit les voies tracées où il s'avance hardiment. Il a une puissance effrayante de destruction , et l'on admire autant l'étendue, la finesse, la vivacité, l'éclat et la fécondité de son esprit, que Ton flétrit l'usage qu'il en a fait contre des puissances respectables et des vérités nécessaires à tout ordre social. Il est, par l'esprit, le roi de son temps; pourquoi le fut-il aussi
(2 V Voltaire a parlé « de tout pendant un siècle, sans avoir jamuis percé une surface. » (de Maistre) Principe générateur, xlh*.
par son incrédulité ? Il était fait pour éclairer et il a incendié. Il était fait pour sauver son siècle , car de si éminentes qualités imposent de grands devoirs, et il a été l'instrument le plus puissant et le plus méprisable de sa perte, et nul, plus audacieuse ment que lui , n'a « guerroyé Dieu et ses dons. » (1)
Les démolisseurs religieux et politiques qui suivaient ses traces répètent avec autant de légèreté que de haine , mais avec moins d'esprit et d'habileté , ses accusations et ses blasphèmes. Le scepticisme resta de mode jusqu'au jour des catastrophes , et l'immoralité de bon goût. Il suffit d'un mot pour peindre cette époque qui avait reçu un riche héritage et qui ne sut ni s'en rendre digne , ni le garder , qui avait été doué de qualités rares et précieuses, et qui en fit un détestable usage: c'est le siècle du mensonge. Il commença dans la boue , il finit dans le sang.