‹ Les éléments de l'ancienne constitution françaiseChapitre 35 sur 40 · LES ARTS JET LES SÔIENCÎ3S · texte numérisé non relu

LES ARTS JET LES SÔIENCÎ3S

La France n'est pas , moins que l'Italie t * la patrie des arts* Elle a le goût du vrai qui la rend sensible à toutes les imitations , l'amour du beau qui inspire le génie et donne à ses créations des admirateurs passionnés et réfléchis. Elle n'a jamais eu cette ten-

(1) Parole de S'-Louis mourant Voir Join ville. Collection des mémoires relatifs à VHist. de France, n, p. 160.

dance utilitaire qui fait dire en présence d'une œuvre dont les yeux sont éblouis , l'oreille charmée , l'imagination séduite, le cœur ému: à quoi cela sert-il et qu'est-ce que cela prouve? Elle se sent assez riche pour rechercher le superflu , en supposant qu'une production artistique soit du superflu. En tous cas, ce n'est jamais que celui des esprits cultivés.

L'homme n'est arrivé à l'art que par le métier. Le métier lui donne ce qui est nécessaire à son existence , ce que réclament ses besoins. Il se perfectionne par l'usage, améliore ses produits, et non content de ce qui est utile , il aspire à l'élégance et arrive à des œuvres d'une plus haute portée , parce qu'elles demandent de la réflexion, du goût, de la patience et s'adressent à nos plus riches facultés.

Voltaire qui n'a pas rendu justice, parce qu'il ne les connaissait pas, aux époques antérieures au XVII e siècle , dans lequel il voit une perfection qu'il semble croire acquise sans précédents , a dit : « Ils (les Français) n'avaient presque aucun des arts aimables , ce qui prouve que les arts utiles étaient négligés, car lorsqu'on a perfectionné ce qui est nécessaire , on trouve bientôt le beau et l'agréable. » (1)

La nécessité est une grande maîtresse , et l'homme lui doit tout ce qui a défendu, assuré , embelli son existence. Mais là où elle s'arrête, le génie inventif de l'homme commence. Il y a des satisfactions que le cœur , l'imagination et le goût réclament , comme le corps demande à être mis à l'abri du froid et de

(1) Siècle de Louis XlV, ch. I er .

la faim. C'est sous cette inspiration ou sous cette pression que naissent les arts. Ils sont plus anciens et plus féconds en France que ne l'a cru Voltaire , qui , comme Labruyère, (1) appelait barbare le plus hardi , le plus riche et le plus élégant des styles d'architecture , celui dont les œuvres sont les plus nombreuses et les plus belles.

La source la plus abondante de l'art , c'est la religion. La foi et l'amour renferment de hautes inspirations, d'inépuisables sujets. Ils présentent à l'homme l'infini , et devant l'infini , l'homme se sent tourmenté d'un désir insatiable : . il se voit borné , il veut s'étendre , il se trouve imparfait , il travaille à se perfectionner.

Le génie est un feu caché qu'il faut faire jaillir de l'âme , et qui doit sa puissance et son éclat , à des coups violents et répétés. Il croit, il espère, il aime, il supplie; il loue, il s'humilie, et chacun de ses sentiments, chacune de ses aspirations, chacun de ses actes prend une forme et devient une œuvre vivante. La fiction remplace la réalité et l'embellit.

Ainsi compris, les arts exercent sur les âmes une influence moralisatrice. Le vrai et le beau, qui viennent de Dieu, ramènent à Dieu; ils élèvent l'esprit et le cœur de l'homme , font germer en eux les nobles pensées et les passions généreuses , l'arrachent â l'égoïsme , aux préoccupations mesquines , aux plaisirs coupables, et le transportent dans le domaine de l'i-

(1) Des ouvrages de V esprit. « On a entièrement abandonné l'ordre gothique que la barbarie avait intioduit pour les palai9 et pour les temples. »

déal , où les jouissances sont dignes d'une créature intelligente et libre.

C'est dans l'Eglise qu'il faut chercher en France les plus anciens monuments de la peinture et de la sculpture. Refuge de tout ce qui fait la vie intellectuelle de l'homme, l'Eglise a été moins exposée aux changements du temps et à la fureur des hommes. Rien n'est fugitif comme ces couleurs et ces lignes, répandues et tracées sur les murs, le bois et la toile; rien n'échappe plus vite que cette vie donnée à l'argile , à la pierre , au marbre. Mais l'Eglise a communiqué à ce qu'elle a inspiré quelque chose de la durée qui lui appartient.

L'art antique nous a laissé de splendides ruines et des restes mutilés que nous cherchons avec amour et que nous conservons avec admiration; mais rien de tout cela ne nous appartient. C'est de l'art importé , qui n'a pas pour nous le caractère sacré de l'héritage.

L'Eglise a toujours cherché à s'emparer de l'homme tout entier. En l'appelant à la prière , sous le regard de Dieu , elle a retracé avec des couleurs ou des formes plus sensibles, dans la vive clarté ou à l'ombre mystérieuse du sanctuaire , l'histoire du peuple choisi ou de notre rédemption. A l'intelligence , elle a donné la vérité dogmatique, à la volonté sa morale , au cœur la charité , à l'oreille ses chants , aux yeux le souvenir vivant de ce qui symbolise ses espérances.

Voilà pourquoi l'art est partout dans ce qui sert au culte; et, pendant des siècles, l'or, l'argent, le fer,

le bronze , la pierre , le bois se plient à la pen,sée des artistes qui servent l'Eglise. Ils ont la foi qui crée par l'inspiration, et la patience qui perfectionne par le travail. Ils savent que l'esprit doit dominer la matière, et la matière n'est pour eux qu'un instrument. Des pierres s'accumulent et forment un vaste édifice; mais une pensée les anime. Une tour ne s'est élevée , une voûte ne s'est arrondie et élancée , des créneaux n'ont couronné le faîte des murs , d'immenses baies ne se sont ouvertes, adoucissant £t travers de vives couleurs la lumière , que pour affirmer un dogme , exprimer une leçon , rendre sensible un droit, rappeler un souvenir, faire naître un sentiment, et par l'ensemble, servir de manifestation à la foi catholique.

Le symbolisme est partout , dans l'architecture , dans la peinture , dans la sculpture , dans les verrières , dans les inscriptions, dans la ciselure. Un édifice est une grande œuvre où revit l'idée de l'inflni, celle de la prière, de la louange, du repentir, et qui des détails, parfaitement harmonisés, forme un ensemble où se retrempent l'esprit et le cœur. Un siècle lègue à l'autre l'œuvre commeacée, et chacun, en conservant le caractère primitif, ou en le modifiant par un goût nouveau , obéit n la môme inspiration. Les genres changent, les formes se modifient: au rom^n , succède le gothique, et ces différences aussi sensibles dans l'inspiration que dans la. forme, qui ,se heurtent quelquefois , qui s'accordent souvent , , expriment les mêmes vérités , les mêmes leçorçs, les.mêmes

. sentioients et vont au même but.

L'art a ses corporations comme les métiers. Etablies «

par Tidée chrétienne , elles se régissent par elle. Ce sont de grandes ruches où chacun apporte son miel. Celui-ci conçoit , celui-là dirige. En voici qui taillent des pierres, en voilà qui les élèvent et les sculptent. Le peintre et le verrier attendent leur heure, et, le carton qu'ils reproduisent respecte dans son originalité la tradition , tout en obéissant aux caprices d'une imagination toujours riche, souvent déréglée; partout la vérité , la variété et la vie : nulle part de contraste disparate, ni d'hérésie religieuse ou artistique.

La société civile suit la société religieuse, quoique de loin. La royauté donne l'exemple. C'est à elle qu'il convient d'encourager les arts et de rechercher leurs plus beaux produits. La royauté française n'a pas manqué à ce devoir ; son goût a servi de modèle, et l'impulsion qu'elle a donnée a été suivie. La richesse a suffi à d'autres : il lui -a fallu les hautes et les délicates productions de l'art.

La féodalité bâtit ses châteaux à qui le soin de la défense , n'enlève ni le pittoresque, ni l'élégance, ni la hardiesse , ni la grâce. Ils imposent par leur masse, ils séduisent par l'ondoyante flexibilité de leurs lignes, ils éblouissent parla richesse des ornements, des armes, des tentures, des meubles.

Les villes ont leurs hôtels où se concentre et d'où rayonne la vie communale; et ces hôtels sont dignes de l'idée que les bourgeois ont de leur importance , de leurs privilèges et de leur rôle.

Bientôt les parlements auront leurs palais, et le sévère appareil de la justice, qui commande le res-

pect , n'interdit pas la richesse. Il faut que tout concoure à augmenter ou à seconder la majesté de la justice, la plus haute émanation de la puissance.

Ainsi, toute la hiérarchie sociale emprunte à l'art ses ressources , pour élever ses habitations , les embellir et entretenir un luxe qui , dans les pays riches, est la satisfaction des particuliers , et dans les grandes nations, l'honneur de l'état.

Quelle qu'ait été l'origine de l'art gothique, il est de bonne heure national , «et il se maintient dans sa domination presque exclusive , avec des nuances qui ne lui enlèvent rien de son caractère et de ses effets. Elles épuisent toutes les variétés d'un même style , et ses évolutions se succèdent si régulièrement, qu'elles servent à marquer les siècles. Il multiplie les prodiges sur notre sol , et s'il semble avoir son expression la plus saisissante et la plus complète au XIII e siècle et dans les édifices religieux , il règne sur les siècles suivants et n'imprime pas moins à tout ce quïl touche, sa hardiesse, son élégance, sa grandeur et sa grâce.

Au XVP siècle, nous devenons Grecs et Romains. L'enthousiasme fut tel que nous aurions cessé d'être Français , si la résistance de la nation ou sa puissance d'assimilation* n'avait été plus forte que l'engouement La transformation date du siècle précédent , car , pour les arts, pour les lettres, pour les modifications sociales et politiques, il faut toujours remonter au-delà du moment où le fait se produit. L'aurore précède le soleil , il y a des tentatives avant les œuvres , et les réformes s'essaient avant de s'imposer,

La France, comme l'ancienne Rome, s'assimile tout ce qui lui plaît. Ce que l'Italie produit , elle le fait sien. Les rois sèment, au nord de la Loire, à Paris, les châteaux et les palais. Ils recherchent, ils réunissent les objets d'art , et , par une aimable et efficace protection accordée aux artistes, ils multiplient les œuvres qui vivent d'encouragements, d'éloges et de bienfaits. Jusqu'alors , ils n'avaient que leur place au sein de la nation , la première il est vrai ; mais l'Eglise , l'aristocratie, la bourgeoisie se # rangeaient autour d'eux. Au XVI e siècle, comme s'il fallait une preuve artistique et littéraire de l'ascendant social que leur donnait une politique audacieusement imposée ou patiemment poursuivie , ils sont les maîtres , et ils marchent à la tête du royaume , pour les choses de l'esprit , comme pour celles du gouvernement.

Ce fut encore plus sensible au siècle suivant. L'art se fait à l'image de celui qui concentre toute initiative, et il semble qu'il ne puisse que par lui, vivre et prospérer.

Il acquiert en majesté ce qu'il perd en élégance , et par la richesse il compense la variété. L'influence italienne avait fait prodiguer les ornements; le génie français cherche moins l'abondance que la perfection. Il veut la vérité , mais une vérité un peu haute. Il est sévèfe pour les lignes de son architecture, pour la couleur de ses tableaux , pour les caprices de l'ornementation , comme pour le sujet , le but et la langue de ses livres. Il discipline tout, afin que Poubli des règles n'amène pas la licence , et que l'aspiration vers la nouveauté, n'étouffe pas ce qui est éternellement beau.

Au XVIII e siècle, Fart et la littérature obéissent à une même inspiration. La majesté s'efface , la solidité s affaiblit, la grâce molle et maniérée renaît. Le grand souffle est tombé. L'art devient capricieux comme la mode et efféminé comme elle. Il ne commande pas, il obéit. Il ne court pas , il s'embarrasse , il s'attarde dans la recherche et l'affectation. Il s'épuise en efforts et en inventions que les imaginations blasées apprécient, et son triomphe ne dépasse pas les boudoirs qu'il enrichit. Il dégénère comme l'esprit français, comme la littérature , comme la politique, comme l'état social. Quand un peuple n'est plus capable de concevoir de grandes choses, il se console par des mièvreries et se complaît dans les nouveautés faciles. Les grandes œuvres le dépasseraient. L'art lui donne ce qu'il peut

comprendre, et ce qu'il est capable d'aimer. Les grands génies ne paraissent pas au milieu de cet abaissement universel. Ils sont étouffés , et ceux qui , par leurs exemples ou par leurs œuvres, dédaignant un succès éphémère , condamnent un temps auquel ils sont supérieurs, n'ont rien à attendre que de la postérité.

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