‹ Les éléments de l'ancienne constitution françaiseChapitre 36 sur 40 · LES SCIENCES · texte numérisé non relu

LES SCIENCES

L'influence des sciences est moins apparente sur la société , que celle des arts .; elle est plus réelle et plus durable. Les sciences sont des métho-

des , avant de se prêter à des applications ; et à ce titre, elles concourent au développement régulier et progressif d'une nation.

On a dit des Français qu'ils n'avaient pas la tête mathématique. C'est une injustice dont personne ne s'est plaint, parce qu'elle était enveloppée d'éloges. Le Français est capable de tout, et ses facultés sont assez riches, assez équilibrées, pour se prêter à toutes les études et aspirer à toutes les supériorités. Que lui faut-il? des occasions, des besoins, et un encouragement venu d'en haut.

Les sciences exactes sont peu cultivées pendant longtemps, quoiqu'elles entrent dans le cercle du tr\~ vium et du quadrivium.

L'arithmétique se borne à des opérations pratiques , et l'astronomie ne reste pas dans son domaine spéculatif. Elle sert à des observations qui étouffent la science, et lui substituent une folie, où le désir toujours vivant dans l'homme de pénétrer l'avenir, trouve une satisfaction que repousse le bon sens.

A Rome, les mages et les astrologues sont les maîtres de la société impériale. Tibère, que rien n'arrête , tf emble devant ces manifestations de l'avenir ; (1) ses successeurs vivent dans cette croyance puérile , et chez nous, après les folles recherches des alchimistes, nous tombons dans les incantations du XV e et du XVP siècle.

C'est dans la. philosophie que s'applique la méthode des sciences exactes. Aristote avait exposé les deux

(l) Tacite. Ann, vi. 20, 22,

«lanières d'arriver à la vérité: l'induction et la déduction, (1) avec la rigoureuse exactitude et les vues hautes et simples que ce grand esprit portait à tout. Pourquoi le moyen-âge n 1 a-t-il vu qu'un des procédés ? Pourquoi a-t-il exclusivement adopté et employé la déduction ? Est-ce parce que l'on ne connut qu'une partie des ouvrages du Philosophe? Est-ce parce que la science maîtresse , (2) reposant sur des principes fermes , appuyée sur les données de la révélation, entourée d'autorités respectables ou décisives , ne demandait rien à l'expérience?

Les plus vives intelligences restèrent enfermées dans ce cercle d'où elles n'éprouvèrent pas le besoin de sortir, et le moyen-âge tout entier y épuisa ses forces. La vie n'est pas absente comme on l'a cru sans raison, et comme on l'a dit sans preuve ; jamais les grandes questions ne furent plus fiévreusement agitées. Jamais le mouvement des idées ne provoqua de plus ardentes discussions.

Mais , en dehors des vérités théologiques , qui peuvent être ainsi démontrées, il y a des vérités philosophiques et scientifiques qui demandent d'autres méthodes. Pour s'élever au-dessus de ce qui l'emprisonne et l'abaisse, pour aller contempler de plus près l'éternelle vérité, manifestée par toute la création , il faut à l'esprit humain deux ailes. Pendant tout le moyen-âge , il n'en eut qu'une.

(1) Analytiques.

(2) « Non accepit ab aliis scienliis tanquam à superioribus, sed ulilur eis lanquaminferioribus et m ancillis, » S'-Thomas. Somme ihéologique p. 1. qu. 1- art. 5, p

De là son impuissance pour les découvertes auxquelles * il aspirait; de là ses conquêtes bornées dans certaines études auxquelles se livra son ardente activité. Que de temps perdu , que d'efforts inutilement consumés dans dés recherches sans issue ! On demandait à la nature ses secrets, et Ton dédaignait la méthode qui, allant du simple au composé, du connu à l'inconnu, du fait à la la loi, ouvre ce tout si admirablement organisé , si harmonieusement équilibré, où l'unité et la diversité se soutiennent et semblent se défendre contre l'investigation curieuse d'une science hardie.

' Aussi quel élan lorsque l'esprit humain apprend qu'il peut suivre deux voies pour ses recherches ! La méthode du moyen-âge ne fut pas abandonnée , mais bornée à Certaines] études. L'aulre dut être employée toutes les fois que l'on voulut élever au rang de lois, des vérités générales découvertes par l'expérience. L'esprit humain recevait une nouvelle arme, arme puissante, que l'on a eu le tort d'employer exclusivement , et de porter sur tous tes terrains , comme le moyen-âge avait fait pour la science , mais qui servit à remporter bien des victoires.

Un principe découvert reste souvent infécond pendant longtemps , comme certains germes restent au

sein de la terre , sans manifester leur vie. Un procédé ne porte pas ses fruits tout de suite. Il n'y a là rien de fatal, et nous ne croyons pas, comme dit M. Taine, (1) « que le mélange fermente d'après des lois fixes, insensiblement , pendant des siècles et aboutit ici à des

(1) Essais de critique et d'hist. p. 409«

matières stables , là à des composés qui font explosion. * La volonté, bien ou mal dirigée , y est pour quelque, chose, et le travail hâte ou ralentit la solution. Dieu apprend ainsi à l'homme qu'il doit être patient , et. ne pas croire l'œuvre accomplie, dès qu'elle est entreprise. Si elle engage sa responsabilité , il faut qu'elle dépende dans une certaine mesure de lui.

Il semblait qu'avec une méthode puissante et sûre , toutes les sciences expérimentales dussent prendre un essor immédiat et rapide. Il n'en fut pas ainsi. Les découvertes du XV e siècle, furent sans doute aussitôt appliquées. Un siècle après, elles avaient à peine laissé leur empreinte sur notre état social. La nouvelle mé-« thode scientifique n'opéra que des réformes partielles au XVII e siècle. Le XVIII e , par une réaction qni prenait tous les prétextes , s'en servit exclusivement, et cet excès amena de déplorables conséquences. L'homme gâte ainsi les meilleures choses, et l'abus fait souvent douter de leur excellence. Cette faute est grave, parce que, pour les esprits inattentifs et» passionnés, — on'sait combien ils sont nombreux — la vérité disparaît sous les apparences, et il ne reste qu'une idée fausse ou une application dangereuse.

L'homme compromet ainsi ses plus riches facultés, et les excès dans lesquels il tombe par l'exagération du bien, sont aussi regrettables que les conséquences logiques du mal.

Le XVIII e siècle , matérialiste, voulut -appliquer à tout le même procédé scientifique. Le premier effet fut une véritable insurrection contre Dieu et le christianisme. Sans doute, l'état moral du clergé et des populations

amenait cette conséquence, et dans une certaine mesure, justifiait ces attaques. L'homme est toujours disposé à se débarrasser de ce qui le gêne. L'existence de l'âme ne permet pas de nier sa liberté : la liberté implique la responsabilité , et la responsabilité, à son tour, rend nécessaire un être qui ne soit pas contingent. Une religion peut être considérée comme nécessaire; mais une religion qui combat ce que la nature recherche , peut être attaquée dans son essence, parce que l'expérience

n'en reconnaît pas la base, et n'en découvre pas l'économie.

Ainsi procéda le XVIII e siècle, dans son raisonnement passionné; et son appel constant à la raison contre le fanatisme, n'eut pas d'autre origine, qu'une erreur scien- . tiflque soutenue , développée, excitée par le progrès de la corruption morale. L'organisation régulière de la matière, la structure merveilleuse de la plante et la pondération harmonieuse du corps des animaux et de l'homme, le plus pariait d'entre eux, provoque l'admiration. Heureux ceux qui ont le courage et la bonne foi de s'écrier, comme Galien, quand il eût achevé son examen détaillé de l'organisation du corps de l'homme : « Non., ce n'est pas un livre que je viens d'écrire, c'est un hymne que je viens de chanter à la gloire de l'Eternel ! (1)

Mais l'esprit de système est souvent plus puissant que la vérité et l'évidence. Le mot attribué à un grand savant en est la preuve. « J'ai beaucoup voyagé dans les cieux, aurait-il dit, et je n'y ai jamais rencontré Dieu. »

(\)lteusu parlium, In fine.

Et cependant quelle plus admirable démonstration de la nécessité d'un être créateur et conservateur, que son Exposition du système du monde ! (1) Si le mot a été dit, il a reçu de son auteur lui-même un démenti. Il servirait, dans tous les. cas , à prouver quel était l'esprit du XVIIP siècle , et à démontrer que la protection des Encyclopédistes n'était jamais gratuite , ni le milieu social jamais inoffensif, puisque les astronomes et les géomètres euxmêmes sont impuissants à s'y soustraire.

Les progrès des sciences physiques , chimiques et naturelles, sont dues à la méthode expérimentale. Le XVIII siècle les entrevit, le XVIII e siècle les prépara et en conquit quelques-uns. Il était réservé au XIX e d'en épuiser la fécondité et, par la création d'instruments nouveaux, par des découvertes heureuses, de tirer de toutes les forces de la nature , un parti que les plus hardies aspirations des génies les plus entreprenants, n'auraient pas même osé concevoir.

Et certainement, l'esprit humain n'a pas épuisé la fécondité des forces mises à sa disposition. Il n'est pas infini et ses découvertes sont, par conséquent, bornées; mais qui pourrait fixer le point où- il s'arrêtera épuisé, malgré l'aiguillon de l'intérêt et de la gloire ?

(1) Laplace. 1796.

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