LES FORCES ÉCONOMIQUES
Les relations d'intérêt et d'affaires s'établissent dans un état et entre les nations par la nécessité. Placés sous des climats différents, avec une configuration, un sol et des productions d'une abondance et d'une nature variées, mais restreintes pour chacun, les peuples cherchent ailleurs ce qu'ils ne trouvent pas chez eux. Dieu leur a donné « ces chemins, qui marchent et qui portent où l'on veut aller » (1) Il a ouvert devant eux l'immensité des mers, et leur â inspiré le courage de les franchir; en les obligeant à conquérir le sol par la culture , il leur a fait dompter ces obstacles que les montagnes et les vallées leur opposaient ; en leur montrant des frères chez ceux qu'ils ne connaissaient pas , il les a rapprochés pour des avantages communs.
On a échangé les fruits de la terre et des troupeaux. L'excédant de la production sur la consommation a comblé les vides , et à mesure que les besoins se sont multipliés, au nécessaire on a joint l'utile et l'agréable.
(!) Pascal. Pensée, art. vu, 38.
Les premières communications ont eu pour but la vie , les autres le bien-être. Les règles des échanges ont été d'abord des conventions particulières. Dès que les deux contractants étaient d'accord, nul n'avait à intervenir. Mais il y eut des différends. Il fallut des règlements et des juges. Puis, les affaires n'intéressèrent pas uniquement ceux qui les faisaient. Outre leur influence sur la fortune particulière, elles agirent sur la fortune publique. Il y eut des produits que l'on voulut retenir , d'autres que l'on dut rapidement écouler. Il y eut des abondances dangereuses et des disettes fécondes. L'individu vit où il devait chercher la meilleure affaire pour lui, et la transaction la plus favorable aux intérêts généraux.
Alors se forma peu à peu la science économique ; ainsi s'établirent les règles de la production et de l'échange. Il y a des principes absolus et des règles variables. Ces lois qui protègent le travail de l'homme et lui permettent de tirer parti des produits naturels ou manufacturés, ont pour but de régler , de diriger , de rendre fécondes les forces économiques d'un pays. Il leur appartient de résoudre, sous plusieurs rapports, la question la plus grave par les intérêts auxquels elle touche, la plus redoutable par les conséquences que sa solution peut entraîner ; celle que le passé a seulement entrevue , et qui se pose de nos jours dans une pressante et terrible réalité : La question sociale.
l'agriculture
« In sudore vultus tui vesceris pane. » (1) Tel est l'arrêt porté contre le premier homme et ses descendants. La terre est la source de ce qui est nécessaire à la vie. Le travail en est la condition. La terre est plus ou moins docile, et le travail plus ou moins récompensé. Mais cette inégalité môme dans la fécondité, est un moyen d'équilibre entre les différents pays. Si chacun d'eux donne ce qui est absolument nécessaire, c'est à l'énergie de l'homme de chercher ce qui manque , pour rendre la vie plus assurée et plus douce , à sa sagesse d'imposer la modération dans les désirs , ou d'inspirer la persévérance qui conquiert et conserve,
La France est , de toutes les contrées de l'Europe , celle qui a reçu le plus de la nature.
« Par une faveur toute spéciale de la Providence > la France a eu le bonheur de se- voir si heureusement distinguée, qu'excepté peut être l'Egypte , c'est le pays le plus universellement abondant en ce qui est de nécessité ou de simple commodité pour la vie, qui soit au reste de la terre. » (2)
(1) Genèse, ni, 19.
(2) Sully. Mémoires, n, p. 28-
L'étendue de ses côtes égale celle des points qui la relient au continent , et la mer qui aide à son alimentation , lui ouvre , vers les contrées lointaines , une route facile. Des montagnes et des chaînes de collines coupent le sol , varient sa température , emmagasinent ses eaux, et laissent échapper des rivières qui vont porter à cinq grands fleuves leur tribut. La direction de ces cours est un bienfait de la nature que l'art n'aurait pas mieux réglé, et nulle partie du territoire n'a été ni trop abondamment pourvue, ni déshéritée. Ils offrent des moyens de communication et sollicitent l'industrie.
La France réunit les divers climats de l'Europe, sans les froids extrêmes du nord et les chaleurs excessives du midi. Elle peut ainsi , plus qu'aucune contrée, vivre de son propre fonds et ne faire à l'étranger que de rares emprunts. Et cependant son commerce a été expansif comme son génie. Aucune contrée du monde ne lui a été fermée, et elle est allée, de bonne heure , demander à chacune , en lui offrant ses produits, l'extension de sa fortune et l'accroissement de son bien-être.
Les produits agricoles sont la première richesse d'un peuple. Pour que ces* produits suffisent à la population , et deviennent une source de richesse , il faut deux conditions: la fécondité du sol et le travail des habitants. Le sol , grâce à la variété de sa constitution et aux conditions climatériques, ne se refuse à aucune culture (1). Le blé, la base de la nourriture
(1) On y compte 3,660 espèces de végétaux.
européenne, cette précieuse manne, laquelle Dieu, pour notre nourriture , nous donne si libéralement , » (1) et les autres céréales, y viennent en abondance. La vigne a couronné ses coteaux , et envahi ses plaines. L'olivier couvre tout le littoral méditerranéen de son pâle feuillage, fournit un aliment à nos tables et la clarté à nos demeures. Tous les fruits des zones tempérées semblent s'être donné rendez-vous sur cette terre qui résume l'Europe. De gras pâturages nourrissent d'immenses troupeaux , et de vastes forêts , avant d'ouvrir des mines inépuisables aux habitations, et aux foyers, entretiennent un gibier abondant et varié.
Le sol offre à sa surface tout ce qui est nécessaire aux constructions, et la terre donne d'abondantes richesses en minéraux. On en peut faire des outils et des armes , plutôt que des monnaies , et y trouver ce qui fortifie plutôt que ce qui corrompt
Voilà ce que la nature • a prodigué à notre patrie. Voilà un des moyens par lesquels Dieu, donnant à ce peuple privilégié, des destinées auxquelles aucun, autre n'a été convié, dans les temps modernes , lui a tracé sa mission religieuse et sociale.
On a , de nos jours , exagéré l'importance de la constitution physique et climatérique des états. (2) On a subordonné leur histoire et leur rôle dans le monde, à ces conditions. La relation existe , mais non la subordination. Les hommes ont une commune origine
f\) ÔuViEft Oë Serrés. Théâtre d'Agriculture*
(2) C'est le tort de Montesquieu. Avant lui, Hippocrate, Platon et Aristote avaient soutenu l'influence du climat sur les mœurs et sur les conditions sociales. Mais ils avaient été moins absolus. Voir Esprit des lois. liv. xiV. chap* 1, 2 et 3.
et de communes destinées , mais il y a des différences dans l'étendue et la profondeur de leurs facultés. Les avantages des uns, l'infériorité des autres, trouvent des compensations ou des compléments dans le milieu où ils vivent , mais l'accident qui seconde ou contrarie le propre , ne se met pas à sa place , et ne l'étouffé pas. Ainsi, pour la France, les conditions extérieures de
sol, de climat, de situation géographique, ont aidé le génie national, mais elles ne l'ont pas dominé, à plus forte raison, elles ne l'ont pas créé. Les peuples qui ne sont que des portions d'un grand tout, Phumanité, ont un rôle dans l'histoire des races qui occupent la terre, comme chacune des parties de l'univers dans l'harmonie universelle des corps. Il y a cette seule différence, que les lois imposées aux astres qui se meuvent dans l'immensité, et aux forces au milieu desquelles nous vivons, sont fatales. Les lois, au contraire, données à l'homme, la mission tracée par la Providence aux peuples, peuvent être niées et violées. L'homme et le peuple qui ont cette liberté, ne sont donc pas soumis à des influences absolues. Ils les subissent dans une certaine mesure, ils demeurent sous leur action, mais ils ne dépendent pas d'elles , et peuvent, s'ils le veulent, les faire servir à leurs desseins.
La fertilité de la Gaule était connue dans le monde ancien. Elle a provoqué des établissements nombreux sur les côtes méridionales, et des aspirations jalouses au-delà des Alpes et du Rhin. Pour que les Phocéens, les Phéniciens, les Grecs, les Carthaginois, soient venus fréquemment à l'embouchure de nos fleuves, il
fallait qu'ils connussent nos richesses. Pour que, plus tard, tous les Barbares du centre et du nord de l'Europe et de l'Asie se soient précipités sur notre sol, il fallait qu'ils fussent appelés par l'abondance et par les jouissances qu'elle donne.
Nous ne voyons pas cependant que Rome nous ait demandé ce pain que l'Italie, transformée tout entière en villas et en jardins, (1) ne produisait plus. Mais nous savons que si elle connaissait ses forêts immenses et ses marais dans le nord , (2) elle y trouvait de quoi faire vivre ses armées, et quoique Ton ait prétendu que le froment n'avait été cultivé qu'au temps d'Auguste, César paraît s'être toujours contenté des ressources du pays. Avec l'attention minutieuse du conquérant organisateur, il parle souvent de la distribution du blé aux soldats, (3) il dit que les Helvétiens avaient choisi la partie de la Gaule la plus fertile; (4) qu'ils avaient été attirés par les terres, le genre de vie et les richesses des Gaulois, (5) et, en parlant des Germains, il remarque, par opposition, qu'ils n'avaient point de goût pour l'agriculture. (6)
Les expéditions aventureuses des Gaulois avaient pu être déterminées par des disettes accidentelles et nullement par l'état habituel du pays. Il se suffisait et n'avait rien à envier.
(1) Horace. Odes^ m, 15*
(2) Continentes que silvas ac paludes. César. Commentaires, liv. ni, ch. 28*
(3) Livre 1 er , ch* 23*
(4; Fructuosissimamj liv* l*', ch. 30.
(5) Agros et cultum et copias Gallorum, homines feri ac barbari adamassenté ici. ib.
(6> Agriculturœ non student, liv. iv, ch. 2.
La domination romaine fut pesante à la Gaule par les impôts. 11 fallut beaucoup demander à l'agriculture et à l'industrie, et elles devinrent impuissantes. Ces efforts épuisent et n'enrichissent pas. Lactance qui mourut dans la Gaule, (1) au moment où elle paraissait revivre sous l'administration bienfaisante de Constantin , a tracé un tableau effrayant de cette belle contrée ruinée par le fisc : « Tellement grande était devenue la multitude de ceux qui recevaient , en comparaison du nombre de ceux qui devaient payer , telle Ténormité des impôts , que les forces manquaient aux laboureurs , les champs devenaient déserts, et les cultures se changeaient en forêts. » (2)
Les invasions rendirent cette situation plus triste encore. Elles ravageaient et ne créaient pas. Le fisc d'ailleurs ne perdait pas ses droits , et alors même que le Barbare avait tout pris, il fallait remplir le trésor impérial.
Les terres enlevées par les conquérants aux vaincus, continuèrent à être travaillées par des esclaves ou des colons. C'est cette classe de colons qui a fait la richesse relative des premiers siècles de notre histoire , en maintenant la production agricole. Les Romains avaient des colons partiaires, (3) avec lesquels ils partageaient les produits du sol, et Pasquier rapporte une loi de Valentinien, par laquelle « il était défendu à tous maîtres d'affermer leurs terres en argent ; ains de soy contenter de ce qu'elles rapporteraient. » (4)
(2) De morte persecutorum , ch. 7, 23.
(3) Colonus partiarius.
(4) Recherches , liv. vin-, ch. 43.
Le lite fut tenu , au contraire , de payer une redevance fixe , et c'est ainsi qu'il put arriver à la propriété. Tout ce qu'il obtenait par son travail et son industrie, lui appartenait, dès qu'il avait payé le prix de son fermage. C'était le fondement d'une fortune qu'il voyait possible, parce qu'elle dépendait de son intelligence, de son économie et de sa laborieuse activité.
La vie monastique avait commencé en Gaule, avant S-Benoît , (1) mais les statuts du mont Cassin y furent bientôt adoptés. Le travail matériel auquel les moines étaient assujettis , donna une impulsion vigoureuse à l'agriculture. Ils reçurent en don des terres incultes , des forêts, des marécages. Ils les cultivèrent, les assainirent et les rendirent fertiles. Ce qu'ils ne pouvaient pas faire eux-mêmes, ils le confièrent à des familles qui restèrent attachées au sol par leurs intérêts et qui, moyennant une portion du produit , (2) vivaient tranquillement de leur travail , sans posséder la terre , sans avoir à craindre de la perdre, et avec l'espoir de l'acquérir.
Les deux siècles qui ont précédé l'avènement de Charlemagne furent déshérités, sous le rapport de la culture intellectuelle. Celle du sol et de ses produits absorba toute l'activité. La terre prenait le rang que ne lui avait pas donné l'antiquité païenne, et qu'elle devait garder pendant le moyen-âge . C'est ce qui explique comment, malgré les habitudes restrictives des provinces, malgré l'absence des routes, les guerres et les disettes ne furent pas plus nombreuses.
(1, Le monastère de Ligugé , fondé par S'-Martin , est de 36Q. (2; Depuis le 8 e jusqu'au 20%
« Dans les siècles qui suivirent immédiatement la conquête de l'empire romain , le commerce et l'industrie cessèrent en Europe. 11 en résulta que toutes les contributions durent, par la force des choses, peser directement ou indirectement sur les terres. Or , cette servitude établie sur une chose aussi sacrée, avait un caractère de gravité que personne ne pouvait méconnaître. La terre était considérée comme inviolable et souveraine ; la frapper d'impôts, c'était en quelque sorte, violer cette souveraineté. De là vint l'idée que les contributions ne pouvaient être imposées si elles n'étaient consenties. » (1)
Ainsi , une des plus importantes libertés politiques , celle du consentement de l'impôt, aurait sa source dans le respect pour la propriété, dont le principe est le moins contestable , puisque après la malédiction primitive , Dieu l'a donnée à l'homme en lui disant : « In laboribus comedes ex ea. » (2)
Charlemagne dont le génie a touché à tout, ne néglige pas la terre. Il règle les droits et les devoirs de ceux qui la possèdent et de ceux qui la cultivent. Pour lui, et jusqu'à Colbert, l'agriculture occupe le premier rang dans la préoccupation des chefs de l'Etat.
Pour tout peuple, il y a un même cri : du pain, parce que la vie du corps est le premier besoin et la condition du reste. Les capitulaires, (3) les conciles, les
Cl) Donoso Cortès , tome î , p. 74.
(2) Genèse, m, 17.
(3) Sur les soixante-cinq capitulaires qui remplissent les quarante-six années du règne de Charlemagne, plusieurs traitent exclusivement de la culture du sol et de la condition des personnes qui s'y adonnent.
ordonnances des rois, les coutumes, assurent au laboureur une protection efficace. On sent que c'est le grand nourricier, Un concile de Rouen (1) défend de jamais Tinquiéter, pour quelque motif que ce soit, et les instruments de son travail ne peuvent lui être enlevés.
Au XIII e siècle, l'assaut d'un homme à la charrue est un crime réservé à la justice du roi. (2) S-Louis qui a organisé les métiers des villes, n'oublie pas que le laboureur doit être défendu contre les violences auxquelles il est exposé, ainsi que le fruit de son travail, et il veut qu'il soit aussi en sécurité que ceux qui s'abritent derrière les murs d'une ville forte.
Les coutumes des villes renferment les mêmes témoignages, et les privilèges de Valence confirmés par Philippe-de-Valois, interdisent la saisie des animaux et des instruments de labourage. (3)
Au XIV e siècle, les règlements relatifs aux fruits de la terre descendent aux plus petits détails. Rien n'est indigne de l'attention des rois. Il s'agit d'empêcher de mourir de faim, et comme l'injustice peut revêtir toute sorte de formes, les précautions prises contre elle sont minutieuses et multipliées.
Un document résume tout ce qui a été fait en faveur de l'agriculture et des hommes qui y consacrent leur vie. Ce sont les « enseignements agricoles d'un père à son fils, » manuscrit du XIII e siècle, (4) qui appartient à la Bibliothèque nationale. On y voit en quelle estime
(2) Le coupable avait une oreille coupée. Etablissements i. 29 t
(3) Juin 1337. art. 28.
. (4) Cité par M, Paulin-Paris. 1836-1844,
la société tient ceux dont le labeur est pénible et le reveftu trop souvent incertain, par l'irrégularité des saisons ou la violence de l'homme. Les châtiments sont nombreux, et ils nous paraissent en disproportion avec les délits. Mais si l'on se rend compte de l'état social d'alors, et des conséquences que pouvait avoir l'injure faite aux hommes et aux choses de la campagne, on y voit, au contraire, une preuve de sage prévoyance et de rigoureuse justice.
L'histoire des couvents, à cette époque où l'esprit chrétien était assez puissant pour établir partout l'association, montre la formation de communautés rurales qui ont donné naissance à des centres importants de population. Partout sans doute, on n'arrive pas à une prospérité pareille à celle de cette communauté des Jault dans le Nivernais, dont un magistrat qui sut parler aux paysans, (1) s'est plu à raconter l'histoire, et à faire ressortir l'utile grandeur. Mais nous voyons en plusieurs endroits, et particulièrement dans notre midi, une famille recevoir en emphythéose une certaine étendue de terre, gagner de proche en proche, et former de véritables et florissantes tribus. Nous connaissons des villages, où, tout le monde est parent, où le nom patronymique est le même, qui ont cette origine, et lui doivent de grandes et solides fortunes. (2)
Ce fut une des forces de la société dans sa longue
(1) Dupin, l'aîné. Discours au Comice agricole deClamecy.
(2) Ce fait est commun au pied de la Montagne noire, dans l'arrondissement de Castres, particulièrement dans les possessions de la Chartreuse de Saïx {Archives de la préfecture^ Albi). Plusieurs villages ont été formés par des familles qui, à l'origine, avaient reçu des religieux une étendue de terrain pour laquelle ils payaient des redevances, et qui. les enrichit.
et laborieuse constitution. Elle résista ainsi aux guerres permanentes, rendit moins effroyables les disettes, et prépara l'accès des travailleurs ^ la propriété.
Les garanties du laboureur avait été atteintes au XVI e siècle, sous des rois faibles, et au milieu d'affreuses guerres civiles. Henri IV les renouvela. (1) « Labourage et pâturage avait écrit Sully, (2) sont les deux mamelles qui nourrissent la France, les vraies mines et trésors du Pérou. » Sa sollicitude pour les gens de la campagne prouva qu'il en était convaincu. Il fut de nouveau interdit de les inquiéter, de saisir leurs bestiaux et leurs instruments. Les gens de guerre avaient trop longtemps tenu le premier rang; il fallait le rendre à ceux à qui il appartient, parce qu'ils produisent sans détruire.
En 1601, l'exportation des grains fut permise. Une grande révolution économique était dès lors accomplie. On sortait d'un système d'égoïsme prévoyant, mais étroit. On entrait dans les voies plus larges d'une liberté en apparence dangereuse , mais qui , parce qu'elle est vraie et féconde, triomphe de tout, en portant partout la richesse.
La noblesse, qui n'avait plus à se battre, resta dans les champs, pour refaire sa fortune. Elle fit celle de la France, et à tant de désastres, succéda une prospérité inouie. Malheureusement une pensée politique compromit ces résultats économiques. Pour rendre la noblesse impuissante, Louis XIV l'appela auprès de lui. Elle devint élégante, amie du faste et des plaisirs, et
(2) OEconomies royales.
avec ses vertus, elle perdit dans l'éclat de la cour, la richesse qui seule pouvait soutenir honorablement son indépendance. J^a grande propriété se maintint encore, mais avec les inconvénients sans les avantages, a La grande propriété a perdu l'Italie, disait Tibère; (1) maintenant, elle perd les provinces. » En France, ce n'était pas la grande propriété qui créait le danger, c'est la manière dont elle était administrée,
Le maître , laïque ou ecclésiastique , était loin. Les produits d'un grand nombre de bénéfices tombés en commende , étaient dépensés pour des motifs que n'auraient pas approuvés certainement les donateurs.
Les autres grands propriétaires connaissaient à peine leurs domaines. Ils n'en percevaient que les fruits, et , au lieu de les répandre autour d'eux , dans une population que tout leur rattachait, ils les jetaient dans les prodigalités déshonorées de la cour.
La petite propriété se formait des débris de la grande. C'était un bien naissant d'un abus. Dès les premières années du XVIII e siècle , la progression était sensible. « On a cru longtemps , que la division de la propriété foncière datait de la révolution, et n'avait été produite que par elle : le contraire est prouvé par toute sorte de témoignages. » (2) En 1772 , Turgot signalait la division des terres, et Necker constatait « que les intendants s'alarmaient de la disparition de la grande propriété. » (3) Les aliénations, en effet,
(1) D'après Pline, l'ancien. Suivant les conditions générales d'organisation sociale, la supériorité appartient à la grande ou à la petite propriété. .
(2) de Tocqueville. L'Ancien régime et la Révolution.
(3) Comple-rendu. t
étaient devenues fréquentes à cause de la gêne. Aussi Arthur Young qui visita la France en agriculteur, à la veille de la révolution , affirme-t-il que « la moitié du sol de la France appartient aux paysanSi » (1) M. de Tocqueville , qui a reconstruit le cadastre de l'ancien régime , évalue aux deux tiers la proportion des propriétaires fonciers, du XVIII e siècle, par rapport à ceux d'aujourd'hui. Malheureusement, la terre supportait encore certaines charges qui rappelaient l'origine de la propriété, et si elles n'étaient pas assez lourdes pour en restreindre considérablement le produit , elles entretenaient une irritation qui ne permit pas de profiter , pour l'agriculture et la politique , des avantages de la division,
Au svstème de l'interdiction avait succédé celui de la protection , et déjà , sous de nombreux rapports , apparaissait la liberté entière des échanges , par la suppression des obstacles à l'entrée et à la sortie des denrées. Le principe posé, les conséquences devaient se produire. En science économique, comme en science sociale, la liberté est toujours féconde.