‹ Les éléments de l'ancienne constitution françaiseChapitre 38 sur 40 · L INDUSTRIE ET LE COMMERCE · texte numérisé non relu

L INDUSTRIE ET LE COMMERCE

L'industrie transforme les produits du sol , et les applique aux divers usages de la vie. « La matière

(1; Le Voyageur en France. 1790.

première » est fournie par la terre et les animaux. L'industrie la dégage de ce qui lui est étranger, la combine, la travaille, et, associant son effort à celui de la nature, rend l'existence de l'homme, plus assurée et plus commode.

Un pays abondant en productions agricoles augmente et étend sa richesse , par les exigences même qui naissent du bien-être. En effet, une richesse en amène une autre , et la mesure de ce qui est acquis , devient celle de ce que Ton ambitionne.

L'industrie n'est qu'une transformation et une appropriation. Le besoin la crée et certaines conditions la secondent. Lorsqu'on trouve , sous sa main , des matières qui peuvent être utiles , on sent le besoin de ne pas les laisser improductives. On les emploie pour soi , on les offre aux autres. Le consommateur satisfait devient plus exigeant, l'ouvrier plus habile. Les produits se multiplient et se perfectionnent. Sous l'aiguillon de Tamour-propre , ou la pression de l'intérêt, les machines aident l'homme , et , de progrès en progrès, on arrive à des résultats que l'on aurait pu croire tout d'abord impossibles.

On accorde à la Gaule la gloire d'avoir inventé des

instruments de travail pour les terres. Tous les peuples ont eu , dans des proportions diverses , le même

mérite, et Bossuet (1) a eu raison de dire quon ne « peut douter que le labourage ne fut connu dès l'origine du monde. » Elle tira parti de ses mines dans lesquelles les Phéniciens , peut-être , lui apprirent à

(l) Histoire Universelle^ 3 e partie , ch. ni.

creuser des galeries souterraines. Les armes sont de bonne heure nécessaires. Après avoir travaillé à soutenir sa vie par la nourriture, à mettre son corps à l'abri du froid , l'homme est obligé de se défendre. L'injustice et la violence qui ont paru au berceau du monde , ont ensanglanté celui de toutes les nations , et partout, s'est produit le progrès signalé par Horace, (1) dans les moyens d'attaque et de défense.

La nécessité fut la maîtresse des hommes. Les instruments destinés à soulever la terre, à lui enlever ses produits , se perfectionnèrent , les vêtements devinrent plus riches , plus variés et se distinguèrent par la couleur. Les habitations eurent plus de solidité, d'étendue , de commodité , d'élégance et de beauté , car bientôt ce qui était nécessaire fut orné par la grâce et relevé par la magnificence.

Plus les relations s'étendirent et se multiplièrent , plus s'ouvrirent, abondantes, les sources de la nature. Tout plia sous la volonté humaine ; à la pierre , aux os des animaux, au fer, au bronze, se joignirent successivement les minéraux que l'industrie découvrit, élabora, façonna selon les besoins, les goûts et les caprices. La conquête romaine apporta de nouveaux éléments de richesse. A mesure que son empire s'étendait, elle empruntait aux vaincus ce qui avait fait leur supériorité , et Rome qui , en unifiant le monde / préparait les voies au christianisme, consolait par detf dons quelquefois dangereux , ceux qu'elle avait soumis* Croyait-elle, comme César, que ce qui est importé

(1; Satires i, ni, v* 100 et suivants.

est condamnable? (1) C'est vrai trop souvent, mais ce serait une étrange erreur de croire que cette crainte doive inspirer l'abstention , ou même engager à une excessive réserve. On trouverait, en effet, seuls sages , les peuples qui se refusent toute relation avec leurs voisins. Non , l'homme est fait pour l'homme , c'est une tendance de notre nature, c'est un besoin de notre cœur, c'est la condition de notre existence, et nous devons profiter des efforts , des travaux , de L'expérience des autres, en leur donnant, à notre tour, ce qui peut leur être utile.

Parce que l'opium est une importation dangereuse, la Chine doit-elle fermer ses marchés à l'industrie étrangère, et son âme à la culture chrétienne? Le luxe et la corruption suivent trop souvent les relations commerciales, mais une plus féconde application des forces de la nature, un plus légitime emploi de ses productions, en résultent pour l'homme et pour la société. S'il se produit des abus, la société doit avoir assez de vigilance pour les découvrir, assez d'énergie pour les combattre.

Après la chute de l'empire romain , l'industrie , sur qui avait pesé et qu'avaient presque étouffée de lourds impôts, se relève» Quoique ce qui vient de loin ait toujours plus de valeur , on ne compte pas sur les autres ; on travaille la laine , le bois , la pierre , l'or , l'argent et le fer, on meuble richement les demeures, on

(1) 11 déclare les Belges plus vaillants» « parce qu'ils sont éloignés de la culture et de la douceur de la Province, et que les marchands n'allaient pas porter chez eux ce qui contribue à effé miner les mœurs. (Commentaires^ 1. 1.)

recherche de somptueux habits , et l'on voit revivre presque dans tous ses traits, ce luxe que les anciens Romains durent combattre et restreindre par des lois somptuaires. (1)

Par moments , au XIII e siècle surtout , le luxe est tel que des lois le répriment , et qu'il faut imposer des limites au service des tables, comme au nombre des robes. (2) Il ne faut pas s'en étonner. L'esprit du moyen-àge est un esprit de réglementation universelle , et l'usage, dans la vie commune, des produits de l'industrie , devait y échapper moins que tous les autres objets qui donnent satisfaction, aux besoins, ou forment les éléments sociaux. La sanction manquait aux lois somptuaires, et elles servent plutôt à signa- 1er le danger , qu'à le réprimer. Mais elles sont un appel à la conscience , et si elles ne contraignent pas, elles avertissent.

Le luxe n'est pas , quoi que l'on le dise , Une preit*- Ve de richesse et une condition de grandeur. Il pro j Voque la production, et, sous ee rapport, il augmente la satisfaction de quelques-uns et le salaire de quelques autres, quoique le plus souvent, il ait, pour contre-poids* une affreuse misère* La production ainsi surexcitée ne constitue pas une augmentation réelle de puissance économique, et de beaux dehors cachent souvent une triste réalité. Comme conséquence indi- * Viduelle , il faut reconnaître qu'il amollit les mœurs , et enlève aux caractères leur ressort.

(1; Lois Orchid, Julià. Discours de Tibère. Tacutb. Annales tL 33. — Suétone Tibère. 34.

(2) Voir sur ce sujet) Vie de Chattes V, par Christine de Pisan> p* 1* ch. 29*

Ces jouissances sont , plus que toutes les autres , égoïstes. Elles demandent la paix , et on ne conserve d'énergie que pour repousser ce qui pourrait la troubler. Elles condamnent l'esprit de sacrifice , et comme cet esprit est le plus puissant élément de conservation sociale et de progrès moral , la vie humaine s'enferme dans un cercle où il n'y a place ni pour les hautes inspirations du cœur, ni pour les nobles prescriptions du devoir.

L'abondance est moins dangereuse que le luxe. Elle permet de regarder sans inquiétude le lendemain, mais elle n'enlève rien à l'âme de son énergie et de sa moralité. Le luxe donne des jouissances factices. En augmentant le bien être , il habitue l'âme à de petites satisfactions , il étouffe cette conviction que la douleur est la condition de tout progrès. L'homme, dès lors,

borne à la terre ses pensées et son ambition ; il concentre tout sur un seul être. Il croit que l'univers est créé pour lui, que tout ce qu'il n'obtient pas lui est injustement ravi. Si on lui parle d'une autre existence, il doute, et si on lui demande l'abnégation, il ne comprend pas , si on lui commande le sacrifice , il recule.

Nous flétrissons l'excès, nous approuvons l'usage. Toutes les nations dans lesquelles le luxe . a dominé , sont tombées par leur propre corruption , ou sous les coups d'un ennemi. Celles qui ont recherché l'abondance, sans être les esclaves du luxe , ont accumulé leurs ressources, augmenté le bien-être, diminué le nombre des malheureux et entretenu cette énergie religieuse , morale , patriotique , qui a permis à l'homme de ne

pas oublier sa mission , et au pays de compter , eii tout temps, sur la vertu, au jour du danger sur l'héroïsme.

L'échange et la vente des produits de la nature et de ceux de l'industrie, passent par trois phases que la raison expliquerait , lors même que l'histoire ne nous les présenterait pas partout.

L'homme est jaloux de ce qu'il a recueilli ou créé. Il veut le garder et ne se résout à s'en dessaisir que lorsqu'il est sûr de n'en avoir pas besoin, ou de recevoir en échange , une compensation. La société obéit à la même pensée. Voilà pourquoi elle accumule d'abord les mesures prohibitives. Toute société est égoïste comme l'enfant. Elle voudrait tout prendre et ne rien donner. Elle interdit l'exportation des fruits de la terre et de son industrie , parce qu'elle a pour premier devoir de se suffire a elle-même; et cependant, elle essaie d'emprunter aux autres.

Cette théorie n'est pas aussi étrange qu'elle pourrait le paraître. La France l'a longtemps appliquée, pour un grand nombre d'objets, sur ses frontières extérieures, et même sur les frontières de .province. â provinc'e , mais en la modifiant dans la pratique , selon ses besoins.

Elle eut de bonne heure, des voyageurs et des commerçants qui allèrent , au loin , porter des , produits et acheter ceux des autres. On se mit en relation avec les Echelles du Levant, on pénétra daas le centre de l'Asie. Jacques Cœur obtint (1) les premières concessions

(l) Alain Chartier. Histoire de Cliarles VU.

en Afrique et , grâce à lui , « il n'y avait en la mer d'Orient mast revêtu sinon de fleurs de lis. (1) » La sortie des produits naturels ou manufacturés, a donc paru de bonne heure une des sources de la richesse de la France.

Les métiers devinrent des propriétés , et nul ne put les exercer avant d'avoir rempli certaines conditions, et juré l'observation de certains règlements. La corporation était fermée comme la frontière, avec la différence qu'elle s'ouvrait discrètement pour laisser entrer ceux qui devaient la continuer et l'enrichir.

Elle était jalouse de son honneur. Elle voulait que tout nouveau venu fut capable et probe. Chacun de ses membres gardait, le mieux qu'il pouvait , le secret de son métier ; c'était une propriété qu'il défendait , parce qu'elle était la garantie de son existence et de la prospérité de la famille. Il l'a transmettait comme il l'avait reçue , et le progrès s'accomplissait dans un cercle restreint. (2)

La corporation existait à Rome. Elle est organisée dans la Gaule païenne, mais l'influence chrétienne la transforme. Elle passe à travers les siècles , plus ou

moins florissante , mais toujours animée dû même esprit. Le livre des métiers d'Estienne Boyleau , prévôt de Paris, en 1264, est son code.

Chaque métier se meut dans un cercle qui converge vers un centre commun , d'où rayonne une puissante unité, sur une hiérarchie fortement accentuée. C'est le

ri) 1450.

(2) Ordonnances des rois de France, notamment celle de mai

tiers état devenu ainsi capable de se défendre contre les prétentions exagérées du clergé et de la noblesse.

Grâce à la division du travail , à la patience imposée à tous, à l'ambition excitée par les obstacles, le perfectionnement des métiers s'opère rapidement. Chaque ville a sa spécialité, et n'a pas d'autre ambition que de maintenir sa renommée. Le respect pour les droits acquis est tel, que les étrangers qui ont le monopole de certains métiers le gardent et le transmettent. Ils sont protégés, sinon d'une manière absolue, contre l'opinion publique ou l'omnipotence royale, du moins assez efficacement, pour pouvoir rester fidèles à leurs métiers, et assurés de leur gain. (1)

Cependant les privilégiés exagéraient leurs droits. Le prix d'acquisition des nouvelles maîtrises devint inaborbordable. 11 dépendait de ceux qui avaient intérêt à ne pas multiplier les concurrents. La royauté aurait pu intervenir. Elle se contenta de mesures fiscales , et créa, pour la surveillance et le contrôle des maîtres, des ouvriers et des marchandises, des charges qu'elle vendit.

Henri III (2) généralisa le système des communautés, et s'assura ainsi des contributions. Henri IV, qui devait quatre ans plus tard prendre pour les grains une mesure libérale, étendit à la vente des objets travaillés le privilège de la fabrication. (3)

ri) Les Juifs et les Lombards furent souvent victimes des haines populaires et de l'avidité des rois; mais ils revenaient lorsque la première effervescence était tombée, ou lorsque les rois avaient intérêt à les laisser s'enrichir de nouveau pour pouvoir les pressurer encore. Voir les ordonnances de février, 1218 et du 28 juillet

(2) Décembre 1581.

(3) 2 avril 1597.

La réglementation devint dès lors excessive , et porta sur tout : au lieu d'ouvrir la voie, on la resserra, et il fut de plus en plus difficile aux apprentis de devenir ouvriers, aux ouvriers de s'élever au rang de maîtres.

La suppression de ce monopole, ne fut pas facilement opérée, et d'excellents esprits s'y opposèrent.

Dans un discours prononcé à la rentrée de la cour de cassation , M. le procureur général Renouard , a résumé avec autant de justesse que d'autorité , le rôle des corporations et des associations ouvrières. (1) Il les a montrées comme « ligues défensives et assurances mutuelles contre les oppressions des seigneurs et des forts, et contre le désordre et l'anarchie ; comme pesant sur le travail et s'alliant à une fiscalité dévorante. » Il a signalé enfin le tort de la Révolution, excessive sur ce point, comme sur tant d'autres : « Elle a balayé les corporations et jurandes, mais, elle aussi, n'a pas su s'en tenir à la justice, et s'est emportée jusqu'à l'oppression. » Ainsi l'abus engendre l'abus, et l'excès, naît de l'excès.

L'Inde, l'Egypte, l'Assyrie, avaient pratiqué le système de la prohibition. La Chine y est resté fidèle jusqu'à nos jours, et ce n'est qu'après une défense des plus tenaces, qu'elle admet sur quelques points l'étranger à la pratique des échanges. Par une inconséquence qui prouve combien la passion est forte, elle n'a fait qu'une seule exception, en faveur de ce qui engourdit ses riches facultés et la tue.

Nous trouvons cependant au moyen-àge, un autre

(1) 3 novembre 1873.

système économique, Le passé n'est pas aussi ignorant qu'on le prétend, ni aussi peu capable de comprendre et de rechercher ses intérêts ; mais une chose ne peut venir qu'à son heure.

« C'est uniquement depuis Quesnay que l'économie politique prétend exister. Mais elle existait bien avant. * On savait pourtant auparavant ce qu'est la richesse , les causes qui la favorisent ou qui l'arrêtent, en quoi consiste l'équilibre, et ce qu'il doit produire. » (1)

Aussi , à la prohibition qui devait étouffer tout progrès , et réduire les peuples à se nourrir de leur propre substance , succéda le régime de la protection , plus rationel parce qu'il alliait la restriction à la liberté, et graduait selon les circonstances ou les objets , les taxes

à l'entrée et à la sortie.

Le commerce suivit une loi parallèle à celle de l'industrie. Il fut dirigé par les mêmes principes réglementaires, et enfermé dans le même cercle.

Les ports de la Méditerranée avaient été ouverts longtemps avant que notre histoire ait aucune certitude , à l'activité de navigateurs étrangers. Le facile accès des côtes, la beauté du pays, la facilité des rapports avec les habitants , les avaient appelés et retenus.

Ils avaient fondé des villes et établi des comptoirs. Leurs traces ne sont pas effacées sur le littoral Méditerranéen , et leur souvenir que rappellent des médailles et des monnaies, se conserve dans les noms de bourgs d'exploitations agricoles, d'accidents de terrain, où se rçtrou-

(l) FHstoire de Véconomie politique chez les anciens peuples de Vlnde, de l'Egypte, de la Judée et de la Grèce, par M. Dumesnu, Mahiqny, Paris, Pion, 1875,

vent à peine altérées, les langues Grecque, Phénicienne et Arabe, mêlées au Celte et au Latin. (1)

A mesure que l'agriculture se perfectionna , que l'industrie multiplia ses œuvres , le commerce étendit ses relations. Les entraves qu'il rencontra loin de ralentir son ardeur, augmentèrent ses ressources. Il prit toutes les formes, usa de tous les moyens, et s'attacha surtout à établir sa bonne foi. La surveillance exercée par les officiers du roi garantit contre les fraudes, et fit compter sur la parole donnée. Cette opinion, fut de bonne heure acceptée, et lorsqu'après les croisades, le Levant s'approvisionna presque exclusivement chez nous, pour certaines étoffes, les envois étaient reçus et. payés sans vérification. On s'en rapportait à l'estampille des jwrés du roi , mais surtout à la probité des maisons françaises. La tradition s est maintenue jusqu'à la substitution du régime de liberté au régime de surveillance protectrice. (2)

Le commerce vit par les débouchés. Plus ils sont nombreux , plus la production se multiplie. Après avoir suffi au pays, on établit des relations extérieures. Deux conditions assurent le succès: l'infériorité industrielle et agricole du pays avec lequel se fait l'échange, et la différence dans le prix et la nature des produits.

C'est ce qui a rendu si productif le commerce avec l'Orient. C'est surtout ce qui a donné à nos colonies

(\) Les bulletins de la société archéologique de Béziers contiennent sur ce point de précieux renseignements trouvés par l'esprit ingénieux et groupés par la puissance synthétique de M. Jacques Azaïs, ancien président.

fl) 11 existe à Castres, dont le commerce', de parcheminerie et d'étoffes de laine, date des Croisades, de nombreuses preuves (Je. ces faits.

une si grande importance et leur a fait uue si large part dans la prospérité de la mère-patrie. Ce que Ton produisait en France à des prix peu élevés , à cause de l'abondance de la matière première ou de l'habileté des ouvriers, ne pouvait être obtenu ailleurs, qu'à un taux supérieur , et dans des conditions de solidité ou d'élégance inférieures.

Les colonies offraient dès lors une ressource assurée. Elles recevaient non seulement les produits du sol et de l'industrie , mais encore des familles dont l'émigration était un bienfait pour tous. Elles établissaient au loin la prépondérance de l'esprit français , et fournissaient à ceux que la législation ne favorisait pas, un moyen presque assuré dii faire leur fortune.

Le Français aime son pays , il ne trouve rien ailleurs qui le lui fasse oublier. Il faut donc qu'un sentiment puissant ou la nécessité, le détermine à s'expatrier. Quand la nécessité agit seule , il est à craindre que ceux qui abandonnent leur pays n'en soient pas l'élite. Des déclassés sans tradition, sans famille, le plus souvent sans frein moral et sans foi religieuse , ne peuvent être que de tristes colonisateurs.

Si , au contraire , un cadet , formant une nouvelle famille , va porter son industrie sur des plages lointaines, où il retrouve encore , dans une certaine mesure , la patrie , s'il établit une maison de commerce ou remplit des emplois honorables et lucratifs, la colonie recevra une force nouvelle et trouvera un élément de prospérité , dans cet accroissement de population.

C'est ce qui arrivait dans les anciennes colonies, dont on n'a pas tiré tout le parti possible, dont on a jusqu'à

un certain point, "par une politique imprudente , préparé la séparation, mais qui ont porté à la France avec un immense amour, un aliment abondant pour son industrie et son commerce (1).

L'esclavage y fut malheureusement conervé , et cette violation de la loi évangélique , devait avoir de redoutables conséquences. Sans doute, ce n'était pas une exception, et peut être la culture des terres ne semblait-elle pouvoir être faite , pendant quelque temps, qu'à cette condition. Mais pourquoi n'avons-nous pas demandé à notre histoire la solution de ce difficile problème ? L'Eglise avait sur notre sol détruit l'esclavage. Les plus petits l'avaient 'trouvée toute maternelle ; les puissants avaient subi son ascendant, et les esclaves élevés moralement à la dignité d'hommes, pourvus de ressources pécuniaires , arrivaient à la liberté, sans danger pour leurs maîtres et pour la société.

Si cette pensée avait présidé à l'achat des malheureux captifs amenés sur les côtes Africaines pour être vendus ou échangés contre divers objets , l'esclavage momentané eut été un bienfait. Des chrétiens n'auraient consenti à traiter des hommes comme esclaves, que pour les amener à la liberté pour laquelle ils sont créés , en les relevant par le sentiment de leur dignité et la solidité dé leur foi religieuse.

Lorsque obéissant à un sentiment vrai , gâté par la philanthropie du XVIII e siècle , la Constituante proclama l'émancipation des esclaves , que suivit la révolte, (2) elle

(1) Avant 1879, S'-Domingue exportait pour 160 millions de produits.

(2) La première insurrection est du 25 août 1791.

porta la perturbation dans nos colonies, et rendit inévitable la perte de plusieurs d'entre elles. La mesure avait été prise sans précautions , et précédée d'excitations quî devaient amener la vengeance.

Les libertés accordées à l'industrie et au commerce, au XVIII e siècle, en appelaient d'autres que nous n'avons pas obtenues, et que nous dé pouvons pas attendre encore. Le libre échange de toutes les marchandises est la conséquence nécessaire de la multiplicité des relations, de l'augmentation des besoins et de la facilité des communications. Mais les affaires comme les eaux , doivent s'équilibrer, et l'agitation quand elle a été violerfte, se prolonge après même que la cause a disparu.

Il y a des inégalités entre les peuples par leurs productions naturelles, leurs aptitudes, leurs besoins et leurs conditions économiques, La déclaration subite du libre échange serait l'augmentation énorme de la richesse de quelques-uns et le signal de l'appauvrissement et de la ruine de quelques autres. Ce serait la rupture de l'équilibre universel , qui ne se maintient que par les inégalités.

On n'est arrivé que progressivement de la prohibition à la protection ; il faut de la prudence, des tentatives ■ partielles, des réformes successives, pour aller jusqu'à la liberté des échanges. Les mesures édictées par Louis XVI, sous l'influence de Turgot, préparaient cette dernière évolution de la science économique. On sait combien elles furent discutées , et avec quelle défiance les meilleurs esprits les acceptèrent.

Pasquier a exprimé ce sentiment qui' est vrai, et doit être respecté, pourvu qu'il ne soit pas porté trop loin.

« De ma part, encore que je sache bien que selon la corruption des mœurs, il faut procéder èi de nouveaux remèdes si, serai-je toujours d'avis qu'il faut éprouver en chaque subject toutes extrémitez , avant que d'annuler une loi ancienne, et qu'il n'y a chose en la république où le souverain magistrat doive apporter tant de circonspection, crainte, et prudence, qu'en la novalité de la loy. » (1)

Le passé a exagéré la lenteur, le présent la précipitation. Colbert avait donné à l'industrie le premier rang, que Sully avait réservé à l'agriculture. Il innova sans détruire. Il multiplia les mesures protectionnistes, en remplaçant ce qu'il supprimait. Turgot inaugura des idées nouvelles, sans sortir cependant des conditions de prudence imposées à tout ami sage du progrès. Il prépara des réformes plus générales, et ouvrit au commerce et à l'industrie des voies nouvelles, qui devaient les faire aboutir à la plus féconde activité.

Avec des idées vraies, des 'aspirations généreuses, le désir d'améliorations utiles, les hommes de la révolution et ceux qui, de nos jours, se sont occupés de la question économique, n'ont pas su garder la juste mesure qui accorde le progrès avec la conservation, et qui permet d'unir, pour le plus grand bien de tous, le passé au présent.

(1; Recherches, liv. iv, c. t

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