‹ Les éléments de la diplomatique pontificaleChapitre 11 sur 17 · DU RYTHME DANS LA RÉDACTION DES BULLES · texte numérisé non relu

DU RYTHME DANS LA RÉDACTION DES BULLES

Les études récentes de M. Noël Valois sur ce sujet ^ rentrent dans le domaine du Bureau de la Minute. Elles peuvent avoir pour la connaissance de la rédaction intime, et par conséquent pour la critique des documents apostoliques, des résultats bien féconds.

Si un étranger en eût fait l'objet d'un mémoire avant M. Valois, les résultats en retentiraient déjà bruyamment dans le monde de l'érudition. Notre jeune savant ne perdra rien pour attendre. Il a doté la Diplomatique pontificale d'un instrument qu'on peut appeler nouveau, tant il a été jusqu'ici négligé. Mais il y faut des mains délicates et sûres comme les siennes.

On appelle Cursus^ ou rythme prosaïque, rythme de la prose, la théorie imaginée au milieu de la décadence des lettres latines, pour donner à la prose. une allure harmonieuse et rapide, par la combinaison de mots renfermant et ramenant tour à tour des syl-

Langogne qui est de l'an 998 (999 ?) dit avoir reçu du pape Sylvestre II, à l'occasion de la fondation projetée un privilège écrit sur parchemin avec un roseau ; in (Cum ?) junco marino scriptum in pergameno, (Nouveau traité, t. V, p. 208. n. D. Vaissète, nouv. édit. t. V. p. 332.) Le comte de Gévaudan n'aurait eu ainsi qu'une ampliation d'une bulle qui l'intéressait personnellement ? Quelle était donc la destination de l'original en papyrus^ si la pièce remise à l'intéressé n'était qu*une ampliation ?

^ Etude sur le Rythme des Bulles pontificales. Extrait de la B^L de VÉcole des Chartes, t. XUI, 1881.

labes accentuées ou atones. On voulait que Talternance calculée des syllabes sonores, en frappant agréablement Toreille à la fin des phrases et à la fin de chaque membre de phrase, formât de la phrase entière une sorte de période musicale et cadencée.

Il y avait un cursus tardus, un cursus pfanus et un cursus velox. Ce serait trop entrer dans la partie technique du sujet que de donner les principes de ces trois genres ; on les trouvera sagacement exposés dans le mémoire de M. Valois. Nous devons nous borner aux généralités de la question.

Le principe du Cursus est tout à fait contraire à l'esprit de la latinité classique. Tandis que la prose de Gicéron, de Quinte- Curce et de Quintilien tire sa beauté, dit M. Valois, de la force des pensées et de l'heureux emploi des figures de rhétorique, le Cursus ne se préoccupe que de l'accentuation plus ou moins agréable des mots et de l'élégance extérieure de la phrase. L'introduction du Cursus, qui était un acheminement vers la rime, aggrava donc encore la rupture déjà faite avec la tradition classique. C'est à Rome même, et dans la Chancellerie des papes que paraît s'être manifestée d'abord cette nouveauté littéraire. Déterminer le moment où les rédacteurs des lettres pontificales commencèrent à se préoccuper du rythme et de la quantité, où ils recherchèrent de préférence les finales harmonieuses comme Breviter respondere, Ventre desidero, etc., et autres semblables, est chose impossible. On doit constater seulement que ce goût nouveau, introduit d'assez bonne heure dans la Chancellerie, et pendant assez longtemps très irrégulièrement suivi, y prit tout à coup un vaste essor à la fin du xi® siècle, resta en faveur pendant deux cents ans environ, et tomba peu après en désuétude complète. M. Valois établit cinq périodes dans l'usage qui en a été fait, du iv« au xvi® siècle, entre ses commencements et sa disparition totale.

Première période. — Il est manifeste que la tendance vers le rythme existait déjà parmi les clercs rédacteurs de la Chancellerie apostolique au milieu du iv« siècle. M. Valois a constaté que dans les lettres apostoliques du commencement de ce siècle, le nombre des terminaisons sourdes on libres dépasse de beaucoup celui des terminaisons rythmiques. Au contraire, i\ la fin du siècle, dans les lettres de saint Sirice et de saint Anastase, par exemple, on reconnaît que le rythme est généralement bien

observé à la fin des phrases. Le même caractère persiste au V® et au vi« siècle, et encore jusqu'au milieu du vii« siècle. Néanmoins, dans cette première période, les rédacteurs ne parviennent pas toujours à éviter les fautes dénombre et de quantité.

Deuxième période. — Duvii«àla fin du xi® siècle, le Cursus fut mal observé. Dans ce long espace de temps, pendant lequel les documents sont extrêmement nombreux, rien de si rare qu'une lettre apostolique rédigée d'une manière conforme aux règles de Tharmonie prosodique. La célèbre formule Siquis vero regum, sacerdotum^ etc. S dite Formule Grégorienne^ parce qu'elle date dans son esprit fondamental de saint Grégoire le Grand, et Formule Urbanienne, parce que le thème en fut retouché sous Urbain II, blessent sur bien des points les exigences rythmiques. Mais elle eut une forme absolument satisfaisante à la fin du xii® siècle après les modifications dei'nières qu'y introduisit Grégoire VIIL

Troisième Période. — Le xii® siècle, en effet, fut l'époque d'un progrès rapide et incessant du Cursus. Déjà très sensible sous GélaseII(1118-iil9),rapplication du Cursus l'est encore plus sous HonoriusII,(1124-1130);plus encore sous Eugène 111,(1 145-1153). Dès lors, les fautes de nombre deviennent très rares à la fin des phrases ; les rédacteurs apostoliques cherchent de plus en plus à appliquer les règles du Cursus à la fin de toutes les propositions ou membres de phrase.

Les progrès ne firent que se confirmer et s'étendre encore dans la dernière moitié du siècle, grâce aux soins des clercs qui travaillaient alors à la Chancellerie pontificale et qui ont laissé des traités ex professo sur la matière. L'un est Albert de Morra, chancelier sous les trois papes Alexandre lll, Lucius III et Urbain III de 1178 à 1186, élevé lui-même à la papauté en 1187, sous le nom de Grégoire VIII, et qui a laissé son nom au Stylus Gregorianus, modèle de la prose rythmée. L'autre est Transmond, qui fut attaché à la Chancellerie d'Urbain III en qualité de notaire, c'est-à-dire secrétaire rédacteur, pendant qu'Albert de Morra était le chef de la Chancellerie.

Sous ces habiles maîtres, le Cursus fut mieux appliqué que

1 Voy. le savant historique de Tinfluence et des modifications successives de la formule dans le cardinal Pitra. Analecta nwtssifria, p. 74, 79, 149.

jamais. A la fin du xii« siècle, dit M. Valois, le rythme du plus grand nombre de Bulles apostoliques est irréprochable. Il restait cependant quelque chose à faire pour le perfectionner. Ces progrès furent réalisés dans la période suivante, laquelle, commencée au pontificat d'Innocent III, dura pendant le xiii® siècle presque entier.

Remarquons dès maintenant — et cette remarque est importante — que les règles du Cursus, même à l'époque où il eut le plus de succès, aux xn® et xiii® siècles, ne furent soigneusement appliquées qu'aux seuls documents apostoliques que nous appelons les Petites Bulles, ou les Litterx, c'est-à-dire aux Tituli et aux Mandements, A une époque, dit M. Valois, où le rythme des simples bulles était porté à une correction rare, les Privilèges ou Grandes Bulles offrent cette particularité d'être rebelles à la mode et de rester, à cet égard, très inférieures aux autres Bulles.

Il faut observer en outre que, tant dans les Petites que dans les Grandes Bulles, certaines parties de la pièce échappèrent toujours aux règles ou aux atteintes du Cursus, Ce sont : 1® la suscription, l'adresse et le salut ; 2*^ la date ; 3** les citations de texte de l'Écriture Sainte ou des Pères ; et 4*^ les énumérations de biens qui se trouvent dans les Grandes Bulles, et plus généralement dans les Bulles Pancartes. Ces parties, destinées à de simples énonciations de fait, se prêtaient moins aux développements et aux ornements littéraires que le préambule, le dispositif, et les formules finales.

Quatrième période, — Le pontificat d'Innocent III, si digne d'attention à tant d'autres égards, marqua aussi une ère nouvelle pour la Chancellerie pontificale. Ses services furent réorganisés comme l'administration générale ; et dans la rédaction des lettres si nombreuses qu'elle eut à expédier, régna toujours l'application des préceptes du Cursus rythmique.

Cet état satisfaisant se maintint durant quatorze pontificats, et pendant un laps de quatre-vingt-dix ans, depuis Innocent III jusqu'à l'avènement de Nicolas IV^ de 1198 à 1288. C'est le temps de son triomphe et de sa pleine expansion. C'est d'ailleurs Tépoque, où il y a, à tous autres égards, le plus d'uniformité et de régularité dans la rédaction des bulles. Pour donner une idée du degré de perfection qu'avait atteint alors le rythme des

^i L£S ÉLÉMENTS DE LA DIPLOMATIQUE PONTIFICALE.

lettres pontificales ou Petites Bulles, M. Valois a publié, d'après l'original des archives *, une lettre d'Innocent III aux abbés de Vézelay et de saint Pierre d'Auxerre, en y marquant les longues et les brèves, ce qui permet de constater d'un coup d'œil combien les lois du Cursus y sont bien observées.

Cinquième période. — Il n'en fut plus de même durant la cinquième période, qui s'ouvre en 1288 et arrive au xvi« siècle. Dès le pontificat de Nicolas IV (1288-1292), les notaires apostoliques se relâchent et n'observent plus aussi bien les règles du Cursus, Alors reparaissent les fautes de prosodie inconnues depuis le xiie siècle. Non seulement des propositions, mais des phrases se terminent d'une façon défectueuse, absolument contraire au rythme, et cela dans les Petites Bulles môme ou simples lettres, écrits qui avaient été jusque-là les mieux soignées. Peu à peu, les nuances qui distinguaient encore le style des bulles du style des autres lettres s'effacent, et le môme rythme, dégénéré, s'applique indistinctement à tous les actes de la Chancellerie.

La négligence s'accentue durant le xv^ siècle, et enfin, au xvi« siècle, les règles du Cursus sont totalement abandonnées. Si l'on trouve encore à cette époque des actes rédigés suivant les vieilles règles, c'est uniquement parce qu'on avait conservé traditionnellement certaines parties des anciennes formules. Beaucoup de ceux qui les employaient ignoraient peut-être ce qu'elles renfermaient encore des restes de l'antique Cursus Grégorien.

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