DEUXIÈME PARTIE
Les suscriptions initiales. La souscription du Pape.
La SOUSCRIPTION DES CARDINAUX.
On sait que les papes des premiers siècles, après s'être bornés longtemps au titre à'Episcapus, et avoir pris quelquefois le titre de Fapa, qui leur était habituellement donné par les chrétiens
1 BttUaite. L. 236. La pièce est du 31 mai 1 199.
d'Orient et d'Occident, avaient très fréquemment, depuis le pontiûcat de saint Grégoire le Grand, libellé ainsi la suscription de leurs actes : Oregorius, episcopus, servus servarum Dei. Cette formule se fixa absolument dans les usages de la Chancellerie dès la fin du ix« siècle, pour la rédaction des Bulles, où elle figure encore aujourd'hui. Dans le Bref, créé au xv® siècle, le pape s'intitule. Papa, et marque son rang ordinal à la suite de ses prédécesseurs homonymes : Nicolauspapa V. Dans le Motu Proprio, le titre est Episcopus, sans l'addition du Servus servorum Dei, réservé aux Bulles. Ce que nous avons dit de l'emploi de ces diverses formules et des exceptions, dont il faut toujours admettre la possibilité, nous paraît suffire, en rappelant seulement que la salutation qui termine ordinairement la suscription des Bulles ne reçut définitivement la forme si connue de Saiutem et apostoli-cam benedictionem qu'au xi® siècle.
La souscription présente une bien plus ample matière que la suscription à l'étude et à la comparaison. Nous en avons indiqué la formule et l'objet général, il faut maintenant en suivre l'historique et se rendre compte des graves modifications qui vinrent au XI® siècle en changer tout à fait la forme et la signification.
Aux me et iv« siècles, les papes terminaient ordinairement leurs lettres par le mot Benevaie, ou Benevalete, Adressée à un évoque, la salutation était souvent : Benevale, frater caris» sime^ ou Opto te^ frater carissime, semper bene valere. Au v* siècle, en même temps que le Benevalete, on voit des salutations plus amples : Benevalete, fratres ; Deus vos incolu?nes custodiat, fratres carissimi ; pour un prince : Incolumem Exellentiam vestram gratia superna custodiat ; pour Tempereur : Omnipotens Deus regnum et saiutem tuam perpétua protectione custodiat, gloriosissime et clementissime semper Auguste. Rare au vi« siècle, époque pendant laquelle on trouve quelquefois : Deus te incolumem custodiat, frater carissime, le Benevalete reparaît sous Adéodat au vu® siècle, même dans les plus simples bulles, sans avoir jamais manqué peut-être dans les privilèges. Le mo\ Benevalete,é\di\\ souvent coupé en deux et écrit sur deux lignes. Il est presquj toujours suivi d'un paraphe, auquel sont mêlées parfois des notes tyroniennes. Quand le Benevalete fut figuré en monogramme, on traça souvent à la suite une grosse virgule {le comma) qui rappelait l'ancien paraphe. Cet usage cessa au xiie siècle.
Mais ce qu'il importe le plus de remarquer, c'est que, depuis les premiers siècles jusqu'au milieu du xi®, temps auquel on remplaça le mot Benevalete par son monogramme, la salutation finale, exprimée soit par une courte phrase, soit par le seul mot Benevale ou Benevaiete, abrégé ou non, précédé ou non soit d'une croix, soit d'un chrisme, constituait elle seule la souscription du pape dans toutes les Bulles, quel qu'en fût l'objet et la forme. Jusqu'au xi® siècle, en effet, les papes n'ont souscrit exceptionnellement de leur nom que certains privilèges ecclésiastiques et certaines constitutions arrêtées en Concile, documents qui rentrent tous dans la classe des Grandes Bulles * ; telle par exemple que la Bulle consistoriale de Jean XIII, élevant Tévêché de Bénévent au rang de métropole, laquelle fut dressée dans un synode tenu à Rome au mois de mai 969 *.
On trouve, il est vrai, dès le vie et le vu® siècle, des décisions de Conciles souscrites nominativement par les papes et par les autres pères de l'assemblée ; mais ces documents sont plutôt des actes conciliaires que des produits spéciaux de la Chancellerie pontificale.
Au XI® siècle, la souscription pontificale changea tout à fait de caractère. Du moment où la salutation du Benevalete fut figurée par un monogramme, changement dont on a retrouvé les commencements au xe siècle, sous Jean XIII s, mais qui ne fut définitif qu'au milieu du xi^ siècle, sous Léon IX, elle n'exprima plus la souscription personnelle du souverain pontife ; ce fut une simple salutation. Les Petites Bulles, sur lesquelles on ne traça jamais le monogramme, n'eurent plus dès lors aucune souscription ; l'apposition du sceau suffit à leur authentication. 11 en fut autrement pour les Grandes Bulles.
Dans ces documents, tous de forme solennelle, le pape écrivait lui-même ou faisait écrire sa souscription personnelle par deux opérations et de deux manières différentes : 1° Il traçait généralement lui-même la croix qui précède presque toujours la devise renfermée entre les deux cercles de la roue; 2° Il écrivait lui-' même, on faisait écrire en son nom, la souscription nominative qui termine et authentique la pièce. '
"^Nouv, traité, t. V, p. 103.
2 Ughelli,/to/Mi*Sacm, t. VIII, col. 61;Labbe, ConciL t. IX, App. col. 1238.
3 Noue, traité, t. V, p. 201. Jean XIII a siégé de 965 à 972.
LES tiLÉMBNTS DE LA DIPLOMATIQUE PONTIFICALE. 27
§ I. De la Rota, ou Cercles concentriques
Les Bénédictins ont signalé les premières traces de la Roue dans une bulle du pape Zacharie, au viiie siècle. On y voit les lettres grecques ICXC, abréviation du nom de Jésus-Christ, et au-dessous les noms des saints apôtres, S. Petrus, S. Pau^ lus ^ Le C/Opiste, ou l'éditeur de la pièce, appelle ces mots le signe du pape ; Signum pap», et c'est là le vrai nom de la Roue apostolique ; seulement, il serait plus exact de traduire Signum pap» par le Seing du pape. On ne signale plus de sigles ni de noms semblables dans les bulles des siècles postérieurs, jusqu*au XI* siècle, époque à laquelle remonte, d'une manière définitive, l'adoption par les papes d'une devise personnelle, et la figure de la Roue qui renferme cette sentence pieuse inscrite entre les deux cercles*.
Dans sa forme la plus complète, et à l'époque où la représentation des cercles est tout à fait entrée dans les usages de la Chancellerie pour l'expédition des grandes bulles, la Rotd est ainsi composée : au centre des deux cercles se trouve une. croix formée par quatre rayons se coupant perpendiculairement ; dans les quartiers du haut, les mots : Ses. Petrus, Ses, Paulus ; audessous le nom du pape, avec le chiffre de son rang ordinal parmi les papes de son nom, pratique dont on trouve des exemples dès le ix« et x® siècle, sous Léon IV et Jean XÏII : Gregorius papa VlllL Tout autour, entre les cercles concentriques, la devise adoptée par le pape, empruntée ordinairement aux psaumes et précédée généralement d'une croix ou du chrisme grec : Foc mecum^ domine, signum in bonum. Il est peu probable que les papes aient jamais écrit tous les mots de leur devise inscrits dans la zone circulaire. Mais, en examinant les originaux, on voit qu'ils ont dû tracer eux-mêmes bien souvent la croix qui les précède habituellement.
1 Nùuv, traité^ t. V, p. 156. > Nouv. traité, t. V, p. 210, § 4.
§ IL De la souscription nominative du Pape,
Les papes, disions-nous, ont quelquefois souscrit de leur nom même certaines décisions conciliaires dès le vi® siècle et aux siècles suivants. Vraisemblablement ils écrivaient alors eux-mêmes ces souscriptions, quelle que longue qu'en fût la formule ; et les mots manu propria subscripsi, quand ils figurent dans la souscription, ne permettent pas de douter que cette signature ne fût en effet autographe. Les Bénédictins admettent en outre que les papes ont pu signer de leur nom et de leur titre d'évêque de l'église catholique certains privilèges ecclésiastiques, comme les décrets délibérés dans un concile ou un synode ^
Ce ne sont là que des exceptions, car la forme ordinaire de la signature papale fut, jusqu'au milieu du xi® siècle, le mot seul de Benevalete, écrit en toutes lettres ou en abrégé par le pape ou par son délégué, en une ou deux lignes, précédé ou non d'une croix et suivi toujours d'un paraphe.
Vers la même époque où le Benevalete commence à être figuré en monogramme, au milieu du xi« siècle, les papes ont déjà l'habitude de souscrire de leur nom beaucoup de pièces, qu'ils auraient confirmées dans les temps antérieurs du seul mot Benevalete, Quelquefois le pape signe seul ; quelquefois la bulle est souscrite par les cardinaux seuls *. Quand l'acte est donné dans un concile, rien de plus fréquent que d'y trouver des souscriptions d'évêques ou d'abbés non cardinaux, mêlées aux souscriptions cardinalices. Cependant, peu à peu, les pratiques de la souscription des Grandes Bulles se coordonnent et finissent par s'établir en règles à peu près permanentes.
^ De ce nombre est le privilège consistorial du 26 mai 969, rendu à la suite d*un synode tenu devant la confession de Saint Pierre, par lequel Jean XIII, à la demande de Tempereur Othon, éleva révêché de Bénévent k la dignité métropolitaine. Cette Bulle, où ne figurent (du moins dans les les éditions) ni la roue, ni le monogramme du Benevalete est ainsi signée par le pape, sans croix initiale : Ego Johannes sanctœ ecclesiœ catholicœ Romance et apostolicœ XIII papa, in hoc privilegio a nohis promutgaio, manu propria subscripsi, À la suite, ont souscrit Tempereur Othon, 22 évêques dont 19 n'étaient pas cardinaux, 3 prêtres, 3 diacres et un sous-diacre, avec croix initiale. Ughelli, t. VllI, col. 61. Labbe, t. IX, app. col. 1238, moins fidèle qu'Ughelli. Nowo. traité, t. V, pag. 202.
a Nouv, traité, t. V, p. 209-210.
Rien encore n'est bien fixe au début du xii* siècle, sous Pascal II, qui signe souvent seul et de sa propre main, quelquefois avec un ou deux cardinaux ; tandis que plusieurs signatures de ses prédécesseurs, à l'exception du paraphe, ne peuvent pas être considérées comme autographes.
Dès le pontifical d'Innocent II, la souscription des Grandes Bulles se compose invariablement des souscriptions nominatives du pape et des seuls cardinaux. L'ensemble des signatures est ainsi disposé, sur trois colonnes, en une sorte de tableau. Au centre, la signature du pape en cette l'orme et sans croix initiale: Ego Innocentius catkolice ecclesie episcopus. SS. Ces mots, à l'exception des deux SS. qui les terminent, sont écrits de la main même qui a expédié le contexte de la pièce et ne peuvent donc être considérés comme autographes. Mais il est très possible que plusieurs des successeurs de Pascal II aient encore, comme lui, écrit de leur propre main ou fait écrire par leur chancelier, ou par un de leurs secrétaires, autre que l'écrivain de la pièce S les cinq mots formant leur signature.
Quant aux deux SS, du paraphe apostolique, qui doivent se lire Subscripsi, on peut les considérer encore pendant quelque temps comme étant autographes, même sous Gélestin II, sous Honorius II et Innocent IL A partir de Lucius II (1144-1145) le paraphe apostolique n'a plus rien de personnel ; il est ferme, net et tracé manifestement par le secrétaire ou le grossoyeur qui à écrit la pièce entière. Cet usage persiste jusqu'à la fin du xiii® siècle, jusqu'à la fin de la longue période des Grandes Bulles.
§ III. Souscription des Cardinaux.
Les souscriptions des cardinaux, très rares encore jusqu'au milieu du xie siècle, commencent à être assez fréquentes sous Victor II, Nicolas II et Alexandre II (1054-1073). Elles cessent sous Grégoire VII (1073-1085); reparaissent sous Urbain II (1088- 1099) , deviennent presque constantes sous Pascal II (1099-1118) et le sont tout à fait dans les Bulles de ses successeurs.
* C'est peut-être aller trop loin que de dire avec les auteurs du Nouveau TraitédeJD^lomatiqueqvLe la plupart des signatures et des paraphes des papes, à partir du xi^ siècle jusqu*au xv^ siècle sont tous tracés par le notaire
Elles sont ainsi disposées. A.u milieu et au dessous de la souscription papale, celles des cardinaux-évôques ; à gauche, celles des cardinaux-prêtres ; à droite, celles des cardinaux-diacres. Les souscriptions cardinalices sont toujours précédées d'une croix et toujours suivies du paraphe des deux 55. Les croix, et surtout les paraphes, semblent avoir été tracés par le souscripteur lui-même ; quelquefois l'ensemble de la signature est autographe.
La formule de souscription du cardinal-prêtre est celle-ci : t Ego Gerardus presbyter Cardinalis tituli Sancte Crucis in Hierusalem. SS* ; celle des cardinaux-diacres : f Ego Gregorius diaconus cardinalis Sanctorum Sergii et Bachi, SS* Le mot tittilus ne figure pas dans la souscription des diacres, parce qu'en effet les diaconies cardinalices n'étaient pas de vrais tituli. Il faut remarquer aussi que les cardinaux-évêques ne prennent pas généralement la qualité de cardinal, et signent seulement du nom de leur siège épiscopal : f Ego Guilielmus Prenestinus episcopus. SS., ouf Ego Albinus Alban^ensis episcopus, SS., parce que les six évêchés suburbicaires d'Ostie, Porto, la Sabine, Palestrina, Tusculum et Albano emportaient avec eux la dignité cardinalice.
Il paraît que les souscriptions des cardinaux étaient inscrites d'avance suivant l'ordre d'ancienneté de nomination du dignitaire dans la classe à laquelle il appartenait. Gela pourrait expliquer les vides que l'on observe sur les originaux dans quelques séries de souscriptions. Les lignes laissées en blanc auraient été destinées à recevoir la souscription tardive d'un cardinal ancien de grade, et absent au moment de la signature des autres dignitaires.
Il nous semble que ces diverses opérations des souscriptions cardinalices ne pouvaient se suivre et se mener à bonne fin sans le concours du bureau de la Grosse, car la minute de la bulle entière avec ses souscriptions et ses dates ne pouvait être arrêtée et terminée au premier bureau.
même écrivain de la pièce (cf. Nauv, Traité, t. IV, p. 775, t. V, p. 250). Jasqu^à Innocent II (1130-1143), beaucoup de paraphes et même des signatures entières ont été manifestement tracés par une autre main que celle de récrivain de la pièce.