DES ANNÉES CAVES
Il est une autre manière de compter les années des papes, dont nous ne pouvons nous dispenser de parler, quoique les preuves directes fassent défaut pour en traiter avec quelque confiance. Nous donnerons un peu de développement aux observations qui s'y rattachent, parce que cette particularité diplomatique nous semble mériter l'attention des savants qui s'occupent de la chronologie des documents apostoliques.
On a reconnu par les médailles et par les inscriptions que les Égyptiens, les Juifs et, après eux, les habitants de plusieurs villes de Syrie, devenues capitales de royaumes indépendants,
avaient souvent compté les années du règne de leurs souverains de deux façons bien différentes, et Tune et l'autre assez étrange. Dans ces systèmes, ou bien on négligeait entièrement, ou bien on comptait comme une année complète et comme première année du règne, la partie de l'année comprise entre Tépoque de l'avènement du roi, quelle qu'elle fut, et l'époque à laquelle se terminait Tannée civile du pays. C'est ce que l'on appelle une année cave.
Pour ceux qui négligeaient l'année cave, le règne ne commençait qu'avec l'année qui suivait Tavénement. Pour les autres, l'année cave, n'aurait elle eu qu'un mois ou quelques jou s de durée, comptait comme une année entière. Dans ce système, le commencement de la seconde année du règne coïncidait avec le commencement de l'année civile suivante, et ainsi des autres.
En ce qui concerne la date des bulles, ou de tous autres documents diplomatiques, on n'a à se préoccuper que de l'emploi possible d'une seule année cave, celle du commencement du règne ou du pontificat ; mais dans la chronologie générale et historique, en s'occupant de l'histoire d'un prince ou d'un personnage quelconque, on peut avoir à tenir compte de l'emploi possible de deux années caves, l'une au début, l'autre à la fin de son règne, ou de sa vie. Tel est le cas en ce qui concerne la durée de la vie de Gharlemagne. Les chroniqueurs suivant lesquels l'empereur vécut soixante-dix ans comptent en nombres ronds et négligent les deux années caves du commencement et de la fin de sa vie, car en réalité, Qiarlemagne, ainsi que le rapporte Eginhard, mourut dans sa soixante-douzième année, le 28 janvier 814.
Les Bénédictins, après avoir rappelé ces faits, ajoutent qu'il y a de nombreux exemples de cette manière de supputer les années du règne, en négligeant ou en comptant les années caves dans la date des diplômes des empereurs allemands ^ ; et ils inclinent visiblement à penser que ce procédé a dû être plus d'une fois suivi dans la chancellerie des rois de France et dans la Chancellerie apostolique.
Nous ne pouvons que nous ranger à l'opinion de nos savants
1 Cl. Nouv. traité, t. III, p. 195 et no* : p. 524 ; t. IV, p. 709. n. et 710.
religieux. Nous croyons avec eux que les chanceliers romains ont souvent terminé la première année du pontificat à la fin de l'année courante, au moment de l'élection ou de l'intronisation, et qu'ils ont fait partir la seconde année, soit du 25 décembre, soit du 1®^ janvier, suivant qu'eux-mêmes commençaient l'année à la Noël ou à la Circoncision. Nous regrettons de ne pouvoir citer, en témoignage, des preuves concluantes ; mais nous croyons en avoir reconnu au moins une sous le pontificat de Jean XIII, dans une bulle de Tan 972. Il nous semble aussi, que sous Pascal II, à la fin du xi® siècle, les notaires de sa Chancellerie, qui ont tant varié dans leurs méthodes chronologiques, ont plusieurs fois compté les années de son pontificat d'après ce procédé. Il ne paraît pas du moins possible de justifier certaines dates de ces bulles, sans admettre qu'il en ait été ainsi.