GRANDES ET PETITES BULLES
Distinction de ces deux sortes de documents.
Tous les documents expédiés par la chancellerie apostolique durant cette .longue période de six siècles et demi peuvent s'appeler des Bulles, quoique dans le texte même de la rédaction ils soient désignés sous les noms divers de Lettres^ Epitres ^Privilèges. Constitutions^ Décrets^ Décrétâtes^ et enfin,, mais tardivement. Bulles,
* Les Bénédictins pensent que l'introduction de la double date dans les actes apostoliques .est antérieure à Adrien 1er (Nouv. traitée t. V, pp. 147^ 148, 161): mais ils ne donnent pas de cette antériorité des preuves qui soierft suflSsantes aujourd'hui, attendu que les bulles de Saint-Bénigne de Dijon doivent être absolument écartées.
Ce dernier nom, qui désigna d'abord le flan de métal appendu aux actes publics émanés des empereurs, des papes et de divers princes souverains, tels que les doges de Venise et les grands maîtres de Rhodes, ne fut pas donné avant le xiii© siècle aux documents mêmes qu'il authentiquait. L'usage en a néanmoins et depuis longtemps autorisé l'application aux documents antérieurs.
On pourrait donc définir ainsi une bulle pontificale.: a C'est une a lettre apostolique scellée en plomb, dans la suscription de la- « quelle le pape prend le titre d'Episcopus, servus servorum Dei,i> Ces deux particularités du sceau métallique et du titre d'éviêque, serviteur des serviteurs de Dieu, reconnues déjà dans beaucoup de bulles au ix® siècle et devenues constantes au xiie.sont encore aujourd'hui les caractères qui distinguent le plus clairement les bulles des autres documents de la chancellerie apostolique.
Quelques papes des xe et xi« siècles ont remplacé le titre Episcopus par celui de Papa^ en supprimant le servus servorum Dei. Quelquefois, au lieti de plomb, là chancellerie a scellé d'un métal précieux les bulles rendues à l'occasion d'événements mémorables.
Aux xiie et xiii siècles, des sceaux d*or ont été apposés au bas de certaines bulles confirmant ou notifiant l'élection des empereurs d'Allemagne. Léon X fit authentiquer d'un sceau d'or la lettre par laquelle Henri VIII, roi d'Angleterre, après sa lutte contre Luther, fut déclaré défenseur de 'la foi catholique; Clément VII scella en or la bulle de 1529, rendue après le couronnement de Charles-Qùint à Bologne ; Clément XI scella du même métal la bulle d'érection de l'archevêché de Lisbonne en patriarcat. Ce sont là des exceptions, qui ne détruisent pas les règles générales.
Les Bénédictins ont divisé les bulles du moyen âge en deux classes, les Grandes Bulles ou Bulles solennelles^ et les Petites Bulles, De nos jours, la légitimité et l'utilité de cette distinction n'a pas été généralement reconnue. M. Delisle, dans son beau mémoire sur les actes d'Innocent III, qui a été le point de départ de tant de travaux sur la diplomatique pontificale, ne tient pas compte de la différence des grandes et des petites bulles ; il ne distingue dans les actes de ce mémorable pontificat et d'une manière rétrospective dans les actes des pontificats antérieurs que deux sortes générales de documents : les Lettres, et les
Privilèges. Sous le nom de Privilèges^ il comprend tout ce que les Bénédictins appelaient Grandes Bulles ^ ; le Privilège restant bien d'ailleurs pour lui ce documenjt si fréquent des archives et des cartulaires ecclésiastiques par lequel les papes confirment tout ou partie des biens et des immunités d'une église ou d'une abbaye.
M. Delisle a naturellement fait école. M. le cardinal Pitra luimême en subit l'influence dans ses Analecta novissima. Sans aborder directement la question des deux sortes de bulles, le savant bibliothécaire de la Vaticane semble ne voir dans les bulles solennelles que des Privilèges ecclésiastiques. L'autorité de M. Delisle est si légitime, que je dois donner avec quelques développements les preuves qui me déterminent à m'en séparer sur cepoint,pour maintenir l'ancienne distinction des Grandes et des Petites Bulles.
J'admets avec M. Delisle que la très grande majorité des documents appelés Grandes Bulles par les Bénédictins soient des privilèges ecclésiastiques. Je croirais encore qu'en certaines circonstances, sous Urbain II et sous Innocent III ^, la chancellerie romaine ait pu désigner sous le nom de Privilèges toutes les pièces diplomatiques expédiées avec les formes et les formules des Grandes Bulles, quel que fût leur objet. Il n'en restera pas moins établi, en examinant le fond même des actes, que toutes les Grandes Bulles ne sont pas des Privilèges^ en prenant ce mot dans le sens habituel et généralement admis.
La Bulle de canonisation de saint Udalric, évêque d'Augsbourg, expédiée par Jean XV le 3 février 993 avec les formes et les clauses des grandes Bulles ^, n*est assurément pas un Privilège ecclésiastique.
Serait-il possible de donner ce nom aux actes suivants,tous expédiés avec les formes solennelles, à savoir la Bulle par laquelle Innocent II confirme en 1139 àRogerde Sicile le titre de roi que lui avait attribué déjà son prédécesseur Honorius II * ; celle par
^ Mém. sur les actes d'Innocent III dans la Bibl. de V Ecole des chartes^ 1858,2e s., t. IV, p. 16.
? Voy. Noua, traité de diplom,^ t. V, p. 247 ; Delisle, Mém, sur les actes d'Innocent III ^ p. 16.
3 Mabillon, ActaSS. ord, Bened., t. VII, p. 471.
* Bullar. Roman., t. Il, p. 246. On trouve en 1143 un bail à cens de certaines terres situées en Roinagne^ affermées par Célestin II au comte de Bertinoro par une grande bulle appelée Cedula. Theiner, Cod. dipl. dont, temp., t. I, p. 13.
laquelle Alexandre III reconnaît et confirme, en 1479, le titre royal pris par Alphonse, roi de Portugal * ; en 1217, Tinféodation de la Marche d'Ancône, à Azzon VII, marquis d'Est * ; en 1266, la Constitution de Clément IV déclarant que jamais le roi d'Angleterre n''a pu se dire légitime possesseur de l'île de Sicile ^; en 1295, à une époque où les grandes Bulles devenaient déjà • rares, la restitution de Pile de Sicile au roi d'Aragon, consentie par Boniface VIII *. Enfin, en descendant jusqu'à Tépoque où les grandes Bulles sont presque des exceptions, on en trouve qui conservent toutes les formes des vieilles grandes Bulles concernant les biens et les privilèges ecclésiastiques, et d'autres qui, expédiées avec les mêmes formalités, ne sont pas évidemment des Privilèges ecclésiastiques, telle que la grande Bulle de Jules II, du 18 juillet 1511, convoquant le Concile de Trente et la grande Bulle de Pie IV, du 26 janvier 1564, confirmant les décisions do ce même concile ^.
Ces faits nous semblent autoriser suffisamment la classification adoptée par les Bénédictins et les appellations qu'ils ont employées pour déno?nmer les deux sortes de Bulles expédiées par la chancellerie au moyen âge.
Une nouvelle question succède à la précédente. En admettant qu'on doive et qu'il soit utile de distinguer les grandes et les petites bulles, il faut rechercher à partir de quelle époque cette distinction devient possible. La question revient à savoir à quelle époque, en quel siècle au moins, commencent à se manifester dans les documents apostoliques les formules et les dispositions paléographiques qui sont devenues les caractères définitifs des grandes Bulles aux xi® et xii® siècles.
Les savants auteurs du Nouveau traité de Diplomatique^ influencés par divers documents dont Mabillon lui-même semblait admettre la sincérité et la valeur, ont dit qu'on retrouvait quelques-uns des éléments propres aux grandes Bulles dans les lettres des Papes dès le viie siècle*. Ils s''autorisaient surtout de la . formule Salutem et apostolicam benedictionem et de la mention
1 Bull, Rom., t. 11, p. 456.
«T. m, ire part., p. 187.
3 BuU, liom., t. m, l^e part., p. 425. Voy. en outre, 1285, t. III, 2* part., p. 40-46 ; 1288, p. 52.
* BuU. Rom., t. III, 2 part., p, 78.
5 BuU. Rom. t. III, 3e part., p. 325 ; t. IV, 2e part., p. 169. « Nouv. traité, t. V, p. 148.
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du Bibliothécaire du Saint-Siège apostolique, comme dataire, dans deux bulles sur papyrus, qui auraient été accordées à l'abbaye de saint Bénigne de Dijon par Jean V (novembre 685) et par Sergius W (25 mars 690.) Les illustres et modestes fondateurs de la diplomatique changeraient sûrement d'avis aujourd'hui, après la démonstration palpable qu'a donnée M. Delisle de la confection frauduleuse et tardive de ces curieuses pièces par un clerc du Xe ou du XI® siècle * .
On peut tout au plus reconnaître les premiers éléments des formes réservées pour l'expédition des grandes Bulles dans les modifications du pontificat d'Adrien I®' ; mais pas avant. Et ce ne fut qu'à la longue et qu'à la suite d'une série de modifications graduelles que ces formes furent enfin arrêtées. Les caractères généraux des grandes Bulles, déjà bien appréciables, dans leur ensemble au milieu du xi^ siècle sous Léon IX, ne furent néanmoins définitivement fixés qu'à la fin du siècle, sous Pascal IL