BEAUTÉ IDÉALE
l'œuvre d'art, — la beauté qui résultera appartiendra au genre le plus élevé et sera absolument complète dans sa perfection. Cette animation qui imprime à l'œuvre d'art la marque de V infini provient d'un milieu idéal, du monde des idées qui peuplent le domaine de l'intelligence et planent au-dessus de la réalité.
L'infini apparaît dans le beau et l'idée reçoit une forme perceptible et intelligible sitôt que l'âme du compositeur -est révélée avec une entière clarté. La représentation de ce qui est sans limite — l'intellectuel pur et parfait — é.veille une hypersensibilité qui permet à l'artiste de franchir les bornes du temps et de l'espace de se transporter dans un monde invisible et inconnu, et ses sentiments sont ainsi suggérés et exprimés que les régions distantes d'abord entrevues de l'infini nous apparaissent avec l'éclat rayonnant qui nimbe les cimes et éclaire les profondeurs de la nature.
L'élément d infini ne peut jamais être absent d une œuvre b^lle, que cette œuvre soit un chant national, une scène pastoiale ou une simple mélodie. Si cet élément est inexistant dans l'œuvre, celle ci ne peut être belle au sens le plus élevé. Mais, l'idéal n'est pas toujours apparent. Il peut être présent à un si faible degré qu'il soit impossible de le distinguer, et, si les autres qualités primordiales del œuvre prennent le relief — la beauté formelle et la beauté caractéristique, — il peut même devenir invisible. Dans la beauté on est ainsi admis à reconnaître un degré élevé ou médiocre, un type supérieur ou ordinaire. Tandis que le beau caractéristique exprime une originalité object've ou retrace un événement réel, le beau idéal nous élève au-dessus de la sphère de l'uni-
vers, et, s'emparant de la vertu du symbolisme ('), s'efforce de fixer par la description le sens sublime de l'idée. Cette signification par le symbole appartient entièrement à la phase idéale du beau.
La conception des trois genres de beauté, en musique — formelle, caractéristique et idéale — peut s'expliquer facilement par l'analogie tirée d'un art voisin, la peinture. Supposons trois tableaux exposés :1e premier représentant, par exemple, un enfant aux formes agréables et dont les traits, la gracilité charmante offrent une proportion accomplie, une apparence pleine de vie. Cette peinture est un exemple de beauté formelle ; elle séduit par l'attrait de sa grâce extérieure.
La deuxième peinture expose encore l'enfant ; mais, celuici n'est plus seul. 11 se livre aux jeux de son âge avec un autre enfant et tous deux sont en pleine ardeur. Leur visage, leur attitude expriment la vigueur juvénile et l'exubérance d'activité. Cette peinture est un exemple de beauté caractéristique: elle excite l'intérêt par l'intensité de vie déployée.
Dans la troisième peinture, les enfants sont encore représentés ; mais, ils apparaissent comme étant d'un ordre plus élevé que l'humanité vulgaire. Ce sont des génies ou des anges ailés qui appartiennent à un monde supérieur; en fait, ils sont idéalises et ce qu'ils représentent est purement intellectirel, non un fait apparent de la nature. L'un des enfants tient à la main une branche de palmier que l'autre essaie de saisir, et cet incident symbolique a un sens caché que le spectateur s'efforce de comprendre.
Il en est de même des sentiments décrits par la musique
(') Sywbotismi% dn grec 7>;j V//.ov, marque.
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qui, par leur sublime expression, semblent élever l'auditeur au-dessus de la réalité. Les symphonies de Beethoven peuvent être citées comme l'exemple d'œuvres possédant au suprême degré la beauté idéale. Mais, Beethoven n'a pas possédé seul la >ublimité du sentiment. Mozart, Bach, Haëndel, Haydn en ont ssi animés. Si l'on analyse l'air de Sarastro de la
te enchantée, de Mozart, on est forcé de reconnaître que ce chant est empreint de beauté idéale. Le prêtre du temple d'Isis n'apparaît pas seulement comme un pontife, mais comme le représentant de la pureté et de la sainteté dans l'humanité. Le chœur: Les deux racontent la Gloire de Dieu, de Haydn (')est une hymne d'actions de grâces chantée par la Création en l'honneur de l'Eternel. Quelle émotion profonde n'éprouve pas l'auditeur en écoutant le Messie (2), de Haëndel, le chœur de début de la Passion selon Saint Mathieu, de Bach ou l'air d'Elie (*) : C'en est àsseç, de Mendelssohn? Dans ces chants se manifestent l'extrême ferveur d'un cœur brisé et repenti, l'aspiration d'une âme qui implore des ailes pour s'élever audessus de ce monde médiocre vers des régions de pure béatitude et les trois suaves accents qui apportent la consolation au cœur saignant du prophète semblent être véritablementdes voix angéliques. Dans un grand nombre de chants de Schubert etdeSchumann on trouve aussi la trace indéniable de la beauté idéale et il est certain que si l'on prenait soin d'écouter d'autres chefs-d'œuvre avec une attention plus grande, au lieu de
Lj. Création du Monde, oratorio de Haydn (1798). (*) Le Messie, oratorio ùe Haëndel (18 avril 174a), a été composé en huit mois et exécuté pour la première fois en Irlande sous le patronage du comte jde Devonshire.
') Elie, oratorio de Mendelssohn (1846).
s'abandonner au charme de la seule jouissance, — si l'on analysait ses sentiments et si l'on exerçait son intelligence, on découvrirait en eux la beauté qui y reste cachée et ne peut se révéler à l'auditeur superficiel. Seul, celui qui peut s'élever jusqu'au faîte de l'idéal ou atteindre son infinie profondeur, est capable d'en comprendre le sens véritable.
Rien n'est plus faux que de croire, la beauté idéale réservée exclusivement à toute composition abstraite, pompeuse ou sacrée. Cette beauté peut exister dans un scherzo, un menuet et même dans un morceau musical d'une formule plus brève ou d'un genre plus léger. Ce serait une erreur semblable de prétendre que la beauté idéale se rencontre nécessairement dans tout ce qui est original. Si ces maximes erronées étaient suivies jusqu'à leurs conséquences extrêmes on serait obligé de considérer comme belle toute chose bizarre ou exotique, étonnante ou imprévue, frondant les usages reçus ou affichant un éclat insolite et, par suite, de regarder la beauté idéale comme possédant une affinité naturelle avec la singularité.
L'expérience de chaque jour prouve que la masse non instruite éprouve un vif entraînement pour tel farrago sans valeur poétique ou tout autre mixture antimusicale de sons, et un trop grand nombre d'exemples montrent que l'admiration irréfléchie de ce qui est étrange ou extravagant peut devenir une mode irrésistible. On recherche souvent l'idéal dans la combinaison d'éléments même hétérogènes, ternes et mornes en eux mêmes, et on s'imagine avoir remporté une belle victoire lorsqu'on est parvenu à rassembler et à fondre entre eux ces matériaux grossiers. Mais un examen plus a tte ni if fait reconnaître l'étroitesse et la vanité de ces productions où a'appa'-
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mît pas l'essence intellectuelle par la simple raison qu'elle n'y existe pas. Si le principe souverain de la beauté idéale
je une forme d'une pureté absolue, une parfaite clarté, jamais, d'autre part, la variété des moyens, — en supposant que l'importance en soit si grande, — ni l'emploi d'effets excessifs ne peuvent remplacer l'intellectualité pure et l'infinie grandeur dont l'expression est fondée sur l'idéal.
Chaque art use des plus simples moyens pour atteindre avec la beauté idéale son point culminant, et, généralement, l'artiste recueille le succès en proportion de son habileté à combiner des éléments primordiaux en une harmonieuse unité. Imogène ('), héroïne d'une pièce de Shakespeare apparaît dans sa simplicité, sa grâce et sa suave pureté comme une expression réelle de l'idéal tandis qu'un grand nombre de personnages de tragédie, bouffis d'une éloquence creuse et emphatique ne parviennent pas, malgré leurs traits fleuris et leur suffisance superbe, à faire impression sur notre esprit.
Beethoven ne pouvait choisir un thème d'une plus naïve venue que celui du menuet de sa huitième Symphonie (2), et cependant, il a réussi à remplir ce court morceau de beauté idéale. Malgré sa diaphane structure le thème est développé d'importance et le trio du menuet peut être regardé comme un modèle de beauté idéale unie à une extrême simplicité naturelle. Dans le premier motif, l'effet est produit par deux cors et une clarinette autour desquels le violoncelle dessine avec instance un trait entriolets. Puis, les violons détaillent en ut majeur la mélodie qui reparaît plus loin dans le ton de la
(') Imogène, héroïne de Crmbeline, comédie romantique de Shakespeare,
(2) Huitième Symphonie en/.r majeur. Op. çj
bémol . Celle-ci est ramenée en fin, d'une façon harmonieuse et naturelle en même temps qu'avec un art exquis, autonprincipal de fa majeur dans lequel les cors reprennent le thème.
La beauté idéale donne à l'œuvre d'art le plus haut degré de perfection et, par elle, le compositeur est capable de nous transporter loin de la sphère sublunaire de la vie terrestre jusqu'aux plus sublimes régions. L'impression que la beauté iiéale produit sur un esprit cultivé dépend de l'intensité avec laquelle l'idéal est lui-même senti et compris. On ne peut suivre cet idéal qu'à travers le sentiment intime de l'âme ; car, la faculté plus froide de l'intelligence ne saurait saisir, ni s'assimiler une idée dont l'essence caractéristique consiste à échapper à l'analyse de toute règle et de toute mesure. Don Juan dans la vie réelle exciterait tout au plus en nous une curiosité mêlée de mépris ; ni son caractère, ni ses exploits n'éveilleraient dans notre cœur le moindre sentiment de sympathie. Cependant, dans l'opéra de Mozart le héros nous intéresse et devient sinon un modèle à suivre, ou à éviter, du moins ainsi généralisé, le prétexte d'une musique délicieuse. Jl est en son entier une création idéale. Un autre opéra de ce maître, la Flûte enchantée, contient une grande somme de beauté caractéristique et de beauté idéale, et si la beauté appréciée à l'oreille était séparée de l'impression de nos yeux elle pourrait émouvoir l'auditeur avec une spontanéité telle que toute relation avec le monde extérieur se trouverait abolie.
La beauté caractéristique sert souvent d'assise à la beauté idéale ; mais, elle peut s'effacer à un degré qui permet à l'expression personnelle du compositeur de montrer une importance prédominante. La base de toute règle d'idéalité est que
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la beauté qui en dérive ne consiste pas seulement à embellir et ennoblir la nature, aima parens rerum (*), mais à laisser entrevoir par notre imagination un monde d'une essence supérieure et de la terre à contempler le ciel. Shakespeare a pu dire dans son langage poétique (2)
L'œil enflammé par L'inspiration, le poète Regarde du ciel a la terre et de la terre au ciel. Et, connue l'imagination veut revêtir d'une forme Les choses invisibles, avec son style il les dessine Pour Tait et donne à l'image éthérée Sa place dans la réalité et un nom.
Dans la Symphonie pastorale, de Beethoven, la beauté caractéristique a une importance prédominante ; mais, personne n'oserait prétendre que ce chef-d'œuvre soit dépourvu d'une beauté plus haute ou idéale. On a établi que l'idéal donne à l'œuvre sa marque la plus noble dans l'art. En fait, l'idéalité est présente à un degré si dominant dans toute chose belle qu'a vrai dire nul objet ne peut être reconnu réellement beau à moins d'en être pénétré dans toute sa masse Sa présence est nécessaire, et, bien qu'elle puisse n'exister qu'à un degré inférieur, chaque partie de l'œuvre d'art, pour être réellement belle, doit être animée par elle. A une intelligence artiste, à un esprit sensitif cette essence intangible peut devenir appréciable sans posséderl'évidence, ni même l'apparence complète, et, on peut appliquer à la beauté idéale ce que le poète Cowper (3) dit de la conversation, que malgré cette
(') Aima parens rerum, mère nourricière de toutes choses. Citation du poète latin Lucrèce, auteur du poème De naturel rerum, De la nature des choses (95-51 avant J.-C).
(-) A Midsummer Night's Dream, Songe d'une nuit d'été (1595). Traduction en vers libres.
(') Couper William . Poète anglais (1731-1800), auteur du poème Conversation (1783). Traduction en vers libres.
appréciation
Le meilleur d'elle- même Peut être estimé don et non acquis par l'art, Bien qu'elle dépende beaucoup, comme la glèbe Du laboureur, de la culture et de l'ensemencement.
Le compositeur dont les œuvres peuvent être citées comme type par excellence de la beauté idéale est Beethoven. Ce maître possède réunies à un suprême degré la puissance de l'intelligence, la profondeur du sentiment et la chaleur de l'inspiration qui sont les qualités du parfait compositeur.
Le genre dans lequel Beethoven a imaginé et créé, son domaine pur et spécial dans l'art est l'idéal. La preuve en apparaît dans ses mélodies animées d'un feu et revêtues d'un éclat qui transforment le son en accent surhumain. 11 révèle aussi un effort puissant pour sonder la profondeur de l'âme et mettre en lumière ses trésors cachés, — effort qui nous donne l'analyse approfondie du monde réel de la nature et semble être le reflet d'une belle et noble vie avec toutes ses joies et ses peines. Avec Beethoven l'idée jaillit grandiose et géniale des modulations et des combinaisons des sons, dépasse la forme ordinaire et ne résulte pas d'un état sentimental momentané, ni d'une inspiration passagère. La peinture musicale ainsi présentée possède la plus grande richesse d'effets dans sa vitalité et s'épanouit au moyen de ressources d'une variété inépuisable qui plonge l'auditeur dans le ravissement. Le poème de Schiller (') : L'Idéal et la \ ie peut s'appliquer en tout à ce génie prodigieux.
L'absolue venté, de son puits mystérieux, Ne se révèle qu'au labeur inlassable.
(') Schiller Frédéric , poète tragique allemand (i7s<,-;s»>s ; L'Idéal et la Vie (1796). Traduction en vers libres.
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La statue isolée par les morsures d'acier
Est prête à surgir de sa cellule de marbre.
Place à la déesse Beauté ! Va,
Courage, ô Fils de l'Art ! Mais, regarde !
Hors de la matière docile à ton ouvrage
La statue apparaît ! Sans etïort elle jaillit
Du bloc grossier et semble sortir du Néant
Pour s'envoler légère comme la prémice d'une âme.
Peines, disgrâces, durs soucis qu'elle a coûtés Ne laissent aucune trace une fois l'œuvre achevée.
Le chétif artisan s'efface et disparaît Dans la grande victoire remportée par l'Art.
Les défauts reprochés à Beethoven et qui apparaissent dans ses œuvres ne sont pas plus imputables à l'ignorance qu'à la négligence. Ce sont des singularités artistiques, des idiosyncrasies qui ne peuvent jamais être dissociées entièrement de l'intelligence humaine transportée par l'enthousiasme idéal. « Les géants doivent vivre seuls », suivant une maxime ; ils sont au-dessus du commun des mortels et des règles ordinaires de la vie.
Maint passage musical dû à une haute envolée de l'inspiration du compositeur et qui lui a semblé devoir dominer par sa valeur la règle ordinaire ou le goût régnant a pu être censuré par la critique pour cause d'incorrection ou d'extrême licence. On a prétendu aussi que les œuvres de Beethoven montrent une élaboration trop grande qui aboutit à un défaut d'unité. Les critiques qui se sont érigés en juges impeccables n'ont pas considéré qu'une énergie si débordante, une conception si parfaite du monde du sentiment idéal exigeaient pour leur expression un champ plus vaste et une richesse extensive de la substance.
Durant les dernières années de la vie du maître l'inspiration mélodique qui le possédait parvint encore à atteindre une noble et même une extrême élévation de pensée. Ce
-s ÉLÉMENTS DU BEAT KX MUSIQUE
génie de la musique, avec son instinct absolu, voulait que chaque élément, même partie de détail, instrument secondaire ou intermittent chante. Malgré d'acerbes critiques il faut reconnaître que les sonates, quatuors et symphonies de Beethoven forment une progression admirable et une série d'harmonies sublimes. Ces œuvres renferment un monde de la musique et dévoilent comme but un idéal que nui procédé abstrait de l'intelligence ne pourrait correctement expliquer, ni faire entrevoir d'une manière satisfaisante à notre esprit.
La beauté idéale repose sur l'expression claire de l'intellectuel pur et du vrai absolu tandis que l'effort nécessaire à sa représentation reste soumis aux variations de points de vue distincts et propres à l'intelligence humaine ; de là, cette conséquence naturelle que la différence entre le goût ancien et le goût moderne, ou résultant de la vicissitude suivant les conditions de l'existence de l'homme, doit avoir eu une influence considérable et constante. L'art dans l'antiquité, surtout l'art de la Grèce ancienne, nous montre la beauté idéale sous un symbole composé entièrement d'infini et de déi té. Si ce symbole a été réalisé à un si haut degré par l'art plae-tique objectif et par la poésie épique ou dramatique l'on peut prétendre avec raison que la musique, dominée à cette époque davantage par le rythme, possédait déjà une expression, sinon une suggestion, de la beauté idéale.
Mais, dès que la musique servit à purifier la vie intérieure de l'âme pleine du pressentiment d'une destinée plus haute, — qu'elle eut à décrire des sentiments trop profonds pour être exprimés par le Langage vulgaire, — lorsque la ferveur et 1 amour accompagnèrent la révélation d'une religion plus