CHAPITRE III
I. — « Ce qui est fondamental dans le caractère, écrit M. Ribot*, ce sont les instincts, tendances, impulsions, désirs, sentiments : tout cela et rien que cela. » De même et plus brièvement, M. Ch. Féré^ : « Le caractère n'est autre chose que l'expression de la sensibilité. » Sans doute c'est là une conception trop exclusive et il semble bien que ni la nature de Tintelligence, ni celle de la volonté, ne sont des éléments moins essentiels ; peut-être même, en un sens, devra-t-on reconnaître que tendances, impulsions, désirs, importent moins que la manière personnelle dont nous nous y abandonnons ou leur résistons, dont nous les coordonnons et dirigeons. Mais ces réserves faites, il est certain que la nature de notre sensibilité, si elle n'est pas tout le caractère, en est une partie importante. En tant qu elle est l'expression du tempérament, elle constitue notre humeur et Thumeur est bien quelque chose du caractère. Nous qualifions en une certaine mesure le caractère d'une personne, quand nous disons d'elle qu'elle est enjouée ou triste, lente ou prompte à s'émouvoir, froide ou passionnée, de cœur sec ou d'Ame tendre, généreuse ou égoïste. Or toutes ces dispositions sont dans une très large mesure primitives ou natives, et si l'éducation, le mouvement même de la vie les peuvent et doivent modifier, du moins il faudra toujours en
1. Ribot. La Psychologie des sentiments, p. 391, Paris, Félix Âlcan.
2. Ch. Foré. La Pathologie des Emotions^ p. 369, Paris, Félix Alcaiii
LES MODES DE LA SENSIBILITÉ âS
tenir compte, et, en tout cas, elles contribuent singulièrement à différencier la nature morale d'un individu. 11 est nécessaire donc de décrire et de classer les formes les plus remarquables sous lesquelles se manifeste la sensibilité chez les hommes.
Ce n'est pas assez, en effet, de dire d'un homme qu'il est plus ou moins sensible, si on ne distingue pas son genre de sensibilité, si on ne montre pas à quelles choses il est sensible et de quelle manière. Ce sont les modes de la sensibilité qui varient étrangement d'une personne à l'autre et ^ dans la même personne d'un moment à l'autre. Il y a des sautes d'humeur comme il y a des sautes de vent. Il est des jours où tout nous semble facile, aimable et souriant; d autres oîi les choses et la vie sont pour nous moroses, pleines d'inquiétudes et d'amertumes : personne n échappe à cette loi. De même aussi nous nous sentons parfois pleins d'enthousiasme et d'ardeur, la poitrine soulevée de désirs puissants, puis abattus, indifférents à toutes choses, sans force pour aspirer avec énergie même à la joie. Aujourd'hui nous vibrons comme des cordes trop tendues et nos émotions nous apparaissent comme disproportionnées à leurs causes ; demain nous sentirons se tarir en nous les sources de l'émotion, nous constaterons douloureusement je ne sais quelle sorte de sécheresse passagère. Il estpeu d'hommes . qui n'aient observé toutcelaen eux-mêmes. Seulement, suivant la nature de chacun, ces écarts seront plus ou moins notables et fréquents, les changements seront plus ou moins profonds et durables: tandis que, chez celui-ci, à l'exaltation la plus vive succédera brusquement la dépression la plus profonde^ et que ces alternatives se renouvelleront sans cesse et presque à chaque instant, chez cet autre, il y aura seulement (et cela plus lentement et plus rarement) j passage d'une galté et d'une aménité plus grandes à une tristesse et à une irritation plus accusées. YX ^wtVowX. 'A ^^\%\fe
20 LKS KLÉMRNTS DU CARACTÈRE
chez chacun une certaine attitude de la sensibilité plus permanente et plus normale; il y a certains traits profonds et durables qui donnent & la nature sensible sa tournure et pour ainsi dire sa couleur différentielle. Ce sont ces aspects caractéristiques de la sensibilité qull s agit ici de préciser.
II. — Le terme de sensibilité est communément employé par les psychologues pour désigner deux sortes de faits qui, sans doute, sont étroitement rattachés, mais qui cependant se distinguent assez nettement : des états affectifs et des tendances affectives. La sensibilité est tout ensemble aptitude à jouir et à souffrir et aptitude à désirer. Il conviendra donc de considérer successivement ces deux faces du problème.
A ne considérer tout d'abord que l'affectivité, la disposition à ressentir le plaisir ou la peine, il est évident qu'elle est inégalement vive chez les différentes personnes.
L'intensité d'une sensation pénible ou agréable très simple dépend d'abord, en partie, de la nature propre et de la puissance de Texcitant externe ou interne ; mais elle tient aussi à une foule d'autres conditions particulières, dont la synthèse est fort complexe et variable : état des organes, activité de la nutrition cellulaire, anémie ou hyperémie, état des nerfs, tonicité des centres sensitifs, etc. ; et encore, état antérieur de la sensibilité, contraste, disposition de l'imagination, etc. De même qu'il y a des substances anesthésiques et d'autres qu'on pourrait appeler hyperesthésiques, il y a un certain ensemble de circonstances d'ordre physiologique et psychologique qui abaissent ou élèvent le ton de notre sensibilité. Or le tempérament physique et psychique de chaque individu constitue un système de conditions normales et relativement stables qui le prédisposent à éprouver, avec plus ou moins de force, sensations, senti-
ments, émotions. S'il est vrai, en effet, que le plaisir et la douleur résultent d'une certaine proportion ou disproportion entre la quantité d'énergie nerveuse disponible et la quantité d'énergie nerveuse dégagée, si en un mot le plaisir est la conscience d'un accroissement de l'activité vitale, si la douleur se résout dans la conscience d'une dépression, d'un épuisement, on conçoit facilement que leur intensité dépende dans une très large mesure de ce qu'on pourrait appeler « l'état dynamique » du sujet. L'apathie, l'indiflérence grâce à laquelle tout semble glisser sur certaines gens, ou, au contraire, cette irritabilité suraiguë qui fait que d'autres sont blessés jusqu'au sang, tiennent donc au fond même de notre nature. On pourrait dire qu'il est des hommes qui sont naturellement hyperesthésiés, d'autres normalement anesthésiés ou mieux hypo-esthésiés. Les cas pathologiques nous montrent avec un relief saisissant ce qui, dans la vie ordinaire, ne se manifeste que par des différences moins fortement accusées.
Les aliénistes ont souvent noté ce phénomène remarquable de la disparition presque totale de la sensibilité à la fois organique et morale qu'on rencontre dans la chorée, dans la névropathie cérébro-cardiaque, dans la lypémanie, la mélancolie stupide, et dont la stupeur épileptique nous offre un cas extrême : « Mon existence, disait un malade d'Esquirol, est incomplète ; les fonctions, les actes de la vie ordinaire me sont restés ; mais dans chacun d'eux il manque quelque chose, à savoir la sensation qui leur est propre et la joie qui leur succède... Chacun de mes sens, chaque partie de moi-même est pour ainsi dire séparée de moi et ne peut plus me procurer une sensation. » « Les malades, écrit Falret, sont devenus insensibles à tout, la mort même des personnes qui leur étaient chères les laisserait absolument froids et indifférents. » M. Ch. Féré, dans l'ouvrage qu'il a consacré à la « Pathologie des émotions vi, ^\v^\5X^\v-
28 I.KS KLKMENTS DU C^VRACTI^IRE
semenl décrit colle apathie morbide consistant dans une sorte d*inertio morale que rien ne peut vaincre, dans une incapacité radicale d\Hrc omu. — D'autre part, dans certaines névropathies, Vhystérie, la neurasthénie, la mélancolie agitée, se manifeste une suracuité extraordinaire de la sensibilité sensorielle et morale : Todeur d'une fleur, le froissement d'une étoffe de soie, amènent des évanouissements, des crises de nerfs. L'émotivité morbide diffuse consiste en une disposition permanente à ressentir des émotions dont la violence, la fréquence, la durée sont sans proportion aucune avec leurs causes. Toujours vibrant, d'une extraordinaire irritabilité morale, passant sans raison de Fenthousiasme le plus exubérant à la terreur la plus accablante, de la joie la plus viveà la tristesse la plus profonde, de Tamour à la haine, de la tendresse à la colère, voilà le malade. « Les sujets affaiblis, les dégénérés, les névropathes, sont plus soumis que d'autres aux effets dynamogènes ou épuisants des excitations du dehors ; ils sont sans cesse en état d'équilibre instable, ressemblant à une balance folle qu'un simple attouchement fait dévier dans un sens ou dans l'autre*. »
Maintenant, qu'on atténue, qu'on nivèle en quelque sorte toutes ces manifestations caractérisées par leur exagération même, et Ton verra que néanmoins dans l'humanité normale, qui oscille en quelque sorte entre l'insensibilité presque absolue de certains déments et l'hyperesthésie des névropathes, il y a place pour des différences considérables. Que l'on considère, par exemple, la différence qu'il y a entre la sensibilité olfactive ou auditive d'un paysan normand et celle d'I'rquiza qui s'évanouissait de volupté en respirant l'odeur d'une rose, de J. de Concourt qui, dit son frère. « souffrait du bruit comme d'un brutal attouche-
i. Ch. Fêrô. Sensation et Mout^ment. p. I3i, Paris, Félix Aloan.
ment physique », que Ton compare, à un point de vue plus spécial, le plaisir calme d'un amateur en présence d'un beau tableau et Témotion du peintre Francia mourant de bonheur à la vue d'une toile de Raphaël ; que Ton rapproche la froideur de Fontenelle de l'extraordinaire sensibibilité de Diderot s'enflammant, s'enthousîasmant à tout propos et hors de propos.
A une extrémité donc nous rencontrons les gens qui, grâce à une sorte d'inertie, d'ataraxie innée résistent à toutes les excitations, demeurent indifférents, impassibles, sur qui s'émoussent tous les aiguillons, qui semblent passer dans la vie sans offrir de prise aux choses, aux événements et aux hommes. A l'extrémité opposée, se trouvent ceux qui ressentent toutes les impressions avec une étonnante intensité, qui tressaillent de plaisir et de peine jusque dans la moelle de leurs os, chez qui la joie et la douleur s'exaspèrent jusqu'au délire, dont les nerfs vibrent à tous les vents de l'horizon et vibrent à se briser. Entre ces deux limites il y a une infinité de degrés.
m. — Au surplus ces variétés ne résultent pas seulement d'une différence dans la quantité, si l'on peut dire, mais aussi de la diversité des modes d'exercice de la sensibilité.
La sensibilité peut en effet différer d'une personne à l'autre par la rapidité ou la lenteur avec laquelle elle entre en branle. — On sait que le temps de perception, toutes circonstances égales d'ailleurs, varie avec les individus : on pourrait dire aussi qu'il y a un temps de sensibilité. Les états affectifs, comme tels, plaisir ou douleur, ne naissent pas tout d'un coup ; le processus psychique total décrit une courbe au début de laquelle il y a bien conscience de la modification, mais comme n'étant pas encore revêtue de son a ton de sentiment», selon l'expression de Wundt; ce n'est qu'à une certaine hauteur qu'apparaît la douleur ça\;
exemple. C'est ce qu'a notamment établi expérimentalement M. Ch. Richetdans ses « Etudes cliniques sur la sensibilité ». Il y a un seuil de la sensibilité physique, comme il y a un seuil de la conscience, et il est plus ou moins rapidement franchi. Cela est vrai aussi et surtout peut-être de la sensibilité morale. Les sentiments, les émotions nous envahissent plus ou moins brusquement. Remarquons, par exemple, les différences que présente chez deux personnes l'apparition d'une émotion très générale comme la peur ou la colère. Chez Tune le moindre bruit subit, la moindre parole blessante provoquent instantanément un tressaillement, un battement de cœur violent, un accès d'emportement ; chez l'autre l'émotion est si tardive que certains hommes n'ont guère que des peurs ou des colères rétrospectives. Chacun de nous peut être comparé à une poudre qui non seulement a un pouvoir explosif différent, mais qui encore est à conflagration plus lente ou plus subite.
Maintenant cette vivacité est-elle liée par un rapport constant à l'intensité, et quel est ce rapport? Je ne saurais pour ma part accepter sans les plus expresses réserves l'opinion de Bain qui voit dans le temps que met un état affectif à atteindre son maximum « le signe du degré de force qu'il a acquis ». En fait nous pouvons fréquemment constater en nous-mêmes qu'une émotion peut éclater tout à coup avec une extrême intensité, et qu'inversement elle peut se développer avec lenteur et demeurer médiocre.
On pourait même montrer que la loi de relativité^ dont Bain a si justement signalé l'importance dans la sensibilité, doit donner naissance à un effet précisément contrg.ire à celui qu'il signale. Car la brusque modification de la conscience, l'invasion instantanée d'un état nouveau doit provoquer une recrudescence dans l'intensité du phénomène affectif. Bien entendu il s'agit ici non pas du mode d'action de l'excitant, mais de la capacité d'ébranlement du sujet;
il ne s'agit pas non plus de l'ardeur de la passion (car il y a des gens qui s'enflamment lentement et en arrivent à brûler avec une violence inouïe), mais de Tintensité que présente un état affectif. Or ici la loi nous semble être que la vivacité s'unit à rintensUé, Tinstabililé nerveuse du sujet étant la cause commune de ces deux effets concordants. La décharge nerveuse qui termine toute excitation est d'autant plus brusque que- le sujet possède une vibratilité plus accusée. Les hyperesthésiés dont la sensibilité est suraiguë sont ceux aussi chez qui elle est plus subite, plus instantanée.
Aussi bien ne faut-il pas confondre la rapidité ou la lenteur avec lesquelles un état affectif nous envahit, et sa fugacité ou sa durée. Ce caractère éphémère ou persistant des phénomènes sensibles constitue un facteur nouveau de capitale importance. 11 suffit d'avoir aperçu des enfants pour avoir remarqué que leur impressionnabilité est vive mais singulièrement mobile et fugitive. Ils passent presque sans transition du rire aux larmes, oubliant instantanément leurs joies et leurs tristesses d'il y a un instant pour se livrer tout entiers au sentiment présent. Je ne parle bien entendu que du caractère le plus général de la sensibilité enfantine, car, pour un observateur attentif, que de nuances déjà dans des enfants de deux à trois ans. Il en est chez qui la mobilité est bien moindre, de telle manière quun chagrin les rendra tristes pour plusieurs heures et voilera de mélancolie leur sourire et leur joie. Avec l'âge, bien qu en somme un certain tassement se produise, les divergences individuelles . s'accentueront. Et ce caractère d'instabilité ou de permanence des attitudes de la sensibilité aura des conséquences fort intéressantes.
Sans aucun doute un état affectif peut être passager à la fois et d'une certaine intensité. Mais dans un homme chez qui les sentiments, les émotions passent raçvd^tci^wV^ \^
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sensibilité revêt une apparence caractéristique. Elle demeure pins superficielle en quelque sorte, car les sentiments n'ont pas le temps de pénétrer toute la substance de Tàme, de s'y établir à demeure, d'intéresser un plus grand nombre de tendances; ils sont ainsi supplantés aisément par d'autres et ne laissent presque rien subsister d'eux-mêmes. L'individu vit en quelque sorte dans le présent et son passé sentimental semble à chaque instant aboli. La sensibilité^ après une oscillation même forte, reprend vite son équilibre et redevient susceptible d'être impressionnée à nouveau d'une manière toute différente. 11 y a là comme une sorte d'élasticité propre de la sensibilité qui la replace après chaque ébranlement dans un nouvel état de fraîcheur et de naïveté. Chaque émotion, chaque sentiment vaut ce qu'il vaut et ce qu'il dure. Il est d'autres personnes au contraire chez qui une émotion, une douleur, s'installent à demeure ; le système nerveux est ébranlé pour un temps considérable : leur sensibilité est comme une cloche d'un métal rare qui vibre longtemps encore après le choc qu'elle a reçu. Cela tient, dit Bain, à ce qu'on peut appeler « la force de retentivité propre du système nerveux ». 11 en résulte que l'état affectif acquiert une intensité plus grande, car ce retentissement pénible consécutif à la douleur la constitue en grande partie, et on a pu dire que la douleur c'est presque le souvenir de la douleur. 11 en résulte surtout ce fait capital que l'impression morale tend à devenir une habitude de sentiment, qu'elle colore de sa nuance propre un long cortège d'états simultanés ou postérieurs, que l'individu revit ses émotions antérieures et, par une sorte de rumination psychique, leur confère une existence nouvelle, une force supérieure, une orientation permanente et définie.
IV. — Ici nous touchons à un point essentiel. Ce prolongement des impressions sensibles, leur répercussion dans
toute la conscience, qui leur permet d'évoquer et de susciter sympathiquement une masse plus ou moins considérable d'états afEectifs qui sommeillaient, en quelque sorte, voilà ce qui constitue Témotivité. L'émotivité n'est pas en effet la même chose que ce qu'on pourrait appeler Texcitabilité. Par excitabilité, j'entends proprement l'aptitude à être agréablement ou péniblement affecté par une excitation d'ordre sensoriel ou moral. L'émotivité est liée à coup sûr à rimpressionnabilité morale, mais elle s'en distingue : un sentiment vif n'est pas une émotion. 11 n'est donc pas inopportun de préciser le sens de ce mot. Essayons d'analyser une émotion nettement caractérisée. Voici un exemple emprunté par le D*" Letourneau aux mémoires de M. Monnier (du Jura) : « Rouget de Tlsle racontaità M. Monnier qu'après un dîner chez le maire de Strasbourg, Dietrich, celui-ci exprima le regret qu'il n'y eût pas un chant de guerre national au lieu de la « Carmagnole » et du « Ça ira ». — Puis il engagea le jeune sous-lieutenant à en composer un. Peu après Rouget de l'Isle se retiré discrètement chez lui, y prend son violon, et, continue M. Monnier d'après Rouget lui-même, il trouve dans ses premiers coups d'archet les notes inspirées et inspiratrices qu'on attendait de lui. « Les paroles, me disait-il, venaient avec l'air, l'air avec les paroles. Mon émotion était à son comble, mes cheveux se hérissaient. J'était agité d'une fièvre ardente, puis une sueur abondante ruisselait de mon corps, puis je m'attendrissais et des larmes me coupaient la voix^ » De quoi est constituée une telle émotion-? Nous y pouvons distinguer