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LES ÉLÉMENTS DU CABAGTKRE

et comme énervé. Il n*est pas rare, au contraire, de rencontrer des enfants qui, toi^ jeunes encore, savent concentrer sur un point toutes leurs énergies appétitives, qui ne voient que Tobjet de leur désir, ne vivent que pour lui, s'y suspendent tout entiers avec une singulière violence, ne s'en laissent pas éloigner sans des crises de colère, des trépignements (Je rage. Cette atonie ou cette frénésie du désir, cet abaissement ou cette exagération de Tardeur, de la passion, se peuvent accuser d'une façon extrêmement notable et cela encore contribue puissamment à différencier la nature sensible des individus.

Maintenant existe-t-il certaines relations plus ou moins définies entre ces modes du désir et les autres formes de sensibilité que nous avons déjà distinguées ? Il semble bien que la faiblesse de Tappétition soit liée à une sorte d'engourdissement corrélatif de la faculté de sentir, qu'en un mot l'atténuation du désir coïncide généralement avec l'obnubilition de l'affectivité. L'apathie véritable est donc tout à la fois mollesse du désir et faiblesse des phénomènes affectifs. Cependant, il arrive parfois que l'apathie puisse s'allier à Tardeur. Ce qui peut tenir à deux causes principales. Tantôt les tendances, bien qu'ayant une certaine force, manquent d'impressionnabilité, je veux dire qu'elles ne sont pas facilement excitées ; l'allure générale est donc calme, voire molle et indolente, mais si une impression forte vient à agir, elle peut persister et après une certaine période d'incubation produire des impulsions impétueuses et fougueuses. La lenteur ici produit l'apathie extérieure et commune, mais si réchauffement est lent, il peut aboutir à une conflagration violente. Tantôt Tapathîe réelle et généralisée laisse intacte, si l'on peut dire, une ou deux tendances qui seules demeurent susceptibles d'ardeur, sans être toutefois assez puissantes pour s'assimiler toutes les autres, les faire entrer dans leur tourbillon, les entraîner à leur remarque; M"*® de

Sévigné, par exemple, fut en somme un caractère froid, sauf en ce qui concerne son amour pour sa fille. Mais cet amour maternel n'est pas chez elle exalté au point de dominer toute sa vie, d'en faire quelque chose comme le type féminin du « père Goriot ». Il y a là apathie par pauvreté de points sensibles.

Maintenant si Tardeur suppose bien ou même produit une impressionnabilité forte, intense, la réciproque n'est pas vraie. L'excitabilité, l'émotivité, l'aptitude à être ébranlé violemment n'est pas nécessairement associée à l'impétuosité de la passion, à cet élan puissant de l'être qui fait ou du moins sent converger vers une fin définie, d'une manière plus ou moins complète et durable, toutes ses énergies appétitives surexcitées. La religiosité d'un Fénelon diffère singulièrement par exemple de la fougue mystique d'une sainte Thérèse, la sensibilité d'un Racine ou même d'un Diderot de la charité dévorante d'un saint Vincent de Paul. En un mot, deux natures dominées par une sensibilité très vive peuvent se distinguer profondément, si l'une est de plus caractérisée par l'ardeur. II y a des émotionnels proprement dits et des passionnés. Les premiers toujours en quête d'émotions, ou du moins en proie à l'émotion, sont des natures plus troublées, toujours vibrantes, mais d'une agitation plus intérieure, ils restent constamment inquiets et douloureux. Les seconds, plus vigoureux, enflammés, énergiques, ardents, bouillonnants et puissants, aiment ou haïssent sans mesure, sont toujours prêts à sortir d'euxmêmes, avec un besoin sans cesse renaissant de satisfaire leurs passions. Les premiers c'est un Fox, un Mozart, un Millet, un Amiel; les seconds c'est un Napoléon, un Danton, un J. Vallès, un Lamennais.

Cette opposition entre la sensibilité qui est ébranlement, réceptivité, et celle qui est effort de l'être pour se déployer, s'élancei* et s^épandre peut rendre compte de cfetlgiîVè V\^V^

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plus délicats de la physionomie sensitive de chacun. — Il y a, par exemple, et cela dit pour fixer les idées, différentes sortes de bonté. Une certaine bonté robuste s'allie fort bien avec la force, Timpétuosité même ; agissante et créatrice plutôt que compatissante et pitoyable, elle travaille au bonheur des autres plus volontiers qu'elle ne s'attarde à gémir sur leurs misères ; prête au sacrifice plus qu'aux larmes, elle semblé parfois même cacher un fond de rudesse parce qu'elle ne s*épanche pas en vaines tendresses. Par contre, il y a une bonté qui n'est que participation un peu stérile aux douleurs d'autrui, effusion de Tâme plutôt que grandeur d*ùme, pitié languissante, « bonté éparse, sans résistance, comme l'engourdissement d'un nerf de la volonté, une lacune dans l'énergie ». S'apitoyer est plus facile qu'aimer : « la pitié, a-t-on dit, est proche de l'amour », et cela est presque une contre-vérité. En tout cas, pour ne pas s'arrêter à la commisération et aller jusqu'à l'amour véritable, à la charité active qui fait sa joie du bonheur d'un autre et offre au destin sa propre peine comme rançon, il faut plus de chaleur et de passion et pour ainsi parler une plus fière allure d'âme. — De même les émotions tendres, comme l'observe Bain, ont un rapport remarquable avec la faiblesse : « Elles fleurissent dans l'abdication des énergies

actives ; c'est le refuge après la fatigue, la consolation

près du lit du malade, l'émotion des années de déclin ^ . » C'est le cas pour la douceur, qui se manifeste d'ailleurs sous mille formes aimables, mais qui n'est souvent que la grâce des faibles. C'est le cas surtout pour cette émotion délicate faite de tendresse, de mélancolie et de faiblesse, que Spencer et Bain ont ingénieusement analysée sous le nom de « luxe de la pitié », « volupté de la compassion », qui au reste se déverse parfois sur soi-même : tendance de tout sentiment

1. Bain. Les Émotions et la Volonté, t. I, p. 127, Paris, Félix Alcan.

à avorter en défaillances de cœur, à ne devenir que des « nuances de maladies », complaisance à noter ce qui manque ou ce qui froisse et déchire, amère jouissance à contempler les plaies de son âme, « état singulier oîi il semble que Tâme ait gardé intacte la puissance de souffrir en perdant celle de se donner »; et cela éclate à chaque page du Journal intime de ce douloureux et nostalgique Amielqu'ona si justement nommé « un pessimiste tendre * » .

Mais revenons aux ardents, aux passionnés. 11 faut en effet ici tenir compte de la richesse de la sensibilité qui permet à certaines natures supérieures de s'enthousiasmer pour mille choses, de vivre par mille points à la fois. Il faut tenir compte surtout du degré d'organisation et de la subordina* tion des passions. Il est des gens chez qui se succèdent des désirs tumultueux autant que fougueux, qui se laissent entraîner à la dérive, ballotter par des passions mobiles, souvent opposées et contradictoires : d'où résulte une surabondance de mouvements violents, une fièvre et une agitation remarquables. lien est d'autres au contraire chez qui leçon* traste s'atténue; une certaine unification s'opère par suite de la domination incontestée d'une passion unique, durable, centrale, toute puissante, entraînant toutes les autres tendances, les absorbant ou du moins se les assimilant et se les subordonnant, et ce sont les passionnés-uni fié s, un Luther ou un saint Vincent de Paul, par opposition aux />a5sionnés'imtablesy un Alfieri, un Mirabeau.

Vil. — Si la vivacité, l'excitabilité, l'impétuosité, la persistance des tendances contribuent singulièrement à diversifier les caractères, il ne faudrait pas croire que la considération de leur nature, de leur direction, de leur fin ne soit d'aucune importance. Sans doute l'ardeur, la passion

1. P. Bourget. Nouveaux Essais de Psycholofjie conéemporaine.

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sufGsenl à rapprocher Tun de Tautre deux individus et permettent de les classer dans le même genre ; mais il est nécessaire aussi de distinguer des espèces d'après les caractères mêmes delà passion. — Dans la description qu'il donne des « ardents », M. B. Pérez accumule les traits suivants : — sensibilité forte, mais avec tendance à se confiner dans la î^phère des inclinations égoïstes ; enthousiasmes rares, préventions outrées ; impérieux, grondeurs et menaçants jusque dans leurs tendresses ; vindicatifs et égoïstes ; malveillance et combativité. — Or, remarque justement M. Fouillée, «comment, de l'ardeur, déduire tous ces traits qui sont ceux de Tégoïste ? Ne peut-on être ardent et énergique dans les passions généreuses, tout autant que dans celles qui ont pour centre le moi haïssable ? * » « La distinction de Tégoïsme et de l'altruisme, dit, dans le même sens, M. Rauh % aurait peut-être permis à M. Ribot de marquer une division dans la classe des sensitifs-actifs oîi il fait entrer indifféremment Napoléon et saint Vincent de Paul. » Bordas-Demoulin aussi était un ardent, un passionné, lui dont son historien Huet

disait : « Penser était sa vie, sa profession Il n'avait que

des passions générales, la vérité, l'humanité, Dieu^ » Cette diversité dans la nature des inclinations et des passions est bien faite pour caractériser en une certaine mesure notre individualité psychologique. Toutefois nous hésitons à aller dans ce sens aussi loin que M. Paulhan, par exemple, qui compte presque autant de types de caractères qu'il y a de tendances sensibles. Ce n'est qu'au sens où la Bruyère prend le mot de « Caractères » qu'on peut décrire « le gourmand », le « glouton », etc. De même il n'y a pas un caractère sculpteur, un caractère joem^re, musicien^ etc., pas plus qu'il n'y a un caractère prosateur et un caractère poète. Ce sont

1. Fouillée. Tempérament et Caractère, p. 18, Paris, Félix Alcan.

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