‹ Les éléments du caractère et leurs lois de combinaisonChapitre 28 sur 92 · Revue de Métaphysique et de Morale^ septembre · texte numérisé non relu

Revue de Métaphysique et de Morale^ septembre

3. Huet. Histoire de la vie et des ouvrages de Bordas-Demoulin.

là des diversités du talent, non du caractère. — Ce qui importe, c'est qu'il y a des caractères égoïstes, d'autres altruistes, et d'autres que, faute d'un mot meilleur, j'appellerais intellectualistes ou idéalistes. Les tendances suprasociales ou idéales, en effet, bien qu'elles nous arrachent en général à l'égoïsme vulgaire et grossier, ne nous unissent pas nécessairement à nos semblables; elles nous élèvent au-dessus de nous-mêmes et parfois du même coup au-dessus de l'humanité : l'amour de la vérité pure, le mysticisme religieux peuvent fort bien se concilier avec une complète indifférence pour les choses humaines et pour les hommes. Il semble donc, qu'au point de vue qui nous occupe, on peut résumer dans le tableau suivant les divisions essentielles qu'il importe de noter.

Inférieuj;es = organiques, sensuelles, \ (l'activité.

I Supérieures ou égo-altruistes = or- \ gueil, ambition, amour du pouvoir.

^ Individuelles.

I Familiales.

\ Sociales ou patriotiques.

Tendances.

Egoïstes

Altruistes.

Idéales .

/ Esthétiques.

Scientifiques.

Relitrieusos.

VIII. — Au cours des analyses précédentes, nous avons vu se dégager un certain nombre de traits différentiels permettant de caractériser la sensibilité telle qu'elle se manifeste chez les hommes, et nous avons vu aussi comment plusieurs de ces traits allant généralement ensemble contribuaient à constituer un certain nombre de physionomies assez tranchées. Il est temps de résumer toutes ces descriptions, de classer les principaux types ainsi obtenus, et d'indiquer leurs variétés essentielles s'il y a lieu. Remarquons d'ailleurs une fois pour toutes qu'il ne s'agit que des formes les plus accusées, des cas les plus nets, et que la nature, qui se prête peu à des divisions rigoureu'SjÇi's», q^\ ^^

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plie malaisément à des cadres fixes, établit entre les êtres des transitions insensibles et une sorte d'indiscernabJe continuité. Néanmoins nous croyons pouvoir distinguer quatre genres principaux, qui seraient les suivants.

A. Les Apathiques, gens à sensibilité médiocre, incapables d'impressions vives et fortes; froids, calmes, indifférents, sans ardeur ; égoïstes naïfs et natifs, moins par calcul que par insensibilité même; point précisément méchants, mais ni tendres ni vraiment bons. — Cette classe comporterait les deux groupes suivants :

1° Les apathiques complets ou vrais apathiques, où tous les caractères précédents seraient plus fortement accusés;

T Les semi-apathîques : à) ceux que nous avons appelés les apathiques par pauvreté de points sensibles, b) et ceux que nous avons appelés les apathiques par lenteur.

B. Les Sensitifs, de sensibilité vive, généralement mobile, passagère et par conséquent assez superficielle, tournés vers le plaisir, de bonne humeur, enjoués, expansifs, bons vivants, généralement bienveillants précisément parce qu'ils sont naturellement optimistes.

C. Les Emotifs, sensibilité profonde, oîi les états affectifs, par leur persistance, leur retentissement prolongé, font vibrer Têtre tout entier, troublant Tâme jusque dans ses plus intimes replis; prédisposés aux émotions déprimantes, à la tristesse.

Ici encore deux variétés principales :

1® Les émotifs sentimentaux : sensibilité plus délicate, plus repliée sur elle-même ; mélancoliques et tendres, ayant besoin d'aimer et d'être aimés et, par peur des froissements, n'osant donner libre essor à leurs sentiments ; timides, affectueux, altruistes, mais d'une sympathie plutôt passive et douloureuse ;

2^ Les émotifs-irritables, plus agités, plus incohérents, passant brusquement d'une émotion à une autre, plus inquiets, plus anxieux, capables de sympathies et d'antipathies aussi vives et exclusives que changeantes ; enthousiasmes et emballements multiples et passagers, surexcitation et abattement; irritables, contredisants, volontiers aggressifs et même malveillants, portés à la colère, aux paroxysmes courts d'emportement et même de violence.

D, Les Passionnés, sensibilité très vive encore, mais caractérisée par l'ardeur, la fougue, la puissance du désir, l'impétuosité des amours et des haines.

Ils se subdiviseraient, comme nous l'avons vu, en :

l"* Passionnés-instables, tumultueux, troublés, à passions ardentes mais multiples, avec des impulsions déréglées, avec un bouillonnement perpétuel et des poussées en tous sens, également capables, suivant les circonstances et Téraotion du moment, des grands crimes et des héroïques dévouements;

2** Et passionnés-unifîés, qu^on pourrait peut-être nommer les grands passionnés, ceux qui n'ont pas des passions, mais sont une passion vivante et toujours inassouvie. C'est là surtout qu'il conviendrait, en tenant compte de la direction des passions, de distinguer des égoïstes, des altruistes, des intellectuels ou mystiques.

L'élaboration intellectuelle qui s'intercale entre le sentir et l'agir n est pas évidemment sans exercer quelque influence sur la conduite de l'individu; le développement et la nature de rinlelligencft semblent bien* être pour quelque chose dans le caractère des hommes. On a soutenu cependant que, loin d'être un facteur essentiel du caractère, l'intelligence n'est qu'un élément secondaire et surajouté, n'exprimant nullement notre nature intime. Son développement serait même nettement opposé à celui du caractère. « Ce ne sont pas précisément les grands esprits, dit-on, qui fournissent à l'histoire ses caractères » ; a le génie est franchement contraire à Ténergie du caractère ». On reconnaît ici la thèse que Schopenhauer a complaisamment développée et qui a été reprise, bien qu'en un sens as^sez différent, par M. Ribot. Prise à la rigueur, elle apparaît manifestement comme excessive. Car s'il est bien certain qu'il peut exister une certaine direction de la pensée, une certaine forme de génie, exclusives de l'activité extérieure énergique ou de la passion tumultueuse et dévorante, en faut-il donc conclure que rintelligence et le caractère soient antagonistes ou même indépendants ?

Cette théorie est susceptible d'une double interprétation, de même que le mot caractère a une double signification. Il n'est donc pas inutile ici de distinguer. Entendra-t-on par caractère, la vigueur de l'initiative, la volonté forte et perse-

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vérante, la dignité et la fierté de l'âme, je ne méconnais pas que ces qualités peuvent faire défaut à des esprits éminenls et se rencontrer par contre chez des hommes d'assez médiocre intelligence. Cette disproportion, possible, constitue-l-elle une antinomie nécessaire? Une intelligence large et haute ne contribue-t-elle pas à la constitution d^un grand caractère ? Une volonté à la fois puissante et réglée ne supposet-elle pas une intelligence supérieure? L'énergie du caractère, ce n'est pas seulement la violence de l'action, c'est sa continuité, sa pondération, sa rectitude : la pensée y est-elle absolument inutile ? — Les grands hommes dont 3'honore l'histoire ont été quelquefois, j'imagine, de grands esprits. Et le caractère ne se manifeste pas seulement au reste par l'action extérieure, l'influence exercée sur les autres hommes ; il consiste aussi bien dans la maîtrise de soi. Un Spinoza est un caractère aussi bien, sans doute, qu'un Cromwell.

Mais si l'inteUigence ne peut être considérée comme destructive du caractère ainsi entendu, ne doit-elle pas, d'autre part, être envisagée comme élément du caractère, si par là on veut désigner la marque distinctive d'un individu moral.. Les raisons que fait valoir M. Ribot à Tappui de sa thèse se ramènent en somme aux deux suivantes : l'intelligence « éclaire et n'agit pas » ; elle est essentiellement objective et tend à l'impersonnel, tandis que le caractère est ce qu'il y a en nous de plus subjectif, de plus intérieur, de plus individuel. Peut-être n'y a-t-il là qu'une question de mots. Nous retrouvons ici la théorie de la conscience-reflet, de la conscience « témoin parfois, jamais agent de ce qui se passe en nous ». Mais M.' Ribot a lui-même critiqué ces formules de Maudsley et montré qu'en somme tout ne se passe pas en nous de même façon suivant que cette lueur brille ou s'éteint. 11 n'est pas indifférent d'être ou non éclairé. Que la conscience et la pensée ne soient en dernière a.tvoA^'Si^ o^ w:^^^

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combinaison et une complication supérieure de tendances sensilivo-motrices, une systématisation d'actes réflexes élémentaires, dételle sorte que la réaction ultime soit différée, — peu importe ; — il n'en reste pas moins qu' « arrêter le terme final de Faction réflexe », coordonner en un tout cohérent, en vue d'un but unique prévu et préalablement apprécié, des impulsions qui n'agissent plus isolément et aveuglément, savoir ce qu'on fait et pourquoi on le fait, ce qu'on sent et pourquoi on le sent, c'est, après tout, la caractéristique de l'être humain et de la conduite humaine. Et suivant que cette élaboration intellectuelle se poursuit dans deux hommes de telle ou de telle autre manière, ils difiéreront entre eux. D'autre part, la direction de la pensée est-elle uniquement objective? Le progrès, l'épanouissement de Tintelligence, cela est quelque chose d'intérieur au même titre que révolution de la vie affective. A coup sûr cette lumière peut se diriger vers le dehors; mais elle peut aussi se tourner vers le dedans et nous révéler à nous-mêmes les profondeurs de notre être; et dans tous les cas, elle vient de nous, elle est en nous, au même titre que notre activité, qui se déverse aussi dans le monde extérieur, tout en ayant sa source dans l'intimité de l'individu. Enfin la pathologie mentale est là pour nous apprendre que toute lésion de l'entendement s'accompagne de troubles correspondants dans les sentiments et dans la conduite; et de la sorte on est en droit d'estimer que l'intelligence, loin d'être indépendante et inefficace, est liée étroitement à la sensibilité et à l'activité et, dans une large mesure, peut réagir sur celles-ci. Au même titre que les autres fonctions psychiques elle contribue à constituer notre nature propre. Chez certains hommes, elle se développe au point d'effacer la sensibilité et l'activité, de devenir prédominante et exclusive, donnant naissance au type des intellectuels^ aussi caractéristique que celui des sensitifs ou des actifs; — chez tous elle apparaît comme diver-

sifiant les individus et méritant d'être comptée au nombre des éléments dont Tensemble forme la physionomie morale de chacun. — M. Fouillée nous semble avoir très solidement établi contre M. Ribot que faire abstraction de la pensée et de la conscience quand il s'agit de Thomme c'est mettre de côté la marque propre du caractère humain ; que les idées sont autre chose que des simulacres; qu'elles expriment notre nature autant que la nature des choses étrangères ; qu'elles sont des forces, au même titre, quoique d'une autre manière, que les sensations ou les désirs; que la vitalité intellectuelle est aussi importante que Tactivité musculaire ; que l'esprit est un foyer de chaleur autant que de lumière ; et qu'en dernière analyse, les qualités de l'esprit, nos façons de penser, sont des qualités humaines par excellence, facteurs essentiels du caractère. Il nous faut donc essayer de distinguer, comme nous l'avons tenté pour la sensibilité, les formes essentielles que peut revêtir l'intelligence chez les différents individus.

I. — L'intelligence se diversifie tout ensemble par les matériaux qu'elle emploie de préférence et par la façon particulière dont elle les organise et en dispose. Le second de ces points de vue nous paraît le plus important de beaucoup, niais il convient cependant de ne pas négliger entièrement le premier.

S'il est un fait qu'ait solidement établi la psychologie contemporaine, c'est que la mémoire est un faisceau de mémoires et que, suivant les individus, c'est tantôt telle catégorie d'images, tantôt telle autre, qui joue le rôle prépondérant. L'étude de l'aphasie a bien montré par exemple que le souvenir d'un mot, en tant que mot, est un système complexe de souvenirs, qu'il se compose de résidus moteurs auditifs, visuels, et que, d'un homme à l'autre, l'importance de ces éléments dans la pensée est extrômemeul

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variable. D*où la classification, devenue classique depuis Charcot. eu types auditifs, moteurs et visuels. Mais ce ne sont là que des variétés et peut-être serait-il possible de trouver des genres véritables.

Je laisse de côté, bien entendu, les gens, et ils sont nombreux, chez qui Tinlelligence ne se dégage jamais suffisamment des besoins, des tendances de la vie végétative, pour se constituer en fonction relativement indépendante. C'est le cas non seulement pour Tidiot, pour le débile, mais encore pour une foule d'hommes dont Tintelligence reste presque entièrement soumise à l'influence prédominante des instincts et semble éternellement « captive au sein de la matière ». La vie intellectuelle ne s'y fait pas vraiment jour. Je ne parle donc ici que de ceux chez qui les images, les idées, la pensée tendent tout au moins à vivre d'une existence propre. Or, il est assez facile de remarquer que, parmi ceux-là, un petit nombre, relativement, s'élève jusqu'à la pensée abstraite et scientifique. Les enquêtes de Galton sont singulièrement instructives à cet égard. Voici donc une première catégorie qu'il convient de distinguer : c'est ce que j'appellerai ici, faute d'un terme meilleur, le ttjpe intellectuel, entendant par là la classe des esprits qui ont une particulière aptitude à penser avec des idées, à retenir des rapports abstraits, à évoquer, à enchaîner des concepts, suivant des relations et d'après des lois logiques. D'autre part, il existe une classe très nombreuse d'intelligences où prédominent les représentations, les images, au détriment de la connaissance abstraite. La pensée s'arrête au concret, s'en dégage avec peine, y revient vite ; ce qui s'éveille spontanénient dans l'esprit, ce sont des formes sensibles, des sons, des couleurs, qui s'appellent, se suscitent, se combinent, s'organisent suivant des relations d'ordre représentatif aussi. Il s'agit moins ici d'ailleurs du mode particulier d'association que de la nature même des éléments associés et dé

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Tagent de la liaison associative. L'intelligence est surtout riche en souvenirs de perceptions sensibles et ce sont là les matériaux avec lesquels elle opère ses constructions. On pourrait donner aux individus de cette classe le nom de type imaginatif ; [mais nous préférons l'expression de type représentatif ou sensoriel, pour le distinguer d'un autre dont rimportance nous paraît considérable et qui en diffère d'une façon bien notable, c'est à savoir le type affectif om émotif. Dans ses intéressantes études sur la mémoire affective, M. Ribot* a bien montré qu'il existe un « type affectif » aussi net, aussi tranché que le type visuel ou auditif. Par là il faut entendre le groupe d'hommes oîi prédomine la mémoire des plaisirs, douleurs, sentiments, émotions. Chez eux, les plaisirs et les peines, les sentiments et les émotions réviviscents ne restent pas pâles et décolorés, en quelque sorte abstraits et idéaux, mais se restaurent en tant qu'états affectifs, avec leur ton de sentiment, leur couleur émotionnelle. Et ce sont là les objets de prédilection de la pensée, ceux qui sont plus volontiers ressuscites, qui se représentent spontanément à l'esprit. A la vue d'un objet ce qui s'éveillera ce ne sera pas le souvenir de propriétés, de phénomènes ayant avec lui des rapports scientifiquement déterminés, d'idées, de lois, de formules, — ce ne sera pas davantage le souvenir de représentations, d'images sensibles, de formes, de couleurs plus ou moins semblables ou contrastrantes — ce sera le souvenir de sentiments, de joies ou de tristesses, et encore d'événements ayant pour ainsi dire une certaine valeur émotionnelle. C'est le sentiment encore qui sera la base ou le principe déterminant des associations. Sans doute, on a soutenu^ que le jeu de l'association des

ï. Ribot, Psychologie des Sentiments, I« partie, ch. xi.

2. Voir notamment : Fouillée. Psychologie des Idées-forces, t. I, p. 221 et sqq. Paris, Félix Alcan. — Horwicz, Psychologische Analysen, t. J, p. 160 sqq, Paris, Félix Alcan. — Godfernaux. Le sentiment et la pensée et leur'8 principaux aspects physiologiques. Paris, Félix Alcan.

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