Cf. ûayau. Éti^caHon H Hét>éiiiU. Pwis, Ft^Ux Alcan
LES MODES DE l'iNTELLIGENCE 59
acquérir une prépondérance relative dans les divers esprits et c'est là pour la classification que nous essayons un principe dont on doit pressentir toute l'importance.
Suivant que, dans un esprit, ce qui prédomine c'est l'automatisme ou l'activité intellectuelle, et que, dans l'un ou l'autre cas, ce qui remporte c'est la dissociation ou Tassociation^ on voit toutes les fonctions mentales particulières, — mémoire, imagination, association des idées, attention, jugement, raisonnement, — revêtir un aspect particulier. Ainsi se dégagent de plus en plus nettement un certain nombre de types d'intelligence suffisamment généraux et caractéristiques tout ensemble. Il nous faut les passer en revue^ en notant une fois pour toutes que, bien évidemment, ni l'automatisme, ni l'activité mentale ne se rencontrent à l'état absolument pur et permanent, et qu'il ne s'agit ici que de degrés, d'une prépondérance relative, nullement d'une exclusion radicale.
m. A. — Une première catégorie d'esprits où prédomine d'une façon remarquable ce qu'on pourrait appeller la dissociation mentale, c'est celle des incohérents, des divisés, des déséquilibrés, des dissipés, des éparpillés. Ce qui domine la situation mentale des individus se rattachant à ce groupe, c'est cette « perpétuelle désorientation du cours des représentations » qu'on remarque à un degré extrême chez le maniaque. Le malade pérore, parle au hasard, passe d'une idée à une autre, s'interrompt au milieu d'une phrase pour en commencer une autre qu'il n'achève pas davantage, finit par ne plus prononcer que des mots sans suite : l'incohérence de la pensée semble à son comble. Une foule de gens considérés comme normaux se rapprochent de ce type morbide. La mémoire chez eux n'est pas compromise comme chez Tidiot, en ce sens que l'acquisition se fait, souvent même avec une grande facilité ; mais son îixiç^\Ç^v:,\«tkr
consiste surtout dans une altération de la reproduction, le mécanisme du rappel est faussé ; ou plutôt il y a là le signe évident d'un défaut d'organisîilion. Les souvenirs ne forment pas des systèmes logiquement enchaînés; ils s'appellent au hasard, souvent avec une excessive rapidité, Tassocialion par contiguïté ou ressemblance se trouvant démesurément surexcitée aux dépens des facultés de réflexion et de jugement. L'imagination, qui peut être développée, est d'une espèce particulière qu'on pourrait appeler imagination par confusion. Les images se confondent, se mêlent, s anastomosent, se transforment les unes dans les autres : c'est ce qui a lieu fréquemment chez l'enfant, qui mêle le passé et le présent, ne dislingue pas nettement les personnes, les événements, les lieux, les temps. L'esprit esta la merci de la première impression qui se présente, l'attention est toute passive, sollicitée en tous sens, instable et dispersée, incapable de continuité. C'est la dissipation qu'on rencontre chez l'hystérique, chez le cholérique, « dont les pensées bondissent comme les muscles* », chez l'enfant, dont le cerveau, assailli par mille représentations successives, est sem-^ blable à un kaléidoscope perpétuellement agité ; c'est le type des distraits-dissipés. La rectitude du jugement se trouve du coup singulièrement compromise. Les esprits légers, impatients, se contentent aisément : la première opinion venue, une comparaison par à peu près, un simple jeu de mots leur suffisent ; ils n'ont ni le désir, ni le temps, ni le pouvoir de réfléchir, de redresser la première appréciation superficielle par des jugements nouveaux, par une analyse plus scrupuleuse, une comparaison plus attentive. Par là même ce sont presque nécessairement des esprits faux : ils ne distinguent pas les choses et les idées avec assez de soin, ne saisissent pas sous les similitudes de
1. Steiner. cité par A. Breton. État mental dans la chorée^ thèse 1893, p. 35.
LES MODES DE l'iNTELLIGENCE 61
surface les différences cachées, ne confrontent pas leurs opinions, manquent d'idées directrices et régulatrices, ne systématisent pas tous ces éléments intellectuels dont les discordances, les contradictions ne les gênent pas, parce qu'ils ne les aperçoivent pas : « les idées ne se heurtent même pas, à vrai dire, elles ne se touchent point ». Ce sont des esprits illogiques au premier chef. Du même coup ils sont singulièrement exposés à ce double défaut : la crédulité sotte et le doute déraisonnable. Leur inhabilité coutumière à confronter, à corriger les unes par les autres les théories, à les juger par eux-mêmes, les engage à accepter n'importe quelle affirmation, uniquement parce qu'elle leur est proposée, n'importe quelle croyance, uniquement parce qu'elle a surgi inopinément dans leur esprit. Et, d'autre part, la nauUiplicité des idées successivement adoptées, l'impuissance à en dégager la relative vérité pour aboutir à un système stable, voilà qui empêche d'arriver à des convictions solides et durables, mais non pas d'éviter les entêtements ridicules. Crédulité et incrédulité excessives sont ainsi le double effet d'une même cause profonde : un défaut d'activité mentale personnelle et indépendante; de là tout à la fois incapacité de se faire par soi-même une opinion raisonnée, et incapacité de résister aux suggestions des événements ou des hommes. Ainsi n'est-il pas étonnant de les rencontrer dans le même individu, témoin, entre autres, la folie du doute qui coexiste fréquemment avec une extraordinaire crédulité, témoin l'enfant, à la fois suggestible et aveuglément entêté. Il s'en faut d'ailleurs que tous ces défauts soient toujours aussi fortement accusés et restent sans compensation aucune. Nous avons considéré les cas extrêmes et étudié les représentants les plus défectueux du groupe. Mais il y aurait bien des subdivisions et bien des degrés à établir. Indiquons-les brièvement, en allant des formes inférieures aux plus élevées.
62 LES KLI^IMENTS DU CARACTÈRE
Au plus bas degré, nous trouvons les individus qui, bien que déjà normaux, ne s'éloignent pas beaucoup du type mental dont le paralytique général, le dément sénile sont les expressions pathologiques. Ce sont les purs incohérents^ condamnés à un état permanent de dispersion mentale, dont l'esprit est le lieu de passage d'une série de représentations perpétuellement chassées les unes par les autres, se succédant sans liaison logique, ne s'organisant pas, dont Tindividu ne dispose pas, qu'il subit et laisse surgir en une confuse agitation.
Au-dessus, les e^pvii^ puérils, frivoles, légers, ne s'élevant guère aux idées abstraites, se livrant sans contrôle à la sensation actuelle, ne vivant pour ainsi dire que dans le présent, ne voyant que la surface des choses, incapables de suivre un long raisonnement; l'attention est rare et morcelée ; le contrôle mental fait défaut.
Plus haut encore, les esprits brouillons, distraits, étoitrdis oîi l'activité mentale s'élève à un certain niveau, mais où la coordination reste fort incomplète. La mémoire est facile, mais peu tenace, l'imagination assez riche ; Tesprit ne manque pas de vivacité, mais procède par poussées subites en tous sens. Les meilleurs peuvent être brillants, primesautiers, curieux, abondant en rapprochements imprévus, en saillies spirituelles, causeurs pittoresques et amusants ; — mais tous manquent de pondération, de mesure et d'ordre, de méthode et de réflexion, de cette harmonieuse coordination qui seule fait les esprits supérieurs.
Enfin nous rencontrons des esprits qui, bien que capables déjà de jugement et de raisonnement, demeurent encore trop incomplètement organisés. L'intelligence chez eux, pourraiton dire, est multiple. Plusieurs systèmes, dont chacun pris à part est suffisamment cohérent, y coexistent sans s'unir et se pondérer, se corriger, se contrôler mutuellement : ce sont des parties d'esprit qui peuvent être excellentes, et qui
ne font pas un bon esprit, car il y manque l'équilibre et Tunité. — Dans ce groupe pourraient entrer des individus illustres, ayant laissé des traces durables dans le domaine de la littérature ou de Tart, voire de la science et de la philosophie, mais qui n'en sont pas moins, à tout prendre, des esprits diffus et confus, morcelés et divisés, des esprits faux en un mot.
B. — Voici un second genre qui se rapproche à certains égards de celui que nous venons d^étudier, mais qui mérite d'en être distingué parce qu'il est caractérisé par la prédominance singulière de Timagination, et que de là résulte un ensemble de traits particuliers suffisant à lui donner une physionomie propre.
Sur les effets de l'imagination, ses dangers et ses bienfaits, tout a été dit. Elle a eu ses apologistes et ses détracteurs, ceux-ci plus ardents et plus radicaux que ceux-là. 11 n'en pouvait être autrement, car elle est tout à la fois la messagère inspirée et divine, et une folle qui se plait à faire la folle, prophétesse et visionnaire, créatrice de l'idéal et de la chimère, évocatrice des fictions qui enchantent et de celles qui désolent. Elle illumine les esprits, enflamme les cœurs, suscite les enthousiasmes féconds, les héroïsraes triomphaux, — et aussi, elle aveugle, donne le vertige, corrompt la conscience, entraîne aux abîmes. Cette puissance singulière est au reste un don, un privilège. Il est des hommes et des races chez qui l'imagination reste éternellement pauvre, terne, étriquée, languissante ; chez d'autres, elle est naturellement féconde, puissante, colorée, fougueuse. Quand elle devient prépondérante dans un esprit, elle s'y développe toujours au préjudice de la réflexion prudente et patiente, de la connaissance abstraite et rigoureusement scientifique; elle s'astreint malaisément à l'observation scrupuleuse et précise, invente et transforme plutôt qu'elle ne constate, se montre impatiente de tout contrôle froldemerLl
logique, substitue volontiers à la réalité ses propres visions. Elle tend à rendre inutile Texpérience, à affaiblir Tesprit pratique et critique ; elle rend moins capable de compter avec les lois nécessaires qui régissent les choses, moins sensible à la disproportion qui existe entre le réel et l'idéal.
Elle suppose donc une mémoire plus riche que fidèle. Elle suppose aussi une prédominance de l'association par ressemblance, qui favorise Tinvention plutôt que la discrimination nette. Cette association par similarité est en effet créatrice des métaphores, des comparaisons, des analogies éloignées. Comme, d'autre part, l'imagination, par sa nature même, laisse une certaine indépendance aux éléments représentatifs, aux images, qu'elle conserve toujours une allure libre et même capricieuse et flottante, qu'elle suscite les idées suivant des lois qui ne sont pas celles de la logique ordinaire, qu'elle se soustrait à la domination des principes ou des idées directrices générales et abstraites, qu'elle impose à la pensée ses fantaisies avec une vivacité extrême, elle rend facilement dupes de ses fictions ceux chez qui elle s'exalte. L'attention manque de liberté ; elle ne se prête ni ne se détache à son gré ; elle est attirée et retenue ou détournée par la vivacité propre des représentations qui s'imposent fatalement à l'esprit et Tobsèdent. Enfin Thomme d'imagination est peu capable de coordonner correctement ses idées, de raisonner d'une façon rigoureuse ; ou plutôt le raisonnement ne se développe pas avec continuité, il s'égare et se brise. Les convictions alors résultent rarement d'une méditation sévère; et c'est dans cette classe que se rangent les hommes pour qui le développement littéraire, les figures de rhétorique, les métaphores tiennent lieu de dialectique et remplacent les arguments ou les faits.
Dans ce genre, plusieurs espèces doivent être distinguées. Tout d'abord je compterais ceux chez qui l'imagination plus mobile et plus capricieuse emploie de préférence comme
LES MODES DE l'iNTELLIGENCE 65
matériaux des senliments et des émotions. C'est là une combinaison du type affectif et du type imaginatif : ce sont les rêveurs sentimentaux et romanesques.
Ensuite il existe une sorte d'imagination plus fougueuse mais en même temps plus systématisée, qui se porte tout entière dans une certaine direction définie, qui lui est imposée par la toute-puissance d'une tendance, d'un désir, d'une passion. Nous en voyons l'exagération dans le délire systématisé. C'est là l'espèce de ceux qu'on pourrait nommer les Imaginatifs passionnés.
Enfin rimagination peut jouer pour elle-même en quelque sorte, pour la joie de combiner en systèmes grandioses des images brillantes. Les objets ici ce sont des formes, des couleurs ou des sons ; ce peuvent être aussi des éléments idéaux. C'est le type des grands Imaginatifs, où la coordination, bien qu'elle ne vienne pas de la raison, peut se trouver relativement d'accord avec elle. Ce sont les artistes, les poètes, certaine espèce de savants, de philosophes aussi, plus inventeurs et constructeurs que logiciens ou expérimentateurs.
C. — Jusqu'à présent nous avons passé en revue les formes d'inteUigence où semblait prédominer la dissociation automatique des éléments mentaux ; nous passons à celles où ce qui est le plus apparent c'est au contraire l'association automatique. Ici le jeu des éléments psychiques, au lieu de pécher par excès d'indépendance, pèche par excès de cohésion; la trame, fixée une fois pour toutes, manque de souplesse et ne se prête à aucune modification ; les systèmes qui se sont formés se restaurent tels quels et opposent une résistance singulière à l'introduction d'éléments nouveaux et rénovateurs. La machine est montée et marche avec régularité, mais accomplit toujours le même travail.
La mémoire peut être développée ; en général elle manque de facilité dans l'acquisition et de promptitude dans le
rappel ; mais elle est susceptible d'ampleur et de ténacité : sa fidélité constitue même son défaut principal. Les souvenirs en effet forment comme une masse homogène, de laquelle rien ne peut être dîslrait, et chacun ne s'éveille qu'avec le tout dont il fait partie. C'est la mémoire mécanique de Wundt (qu'il oppose à la mémoire logique), la mémoire brute, qu'on a ingénieusement opposée à la mémoire organisée^. Elle se forme, se maintient et s'exerce sans effort mental, sans intervention de l'activité de l'esprit, elle reste incapable de choix et de discernement, n'est pas le produit d'une élaboration intelligente, n'implique pas interprétation et jugement ; elle est comparable non à un système d'associations dynamiques organisées par l'esprit et dont il dispose à volonté, mais à une collection d'empreintes déposées au hasard.
L'imagination est terne, languissante, tout au plus représentative, presque jamais inventive et créatrice.
L'association par contiguité est dominante, et cela nuit à la compréhension, bien que ce soit d'ailleurs une condition favorable à l'acquisition et à la restauration. Les souvenirs s'ordonnent en séries stables qui résistent à la dissociation impliquée par le jugement. C'est ce qui arrive chez l'imbécile qui récite les choses dans l'ordre où il les a apprises, et ne les comprend pas. Le temps d'association, si variable d'un individu à Tautre, est ici singulièrement allongé : l'idiot en est un frappant exemple. La pensée ne se développe qu'avec une lenteur, une lourdeur caractéristiques, à ce point que les idées utiles, les considérations opportunes n'arrivent que. trop tard. Au cas d'ailleurs où elle n'est pas exagérée, cette lenteur peut être favorable à une certaine rectitude d'esprit, la pensée gagnant en régularité ce qu'elle perd en vivacité et en originalité.