CHAPITRE VI
LKS FOHMKS DE LA VOLONTÉ
Dans le précédent chapitre, on a examiné ractivîlé en son fonds primitif et on a vu combien elle est variable, d'un homme à Taulre, en puissance, en continuité, en spontanéité. Mais il est nécessaire aussi d'envisager les formes diverses qu'elle revêt suivant les causes psychologiques qui la suscitent et la dirigent. A cet égard, il y a une activité qu'on peut appeler automatique, encore qu'elle soit véritablement psychologique, et il y a une activité proprement volontaire. C'est de cette seconde qu'on va surtout traiter; toutefois pour la mieux distinguer de la première, il importe de dire d abord quelque chose de celle-ci.
1. — L'activité automatique dont il s'agit ici, ce n'est pas l'activité presque enlièrement mécanique encore du réflexe ou de rinstinct, bien que certains idiots incurables semblent réduits à cet automatisme primitif. Je veux parler d'une activité proprement psychologique puisqu'elle est consciente et provoquée par des étals de conscience, sensations ou émotions, désirs et tendances, représentations, images et parfois même idées abstraites et jugements. Et pourtant c'est bien de l'automatisme encore, de « l'automatisme psychologique », puisque les mouvements, simples ou complexes, l'acte ou la série des actes, suivent Tévénement psychologique excitateur immédiatement et fatalement^ puisqu'ils s'enchaînent ou mieux se succèdent, non sans cause, à coup sûr, mais
sans raisons connues, sans choix et sans réflexion, sans qu'il y ait une coordination originale actuelle des éléments psychiques qui entrent enjeu, en un mot sans cette élaboration mentale personnelle, sans cette réaction du « moi » qui, nous le verrons, constitue vraiment la Volonté. 11 y a donc action, conduite^ mais il n'y a pas vouloir.
Plusieurs cas sont à distinguer.
Chez ceux-ci, ce qui est remarquable, c'est une sorte d'impersonnalité, d'anonymat de Tactivité. Ils sont réduits à un automatisme d'imitation. Ils font ce* qu'ils voient faire, ce qu'on leur dit de faire, ce qu'on leur fait faire. Ils subissent passivement l'influence du milieu. Incapables d'initiative, impuissants à donner une impulsion, à changer spontanément de direction, sous le coup d'une émotion ou d'une passion qui leur soit vraiment propre, à se diriger pour des raisons méditées et dont ils ont reconnu le prix, ils ne commencent jamais, ils continuent : ils ne marchent pas à vrai dire, ils suivent. Ce sont les moutons de Panurge et c'est, trop souvent, le suffrage universel. Vous croiriez des hommes et vous n'avez que des marionnettes. Malléables à l'excès, ils prennent toutes les formes indifféremment, car il n'en est aucune qui leur soit personnelle; ils sont destinés à être toujours menés et on les mènera où Ton voudra. Ce sont des amorphes. — Parfois au reste ils tiennent une place et ne sont pas absolument inintelligents. Il en est même dont l'activité se rapproche de la volonté, parce qu'ils sont conduits moins par des besoins d'ordre purement pratique et inférieur, et plus par des idées, des théories, des principes. Mais qu'on y prenne égarde : principes, théories, idées, leur sont venus du dehors, ont été reçus tout faits ; ils tiennent plus ou moins fermement et pour un temps plus ou moins long à certaines opinions et leur conduite en dérive ; mais ils en ignorent l'origine, la valeur et jusqu'au sens véritable: formules ou préjugés qui sont encore un esclavage, car ils^
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en changeront, — comme ils les ont acceptés, — si leur entourage, le public ou leur journal en changent. Ils sont ce personnage dont parle Tolstoï : « Ses opinions le quittaient d'elles-mêmes après lui être venues sans qu'il prît la peine de les choisir ; il les adoptait comme les formes de ses chapeaux ou de ses redingotes, parce que tout le monde les portait, et, vivant dans une société oîi une certaine activité intellectuelle devient obligatoire avec Tâge, ses opinions lui étaient aussi nécessaires que ses chapeaux \ » — Ces gens parfois font illusion ; ils peuvent avoir une certaine gravité qui vient de leur cravate blanche, un certain air d'autorité qui tient à ce qu'ils affirment sans hésitation et sont d'accord avec le sens commun, un certain fantôme de caractère parce qu'ils marchent avec une régularité monotone. Ils ont Tair d'être une voix et sont tout au plus un écho, d'être quelqu'un et ne sont qu'une copie.
En voici d'autres qui sont moins plastiques, si j'ose dire, qui revêtent moins facilement les formes que le dehors tend à leur imprimer, ^ui offrent à l'action du milieu une résistance plus grande. Leur siège est fait, leur sillon creusé, leur voie tracée pour toujours. C'est la routine faite homme. Imitateurs de soi-même plutôt que d'autruî, ils sont esclaves du métier, de l'habitude. Ils tournent dans le même cercle, font les mêmes choses, n'ont ni le désir, ni le goût, ni le pouvoir de chercher du nouveau'. lis sont comme des horloges qui marquent l'heure correctement, parce qu'elles ont été, une fois pour toutes, montées et réglées.
Chez d'autres, enfin, ce qui frappe, ce n*est plus cette absence d'originalité et d'individualité, c'est la brusquerie saccadée des actions, se produisant à la manière de décharges convulsives. C'est bien la nature propre de