Tolstoï. Anna Karénine, trad. fr., t. I, p
rindividu qui se manifeste, mais les émotions, les tendances, se transforment immédiatement en acte, sans que Tindividu ait pris le temps et le soin de les contrôler, de les arrêter, de les comparer, de les juger, de les coordonner, de les diriger. Ce sont des impulsifs, des emballés, et, par cela même, la plupart du temps des gens dont Tactivité, la conduite, ont quelque chose de désordonné, dlncohérent, qui agissent par poussées brusques, violentes mêmes, saccadées et en des sens divers au gré des émotions ou des circonstances.
Cette impulsivité, qui témoigne d'un manque de coordination supérieure des tendances et d'une absence de volonté réfléchie ^t suivie, d'un défaut d'arrêt, est caractéristique des races inférieures, des enfants et des déséquilibrés; on la rencontre fréquemment chez les hystériques, les neurasthéniques, les choréiques, d'un mot chez la plupart des dégénérés; elle constitue une forme d'activité automatique dont l'importance est considérable au point de vue du caractère.
II. — Toute activité n'est pas automatique cependant, et, du sein de l'automatisme même, la volonté peut, avec une puissance et une fréquence variables, surgir pour exercer son pouvoir de contrôle. Or, la volonté, nous l'avons déjà dit, est l'un des éléments les.plus essentiels du caractère. Aussi, l'analyse de ses diverses formes mérite-t-elle de nous arrêter plus longuement.
Fixons bien d'abord le point de vue auquel nous avons à nous placer ici. Il ne s'agit pas de montrer comment la volonté peut transformer et même, en un sens, créer le caractère : ce sera l'objet d'un chapitre ultérieur. Le caractère, au sens moral et social du mol, c'est une volonté entièrement façonnée par soi, voilà ce qu'il ne faut pas se lasser de dire et de redire. Mais il y a des volontés qui ne
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sont pas achevées, qui s abandonnent, il y en a qui ne sont que partielles ; en fait, les volontés humaines peuvent se présenter sous mille formes, avec mille aspects. Môme quand on ne fait pas sa volonté, on a une certaine volonté. Il y a plus; si haute, si personnelle, si libre qu'elle soit, elle a ses origines, son point d'appui dans la nature. On ne développe que ce que Ton possède déjà en germe; on n'emploie que les énergies que Ton trouve en soi en quelque mesure. Cela est vrai de la volonté, dont on peut dire qu'elle est en un sens héréditaire, ce qui n'est pas fait pour surprendre, si Ton songe que la capacité d'agir, la force d'attention, de réflexion, la fermeté du jugement, la « faculté de contenir, de varier, de prolonger l'action idéale », sont inégalement réparties et sont des qualités héréditaires. La nature et la puissance de notre volonté viennent donc tout à la fois de la nature, de l'éducation, de la réaction personnelle; il y faut distinguer un fond primordial donné, et une superstructure acquise, soit subie, soit créée. Nous ne nous proposons pas de déterminer, dans chaque cas, ce qui vient de telle ou telle de ces sources; nous voulons seulement, constatant qu^en fait la volonté est très différente chez les différents hommes, déterminer quelles sont les plus importantes, les plus typiques de ces formes.
A quelque doctrine métaphysique qu'on se rattache et quoi qu'on pense au sujet du libre arbitre, on ne peut confondre les actes volontaires et les actes involontaires. La différence, d'ailleurs, ne saurait être cherchée dans le mécanisme physiologique en vertu duquel une contraction musculaire se produit consécutivement à un état psychique; elle ne peut être trouvée que dans la nature de cet antécédent mental luimême. Voyons donc, — en nous rappelant qu'il ne s'agit nullement d'une explication, mais d'une simple description.
Et d'abord, pour qu'il y ait mouvement volontaire, si
humble soit-il, comme le fait de prendre ce porle-plume, il faut la représentation préalable du mouvement total et aussi des divers mouvements élémentaires dont Tenchainement et la coordination donneront lieu au résultat final. D'un mot, un mouvement volontaire suppose Vidée préalable du but, et Vidée des moyens propres à l'atteindre. C'est en ce sens que Maudsley, par exemple, définit la volonté « Timpulsion causée par des idées », « la réaction motrice des idées ».
Cela suffit-il? En tant que l'idée ou la représentation sont immédiatement suivies et, pour ainsi dire, linéairement prolongées par Taction, il n'y a encore, nous l'avons dit, qu'une activité automatique, dont les suggestions hypnotiques présentent de frappants exemples. La volonté n'apparaît vraiment que là où a lieu une certaine coordination originale, un ajustement répondant à l'ensemble des conditions actuelles, tant objectives que subjectives. « Un acte volontaire, dit très justement M. Pierre Janet, est un acte, au moins en quelque partie nouveau^ qui, pour s'adapter à des circonstances nouvelles, réunit, synthétise certains éléments psychologiques n'ayant pas encore été groupés exactement de cette manière \ » La délibération proprement dite n'est donc pas toujours présente et ne se rencontre que dans les actions volontaires complexes et élevées, supposant ambiguïté de directions conçues. Mais ce qui est nécessaire, c'est cette synthèse intellectuelle que nous avons appelée un jugement. Vouloir, c'est « juger pour agir». Notre âme, disait Leibnitz, est « architectonique » dans les actions volontaires.
Il y a plus : vouloir, c'est se retenir d'agir, et c'est, par là même, suivant la formule de M. Ribot, choisir pour agir. Non pas toujours choisir entre deux actes différents ou
1. p. Janel. L'État mental des hystériques : les accidents mentaux^ p. 28.
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opposés, mais du moins choisir cnlrc faire et ne pas faire. Il n'y a d'action volontaire que lorsque nous .<f^n/on5 qu'un autre acte eût pu s'accomplir ou du moins que l'acte eût pu ne pas s'accomplir. La volonté est tout ensemble et indissolublement pouvoir d'action et pouvoir d'arrêt. Sous sa forme pure, pour ainsi dire, sous forme de simple « je ne veux pas », le pouvoir d'arrêt est postérieur à la volonté active, et le développement du non-vouloir est plus tardif que celui du vouloir; il fait presque complètement défaut dans l'enfanl, dans les races inférieures et chez les êtres dont l'évolution mentale est incomplète. Mais, ce qu'il faut retenir, c'est que dans tout acte volontaire est impliqué un arrêt des tendances, que le « je veux » enveloppe un « je ne veux pas ». C'est qu'en effet, toute volition supposant la systématisation de plusieurs éléments psychiques, chaque tendance ne doit pas se traduire isolément, pour son propre compte; il faut qu'elle soit arrêtée pendant qu'on la compose, qu'on la juge, qu'on la combine avec d'autres. C'est là un point que M. PaulhanS notamment, a fort bien mis en lumière théoriquement et que confirment les expériences sur les temps de discrimination et de choix. La multiplicité des tendances et leur coordination provoque nécessairement cette inhibition au moins relative des unes par les autres ^
Une conclusion générale s'impose donc : une action est d'autant plus hautement volontaire qu'elle résulte de la systématisation définie, cohérente, en vue d'une fin nettement déterminée, d'un plus grand nombre d^éléments et de
1. Paulhan. L Activité tnentale et les Éléments de l'Esprit. Paris» Félix Alcan. — Jm Volonté, Paris."
2. Bien qu'on ignore à peu près cumplètoment la nature et le mécanisme physiologiques de ces phénoniènos d'inhibition, il semble bien que. psychologiquement, la douleur, les sentiments à caractère déprimant consliluant une série d'étals de conscience correctifs, y jouent un rôle considérable et que le conflit do deux ou plusieurs tendances actives suffit a l^s produire.
tendances psychiques : sensations, senliraents, images, idées; qu'elle intéresse plus complètement Tindividu moral, le « moi » tout entier. « La volition complète, pour reprendre les expressions de M. Ribot, a pour condition fondamentale une coordination hiérarchique^ c'est-à-dire qu'il ne suffit pas que des réflexes soient coordonnés avec des réflexes, des désirs avec des désirs, des tendances rationnelles avec des tendances rationnelles; mais qu'une coordination entre ces différents groupes est nécessaire, une coordination avec subordination, telle que tout converge vers un point unique : le but à atteindre. » C'est en ce sens que la volonté est vraiment une activité personnelle, qu'elle est la réaction propre d'un individu, qu'elle est un choix exprimant notre nature, notre caractère.
Et c'est aussi pourquoi un acte volontaire est conscient et personnel d'une façon très particulière et très remarquable; il enveloppe, comme dit HackTuke, « la sensation subjective d'une force dirigeante »; il n'est pas seulement rattaché comme un élément nouveau à cette perception d'ensemble qui est la personnalité, ii est saisi comme en dérivant, en émergeant; il n'est plus seulement senti comme étant à nous et en nous^ mais comme étant jt>ar nous^ comme étant nous-mêmes. La volonté, en bref, c'est le « moi » ; c'est « l'intelligence automotrice, non point telle ou telle idée, mais la puissance de penser, d'unifier, se déterminant elle-même^ ».
4. Rauh. Revue de métaphysique et de morale^ septembre 1893. — L'étude des maladies de la volonté, des diverses formes de l'aboulie, constitue une précieuse vérification des analyses précédentes. Toutes ces altérations se rattachent en somme à une môme cause fondamentale : l'état d'isolement des tendances, leur anarchie, la désagrégation mentale. Cela est manifeste dans les cas où l'aboulie vient d'une incoordination ou d'un excès d'impulsion. Le défaut d'impulsion lui-môme témoigne d'un état de dépression, de « misère psychologique » qui est au fond incapacité de se jixer, de se concentrer : d où tout ensemble l'inertie et l'indifférence, car on s'intéresse aux choses dans la mesure où on les veut. Cf. Ribot. Les Maladies de la Volonté. — P. Janet. L Automatisme psychologique ; Névroses et idées fixes, etc. Paris, Félix Âlcan.
111. — Rien n'est plus simple maintenant que de classer les diverses formes et qualités de la volonté. Laissant de côté, comme nous le faisons constamment, les états purement pathologiques où la volonté est totalement et constamment abolie, la comparaison d'une personne avec une autre nous fait manifestement découvrir divers éléments de variété dans la volonté : on peut vouloir fortement ou mollement, avec promptitude ou lenteur, être décidé ou irrésolu, persévérant ou inconstant, la volonté peut être dispersée ou unifiée.
Tel veut fortement : par là je n'entends pas précisément la même chose que la fermeté du vouloir qui est plutôt stabilité, constance, mais plus spécialement l'énergie avec laquelle tout l'être est tendu vers une fin, la puissance active des tendances, la convergence à un moment donné — et peut-être d'ailleurs pour ce moment seulement — de toutes nos forces. Voilà qui tient donc avant tout à l'intensité même des désirs ou mieux de leur résultante actuelle. La mollesse, au contraire, c'est cette sorte d'atonie de la sensibilité et de l'activité qui nous laisse indifférent à Tacte et à ses conséquences et nous rend pénible tout effort vigoureux. Le désir est languissant, la réaction lâche, anémiée. La volonté peut bien encore se produire sans doute, mais comme ayant peine à sortir du monde des possibles pour entrer décidément dans celui du réel : il y a des velléités plutôt que des volitions.
Voici une autre diEFérence : chez l'un ce qui saute aux yeux, c'est la rapidité du choix et de la réaction; chez l'autre c'est sa lenteur. La vivacité du vouloir peut être un signe d'impulsivité, d'irréflexion : l'acte se réalise dès qu'il est conçu, par manque de contrôle, de comparaison avec les idées réductrices qui n'ont pas eu le^ temps de s'éveiller, par défaut d'appréciation au nom d'un principe supérieur, d'un seul mot, par légèreté. Parfois aussi la
promptitude de la détermination est favorisée tout simplement par une certaine pénurie d'idées; un entendement limité ne découvre pas toutes les qualités des choses et tous leurs rapports, ne s'embarrasse pas de la considération de tous les résultats futurs par ce qu'il est trop médiocre pour tout prévoir et pourvoir à tout; le choix est rendu plus rapide par la diminution des points de vue; le problème est plus vite résolu parce qu'il est simplifié, qu'on néglige un certain nombre de données ; la vivacité tient en ce cas à un rétrécissement, à une étroitesse, à une pauvreté de rintelligence. Mais il peut se faire que des cerveaux puissants soient capables de saisir comme d'un seul coup d'œil toutes les circonstances, toutes les conséquences certaines ou probables, toutes les raisons, de les apprécier avec une sûreté et une rapidité remarquables, de porter de suite avec précision et netteté ce jugement pratique motivé qui clôt le débat : c'est là proprement ia décision^ la résolution^ qualités éminentes, également éloignées des conclusions îrrélléchies et des indécisions sans fin, et sans lesquelles on n'est guère capable de grandes choses. « Ne prendre que le temps exactement nécessaire à la délibération et rien de plus, c'est faire preuve du plus haut développement possible d'intelligence et de volonté combinées*. »
• Inversement la lenteur n'est pas nécessairement l'irrésolution. Elle peut résulter simplement d'une réflexion plus laborieuse, de je ne sais quelle lourdeur dans l'exécution du travail d'organisation intellectuelle, jointe à une moindre rapidité du courant centrifuge ; elle se concilie fort bien alors avec des qualités estimables : la gravité, le sérieux moral, et aussi la force, la fermeté. L'irrésolution, l'indécision, qui n'est nullement l'indiEFérence et l'inertie, consiste dans une prolongation indéfinie de la délibération qui se
1 Bain. Les Émotions et la Volonté', trad. fr., p. 399. Paris. Félix Alcan.
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poursuit, non sans angoisse en bien des cas, mais sans conclusion.
Ce n'est pas Tiraraobilité de la volonté, c'en est l'oscillation perpétuelle, sans rupture définitive d'équilibre. Elle tient fréquemment à une perspicacité intellectuelle trop aiguisée, trop difficile à satisfaire, à une certaine surabondance d'idées, d'objections, de raisons de douter, de motifs d'abstention, de telle sorte qu on étudie encore les éléments du procès alors que la sentence devrait être depuis longtemps, non seulement rendue, mais exécutée. Elle résulte aussi de ce qu'on ne possède pas la somme d'audace et, si j'ose dire, d'imprévoyance, nécessaire pour accepter un parti, pour assumer des responsabilités, pour créer une situation nouvelle en se sentant prêt à en subir les conséquences, pour jeter comme le Brenn son épée dans un des plateaux de la balance. L'irrésolution comme trait de caractère témoigne donc moins, suivant la juste remarque de Schopenhauer, d'un défaut d'intelligence que d'un défaut de courage. Aussi arrive-t-il souvent que ces crises d'indécision, de timidité, se terminent enfin par un élan assez aveugle; par fatigue et pour sortir de cette pénible incertitude, on s'abandonne tout à coup à la première ou mieux à la dernière impulsion venue. Seulement l'hésitation va bientôt paraître, accompagnée de regrets et de remords, suivie d'une poussée nouvelle qui pourra se produire dans un sens tout différent. La vie des personnes appartenant au type que je décris, est donc faite tout à la fois d'irrésolutions sans cesse renaissantes et de résolutions subites et procédant par soubresauts.
Nous touchons ici à quelque chose de nouveau. Une fois formée, la volonté peut être plus ou moins persévérante ou instable, plus ou moins durable ou labile. Il arrive chez beaucoup d'individus que la volonté ne parvienne à se conslituer que d'une façon temporaire; elle se défait presque
aussitôt que formée, elle ne se continue pas en se recréant à chaque instant identique, elle demeure chancelante et mobile. Un motif Ta provoquée, un motif nouveau viendra la ruiner et donner naissance à une décision tout autre. « La volition, écrit M. Ribot, est un état définitif... Chez les natures changeantes ce définitif est toujours provisoire, c'est-à-dire que le moi voulant est un composé si instable que le plus insignifiant état de conscience, en surgissant, le modifie, le fait autre. Le composé formé à chaque instant n'a aucune force de résistance àTinstant qui suit^ »
C'est le « règne des caprices », dont le caractère des hystériques nous offre une image amplifiée. Tel est le caractère de ces personnes à la volonté chancelante, qui à chaque instant changent d'idées, font le lendemain ce qu'elles refusaient d'entendre la veille, très décidées en apparence, et apportant la même obstination momentanée dans toutes leurs déterminations successives et contradictoires. Elles rappellent cet Arlequin, dont parle Jean-Paul, qui paraissait sur la scène avec deux liasses de papiers sous les bras : « Que portez- vous sous le bras droit ?» — « Des ordres ». — « Et sous le bras gauche? » — « Des contreordres ». — Or, cette instabilité du vouloir, cette absence de persévérance, de continuité, c'est proprement la faiblesse, puisqu'elle nous amène à subir avec une extrême facilité toutes les sollicitations, à nous laisser aller à tous les entraînements des circonstances et des hommes, puisqu'elle annihile pratiquement nos forces en les éparpillant, en introduisant en nous l'incohérence et l'anarchie.
On s'explique bien aussi que l'entêtement soit une des fornîes accoutumées de la faiblesse. La suggestion du moment, précisément parce qu'elle est victorieuse, nous rend aveugles k l'égard de toute autre idée : on s'obstine