Ribot. Maladies de la Volonté, p
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Toutefois, qu'on le remarque, nous ne sommes encore en présence que d'une coordination partielle ; il ne s*agit que deTaptitude à vouloir fermement certaines choses. Mais bien souvent cette persévérance, rolte fermeté ne portent que sur certains points, non sur d'autres. Suivant la juste remarque de M. Paulhan, l'homme est composé de plusieurs systèmes qui n'ont ni même activité, ni même degré de sensibilité, ni même degré d'organisation. Inflexible à de certains égards on peut par ailleurs être mou et céder sans défense ; je connais des hommes capables d'une force de décision, d'une ténacité de vouloir, d'une continuité d'efforts très remarquables et très méritoires, en ce qui concerne telle ou telle fin qui leur tient à cœur, leur conception du bien moral et du bien social, tout au moins de tel ou tel devoir, et qui d'une façon très fréquente, lorsqu'il s'agit de faits de moindre importance, font preuve d'une singulière docilité, de souplesse et môme de faiblesse, pliant leur volonté devant celle d'autruî. Quand ils veulent, ils savent vouloir, mais en bien des cas ils ne veulent pas vouloir. C'est parfois insouciance, absence de préférences personnelles, conviction de Tindifférence des choses ; parfois aussi, désir de la paix, lassitude ; parfois encore c'est vif développement des instincts de sociabilité, crainte de contrister, de blesser, de froisser : s'il n'y avait qu'à lutter contre les événements ils iraient, sans peur des conséquences; mais ils hésitent à entrer en conflit avec les personnes qu'ils aiment et paraissent se laisser mener. A tel point qu'ils pourraient faire illusion à qui ne les connaîtrait que superficiellement. Quoi qu'il en soit, et quelque nombreuses que soient les nuances qu'il serait intéressant d^ noter à cet égard, on peut dire qu'une existence rest^ médiocre en somme quand la volonté, comprise comme non — venons de le faire, n'apparaît que rarement, n'interviei— i^ qu'accidentellement, ne concerne qu'un petit nombre points d'importance secondaire, ne se manifeste que d'ut
Les for&ées de La volonti^: lo;^
façon inlerrailtente, demeure comme noyée au milieu de déterminations fragmentaires et chancelantes. Elle s'élève dans la mesure où la constance y pénètre davantage, où s accroît l'importance, la valeur de ces volitions à longue échéance qui unifient la conduite, dans la mesure, en un mot, où la systématisation y devient plus généralisée, plus totale.
Chez la plupart des hommes, j'entends ceux qui comptent, il y a des traces d'incohérence. Plusieurs centres d'attraction simultanés ou successifs semblent se partager les énergies de l'individu. On est magistrat, médecin, professeur, homme d'affaires, et aussi père de famille, homme du monde, citoyen, autre chose encore, et l'on est tout cela séparément ; chacune de ces existences semble se dérouler pour son propre compte, indépendamment des autres; un principe différent préside à son organisation ; chacune a son caractère et même sa moralité propre. Quelquefois ces personnalités multiples sont successives ; la vie se compose de plusieurs phases dont chacune peut constituer un tout cohérent, mais dont l'ensemble n'est pas unifié ; un but poursuivi avec ardeur, avec persévérance pendant quelque temps, plu* sieurs années même, laisse, après une crise parfois cruelle, la place à un autre très différent, aussi ardemment et fortement voulu, qui devient à son tour le centre de gravitation de toutes les pensées, de tous les désirs, de toutes les actions.
Mais la vie pleine c'est celle qui est toujours d'accord avec e7ie-même, d'autant plus haute et d'autant plus féconde qu*43n y remarque moins d'oscillations, de divergences. Voici doixc la plus essentielle et la moins commune des qualités ^^ la volonté : l'unité. Ens et iiniim convertuntiu\ disait -'^i bnitz. Cela est profondément vrai du caractère. « Un ^^^■^^^cime inégal n'est pas un seul homme, ce sont plusieurs.» ^^ ^ quelqu'un c'est avant tout être un. Les grands volon-
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taires ce sont les rares individus qui, voulant toujours la même chose, ont pu réaliser de grandes choses. Us sont à lexlréme opposé des désajjrégés, des incohérents, des émieltés qui ne sont que des fragments d'hommes. L'harmonie des puissances psychiques, la systématisation des tendances, leur subordination sous la loi d'un principe supérieur réglant et ordonnant le cours de la vie entière, lui imprimant une orientation immuable, voilà la volonté dans toute sa perfection et, pour le dire en passant, dans toute sa liberté. Voilà aussi aussi le caractère qui, comme dit Kant, « consiste non dans un ensemble de qualités, mais dans Tunité absolue du principe interne de conduite ».
Accepter ainsi par avance et s'imposer à soi-même un principe constant de conduite, c'est prendre une résolution à échéance lointaine et perpétuellement renouvelable, c'est prendre une décision préalable en vue du moment où il sera nécessaire d'agir et c'est se sentir capable de toujours faire honneur à sa signature. — Or plus la résolution empiète sur l'avenir, plus cet avenir est in(;ertain, plus considérable est le nombre des actes partiels qu'elle intéresse, des tendances qu'elle devra arrêter ou orienter, moins elle a évidemment de chances d'être tenue. Il y a pourtant des résolutions prises pour toute une vie, et c'est en cela que consiste par exemple la vertu. Une très notable différence se remarque entre les hommes à cet égard. L'indolence, la lassitude, le dégoût, les plaisirs ou les peines du moment, les événements imprévus, le contact des hommes, mille sollicitations et mille accidents se liguent contre la résolution prise et le plus souvent en triomphent. Peu d'hommes ont assez de vaillance, de fierté, de ténacité pour résister et suivre leur chemin. Cette force de caractère suppose donc que l'impulsion a été donnée, non par une cause fortuite et transitoire et isolée, mais par un groupe considérable de motifs et de mobiles durables et cohérents, intéressant le
fond même de notre èlre ; elle suppose que nous sommes capables de nous être représenté clairement la fin et les moyens, de nous remettre fréquemment sous les yeux la représentation vive du buta atteindre, des raisons qui nous y sollicitent; elle suppose enfin que nous pouvons faire entrer dans ce système préétabli toutes les circonstances et toutes les impulsions nouvelles, que nous opérons une sélection rigoureuse, déterminée par cette sorte de finalité intérieure toujours agissante et toujours identique.
Et maintenant d'où vient cette cohérence, cette unité ? Est-ce seulement, comme le veut M. Ribot, de ce que le fond de ces caractères est « une passion puissante, inextinguible », que « cette passion c'est eux, c'est l'expression psychique de leur constitution telle que la nature l'a faite»? Faut-il croire qu'en dernier ressort tout résulterait uniquement de la stabilité de leur humeur, du ton permanent de leur sensibilité, de l'identité de leur organisme? — Mais l'égalité d'humeur, l'invariabilité relative de la cénesthésie, si elle rend compte peut-être ou plutôt si elle est la base physique de la conscience que nous prenons de l'unité et de l'identité personnelle, peut-elle vraiment expliquer la persévérance, la constance, la fermeté delà volonté? De même la persistance d'une passion unique — si tant est qu'une passion puisse être ainsi continue, invariable, sans rémissions, d'une régularité parfaite de développement et capable d'exercer sa prise sur tous les actes, toutes les tendances, toutes les manifestations et tous les moments de notre conduite, — la permanence d'une passion, dis-je, expliquerait peut-être la production de colitions semblables^ mais non de la même volonté^ non pas surtout cette domination de soi et des événements, « cette unité de but toujours poursuivi , créant au gré des circonstances des coordinations et adaptations nouvelles ».Tout au moins faut-il reconnaître que, si une grande passion peut conférer à la conduite une
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certaine unité, il existe des hommes chez qui runiié vient de la volonté môme, de la raison, de Tacceptation d'une refile immuable, immuablement voulue. Les grands passionnés ne sont pas — il y faudra revenir — la même chose que les grands volontaires. Ceux-ci restent les mômes, parce qu'ils se veulent les mêmes. Ce qui fait que chez eux « tout consent et tout conspire » comme disaient les stoïciens, c'est « la confiance en soi » « l'habitude de soi » suivant les expressions de Guyau, c'est-à-dire l'affirmation pratique sans cesse renouvelée qu on sera ce que Ton est et ce que Ton a été. Non seulement alors on est un, mais encore on se fait un. La volonté, à cette hauteur, est créatrice d'ellemême.
Mais n'anticipons pas et revenons à notre analyse. Cette puissance supérieure de la volonté, grâce à laquelle l'homme ne subit pas le destin et n'attend pas l'avenir, mais les prépare et les réalise, cette énergie dominatrice peut se manifester en deux directions principales. Nous l'avons déjà remarqué, la volonté est tout ensemble principe d'action et pouvoir d'inhibition et Tune ou l'autre de ces deux formes peut devenir prépondérante et marquer d'un trait sûr et tranché deux sortes de caractères. La volonté peut en effet se proposer tantôt un but extérieur, la réalisation d'une grande œuvre matérielle, sociale, morale, scientifique, artistique, tantôt un but intérieur, la réalisation en soi de l'harmonie de l'âme, de sa beauté, de sa liberté, la réalisation d'un idéal de sagesse ou de sainteté. Dans un cas, ce qu'on modèle, ce qu'on pétrit et domine, ce sont les événements et les hommes; dans l'autre, sa propre nature, ses passions et ses désirs. La parfaite possession de soi n'est pas de ces deux œuvres la moins haute et la moins difficile ; la puissance de volonté d'un Epictète n'est pas inférieure à celle d'un Jules César. Corneille a raison de nous montrer Auguste plus grand, « maître de soi » que « maître de l'uni-
vers ». Marc-Aurèle, qui a connu Tune et Tautre de ces entreprises, savait à quoi s'en tenir à cet égard : il est moins malaisé peut-être d'être un grand empereur qu'un grand caractère.
IV. — Il est maintenant facile de résumer toutes les descriptions précédentes, ou plutôt d'en dégager un certain nombre de types principaux, exprimant les formes essentielles sous lesquelles se présente la volonté chez les différents hommes. En résumé, on rencontre trois grandes catégories d'individus : 1** ceux qui ne peuvent pas, ne savent pas, ne veulent pas vouloir : les gens sans volonté; 2° ceux chez qui la volonté intervient moins accidentellement, chez qui elle arrive à se former, mais d'une façon transitoire et instable ; 3° enfin les vrais, les grands volontaires. Il les faut brièvement passer en revue, en notant les variétés les plus caractéristiques de chaque espèce.
A. — Dans la classe des hommes sans volonté, — abstraction faite, comme toujours, des cas purement pathologiques — on peut, avons-nous dit déjà, distinguer trois formes principales :
1° Les amorphes^ les gens sans ressort, sans initiative, pâtes molles sur lesquelles marquent toutes les empreintes;
2° Les routiniers^ esclaves de leurs habitudes, réduits en quelque sorte au rôle de machines. Dans Tun et l'autre cas, la volonté fait défaut parce qu'il y a surtout manque d'impulsion ;
3° Enfin l'excès d'impulsion empêche aussi la volonté de se former ; ce sont les liiipulsifs-instables^ perpétuellement changeants, fantasques, explosifs et incohérents.
B, — Passons à la catégorie des hommes dont la volonté, déjà apparente, manque de fermeté, de tenue, de persévérance : ce sont des volontaires incomplets ; ils forment transition et se rapprochent tantôt des types que nous venouç.