‹ Les éléments du caractère et leurs lois de combinaisonChapitre 43 sur 92 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

I. — Ce n'est pas assez que de déterminer, comme on a mté de le faire dans les chapitres qui précèdent, les modes épiques de la sensibilité, de Taclivité et de Tintelligence ;

reste h rechercher suivant quels rapports sont reliés entre ux ces éléments du caractère, de façon à donner naissance

des combinaisons définies.

A coup sûr, on aurait d'une personne donnée une certaine onnaissance si Ton notait avec soin à laquelle de chacune !es catégories précédentes elle se rattache; si Ton pouvait ire par exemple : au point de vue de la sensibilité, c'est 1 émotif-vif; au point de vue de la volonté, un impulsif un instable; au point de vue de l'intelligence, un imaatif, — ou au contraire, c'est un apathique, un actif lent,

esprit routinier. — Pour fixer les idées, prenons deux ntn^ples et essayons de tracer deux portraits, où nous ne ^ï>.s entrer aucune donnée anecdotique ou biographique : ^CDrtraits y perdront sans doute en vé7'ité individuelle, ^ y gagneront peut-être en vérité génériqite, en valeur ^ Tie.

112 LRS LOIS DR COMPOSITION DRS l-'lLKMKNTS DU CARACTÈRE

M. X... (Portrait I). Sensibilité très étendue et très profonde, d'une acuité presque maladive, très mobile aussi; d'une extrême délicatesse de souliments qui le fait paraître à la fois timide et ironique, l'aniène à se renfermer en luimôme par crainte des contacts et des froissements, et à . railler ses propres sentiments par peur de trop souffrir en les sentant méconnus ; on le croirait peut-être malveillant et chagrin, si Ton ne sentait vile en lui je ne sais quelle mélancolie un peu amère, venant de ce qu'il refoule ses tendresses pour ne pas s'exposer à les déflorer en les faisant connaître. Sa susceptibilité, sa vanité même, sont teintées de souffrance. De désirs abondants et capricieux ; facile à l'enthousiasme et au désespoir; égoïste et toujours prêt à aimer, je veux dire avide de se donner et prompt à se reprendre.

D'intelligence pénétrante, subtile, curieuse, très amoureuse du beau et du rare, très artiste; d'imagination riche, ardente et inventive, mais tourmentée et tourmentante; capable d'admirations subites et ne se satisfaisant de rien; envisageant les choses, les personnes et les événements à un point de vue esthétique et sentimental; d'esprit inquiet et mobile, peu réfléchi, répugnant à l'abstraction et au raisonnement calme; intuitif et rêveur, avec une sorte d'horreur du positif et du « sens commun ».

L^activité n'est pas spontanée, mais réagissant d'une manière fébrile et explosive ; traversant des phases d'activité ardente et de stérilité douloureuse; irritable et nerveux, agissant par poussées et retombant dans l'inertie, violent et faible, se décidant brusquement sous l'impulsion des émotions du moment, et revenant aussi brusquement en arrière; volonté prompte de vouloir, mais également de ne plus vouloir. Impétueux par saccades, mais sans continuité, san^ persévérance, sans calme et sans fermeté : des caprices et==i\

des impulsions plutôt que de la volonté vraie. Au total, un ^

nature riche, mais instable, à contrastes violents, sans por

■-.^nsi

dération, esclave de ses nerfs toujours vibrants, nullement maître de soi.

M. X... (Portrait II). Sensibilité médiocre, apathique, indifférent à presque toutes choses (sauf en ce qui concerne quelques points plus sensibles, en particulier certaines opinions politiques, une assez vive vanité de situation et de nom); en tous cas nullement émotif ou sentimental, sans inquiétudes pour les autres, capable d'affections mais peu étendues et toujours calmes et tièdes, ne cherchant pas à se dévouer pour ceux mêmes qu'il aime, aimant surtout ses aises et ses habitudes ; ayant des besoins pMtôt que des désirs, et nullement passionné ; naïvement égoïste, sans raffinement et sans calcul, et point méchant ou malveillant; serviable au besoin, pourvu qu'il ne lui en coûte pas trop, franc et loyal, maïs volontiers bourru ou grognon, quand on trouble ses manies, avec une tendance à des brusqueries un peu brutales, à des accès de colère courts et violents.

Intelligence peu brillante, lente, peu pénétrante mais avec du bon sens ; mémoire précise, pratique, conservant nombre de petits faits; imagination terne et lourde, très peu esthétique; peu capable d une grande concentration d'esprit et de méditations longues et désintéressées ; borné à son métier et à rindispensable, sans curiosités étrangères, s'accommodant d'opinions toutes faites, sans grand souci de les concilier entre elles, sans désir de s'ouvrir des horizons nouveaux, de renouveler et de multiplier les points de vue, de se faire une conception vraiment personnelle.; en somme un esprit sans originalité, régulier, mais routinier et quelque peu étroit.

Assez bien doué du côté de l'activité spontanée qui ne manque pas d'énergie et de continuité, mais avec une lenteur caractéristique ; besoin de mouvement et résistance à la fatigue, marcheur, chasseur, aimant à s'occuper et s'employant d'ailleurs volontiers à des besognes médiocî^^., ^ 4^^

114 LKS LOIS DK COMPOSITION |)KS KLKMKNTS DU CARACTI^RE

occupations factices et routinières, se créant des habitudes, s'y tenant, tournant dans son cercle. De la persévérance et du calme plutôt par manque de réactivité et force d'inertie que par énergie réfléchie et force de caractère ; cédant par indolence, résistant par suite du mouvement acquis. Aucune disposition à devenir soit un héros fougueux, soit un héros passif. D'un mot, un bon garçon un peu maniaque, honnête et assez facile à vivre par goût de la tranquillité.

Je le répète, savoir cela d'un homme, c'est bien, pratiquement, connaître son caractère. Mais, au point de vue théo-, rique, une question capitale se pose. La rencontre de ces divers éléments dans un individu est-elle purement fortuite? Pourrait-il se faire aussi bien que la nature sensible de Tun se trouvât associée à la nature intellectuelle ou active de l'autre ? Ces traits ne sont-ils pas au contraire rattachés entre eux par quelque lien constant? N'est-il pas vrai qu'ils ne sauraient se combiner au hasard, que ceux-ci ont une tendance à aller ensemble, ceux-là une sorte de répugnanceinvincible à s'unir? 11 semble évident à priori et rexpérienc» démontre surabondamment que toutes les combinaisons n sont pas également possibles, qu'il y a des liaisons sino; nécessaires, du moins relativement constantes, que tels élé— ^' ments sont presque toujours donnés en même temps, tel^ -ts autres très rarement, ces derniers presque jamais. C'est ains: -^^^i qu'il peut y avoir une science du caractère, parce qu'il doi S: -•it exister des lois de coexistence et des lois d'exclusion.

Avant d'en aborder la recherche il convient d'en préciser la nature.

II. — Parmi les psychologues, avons-nous dit, c'est Tain^ .^roie qui semble avoir le mieux posé le problème. On peut don^ m::^^^ prendre pour point de départ ses idées sur ce point. Toute ^^^' fois, elles ont été si fréquemment exagérées et faussées qu'iî: ""^'i' n'est pas inutile de les rappeler brièvement. Ce qui a surr^' ''-

tout frappé dans l'œuvre de Taine, et ce qu'on a de préférence retenu, ce sont des formules violentes d'une violence voulue, par lesquelles il exprime sa prétention générale d'étendre au monde moral le déterminisme rigoureux qu'on n'avait guère osé appliquer qu'au monde physique, d'enfoncer au cœur de l'homme « les tenailles d'acier de la nécessité ». Il a donc dit : la formation des grands courants historiques, Tapparilion et l'évolution des écoles artistiques et littéraires, le génie d'un écrivain, d'un peintre, d'un sculpteur, ne sont que a des problèmes de mécanique »; « un siècle est une définition qui se développe » ; « notre esprit est une machine construite aussi mathématiquement qu'une montre » ; « l'homme est un théorème qui marche ». Et voilà pourquoi on admet couramment que Taine traite de Thomme en géomètre, qu'il le veut déduire de certaines formules, qu'il ne fait que combiner des forces (race, milieu, moment) pour en construire mécaniquement la résultante. Et cela, encore que relativement exact, est au fond erroné. C'est en effet bien plutôt l'histoire naturelle, Tanatomie comparée qui lui ont servi de guides. Il est avant tout, comme il le répète lui-même, un « naturaliste de l'esprit », il veut faire de la « zoologie morale * ».

Or, que nous apprend la zoologie? Les caractères d'un être, remarque Jussieu, n'ont pas tous môme importance ; il faut les peser et non les compter ; il en est qui entraînent avec eux un groupe plus ou moins considérable de caractères de valeur moindre, et qui par conséquent exercent sur l'ensemble de l'être une influence plus considérable. D'autre part, les organes sont distribués dans une même classe suivant un même plan et ne peuvent être transposés bien qu'ils puissent être modifiés, transformés, atrophiés* Mais, suivant la loi de balancement des organes, énoncée par Geoffroy-Saint-

1. et. Ribot. Taine et sa Philosophie, in Revue philosophique, juillet 1877.

ne LES LOIS DK COMPOSITION DKS ÉLÉMENTS DU CARACTÈRE

Uilaire, le développement exagéré ou ratrophie d'un système organique doit entraîner une atrophie ou un développement correspondant dans d'autres systèmes. Car les traits de conforniation d'un être ne sont pas indépendants les uns des autres ; il y a entre eux des connexions oi^ganiques et des corrélations organiques : « les parties d'un être devant toutes avoir une convenance mutuelle, il est tels traits de conformation qui en excluent d'autres ; il en est au contraire qui en nécessitent; quand on connaît donc tels ou tels traits dans un être, on peut calculer ceux qui coexistent avec ceux-là ou ceux qui leur sont incompatibles ^ »

En un mot, un vivant forme un système où tout est lié et où il existe une hiérarchie de caractères.

Toutes ces lois, dit Taine, et d'autres aussi (celles de l'hérédité, de la sélection, de l'adaptation, etc.), qui régissent les vivants, peuvent passer de la zoologie à la psychologie ; elles s'appliquent aux fonctions de la vie consciente comm& aux systèmes organiques. « Il y a un système dans les sen —

timents et dans les idées humaines... Les diverses inclina

tions ou aptitudes s'équilibrent, s'harmonisent, se tempèren "^

les unes les autres sous quelque penchant ou faculté domi ^' nante... Si tel ressort l'emporte, il accélère ou fausse W ^^ mouvement de tous les autres... Dans une même race, ^ ^ une même époque, la même constitution psychologique s* -^s^ retrouve sous les innombrables variétés qui la dérobent . ^

première vue... Tout changement local entraîne un chan-^'^*^' gement général... Les caractères dominateurs trouvés, tout j9 -1^ la constitution psychologique de l'individu s'en déduit. ^^

Avec sa logique outrancière, Taine, sans aucun doute, ^

poussé beaucoup trop loin ; ces relations, ces dépendant mutuelles, il les considère comme infiniment trop rigoi reuses ; les comparaisons tirées de la mécanique, dont z: ^^

Page 1