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CHAPITRE II

DES RELATIONS EXISTANT ENTRE LES MODES DE LA SENSIBILITÉ ET CEUX DE L'INTELLIGENCE

I. — De tout temps, les psychologues ont professé que des rapports singulièrement étroits rattachent Tune à Tautre la sensibilité et Tintelligence. On a montré que rexaltalion, la dépression ou la désorganisation de Tune s'accompagnent généralement de modifications correspondantes de l'autre. Où le désaccord commence, c'est lorsqu'il s'agit de savoir si l'une des fonctions de la vie consciente est exclusivement conditionnée par Tautre, et quelle est celle qui est ainsi subordonnée et dépendante. L'école intellectualiste (d'origine cartésienne), pour qui la sensibilité n'est rien que de l'intelligence obscurcie, devait tout naturellement considérer les phénomènes affectifs comme étant sous la dépendance des phénomènes intellectuels. Ce ne sont pas seulement les sensations représentatives qui, d'après elle, se ramènent à des pensées confuses, ce sont aussi les plaisirs et les peines, les émotions et les passions qui consistent essentiellement en des idées inadéquates, en un trouble de la raison, et comme disaient déjà les stoïciens, en des jugements faux. Herbart et son école représentent cette doctrine sous sa forme moderne ; c'est le cours des représentations, sa lenteur ou sa vitesse, son incohérence ou sa cohérence, ce sont les rapports que soutiennent entre elles les représentations qui conditionnent et qui constituent les émotions et tous les états affectifs. On pourrait même regarder cer-

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tains aliénisles et physiologistes comme se rattachant plus ou moins expressément à ce système, Esquirol, par exemple et partiellement M. Ch. Richet. — Par contre, Técole physiologiste, qu*on pourrait appeler ici Técole sensualiste, considère volontiers Tintelligence comme un phénomène secondaire, surajouté, et se trouve par là même conduite à estimer qu'elle est toujours conditionnée par la sensibilité. On ne s'est pas borné à reprendre, en les modifiant, tous les arguments d'ordre proprement théorique qu'avait accumulés Schopenhauer pour déposséder l'intelligence de sa suprématie. On s'est adressé aux faits, on a essayé d'établir par l'observation clinique, par l'étude des cas pathologiques, par l'expérimentation même, que Tétat de la pensée résulte de celui de la sensibilité, que les altérations d'ordre intellectuel qui se manifestent dans toutes les psychoses dérivent d'altérations d'ordre affectif, qu'on n'avait pas su noter ou qu'on avait considérées comme des effets, tout au plus comme des concomitants, alors qu'en réalité ce sont les vraies causes. On a voulu montrer que toutfe coordination ou incoordination mentale a pour condition nécessaire et suffisante l'organisation ou la désorganisation des tendances sensibles ; que le défaut, l'excès, le degré variable de systématisation des sentiments et des émotions suffisaient à expliquer la lenteur ou la rapidité, la cohérence ou l'incohérence des idées. Renversant, en quelque sorte, les termes mêmes de la doctrine de Herbart, pour qui les états affectifs « proviennent » de troubles survenant dans le « cours des représentations », on soutient que le lien sous-jacent de nos associations d'idées est toujours un état affectif. Nous n'avons pas ici à discuter cette théorie qui, dans son ensemble, nous paraît plus proche de la réalité que la précédente. Remarquons seulement que la très grande part de vérité qu'elle contient ne doit pas nous faire méconnaître cette vérité opposée, à savoir que l'intelligence réagit profondé-

ment à son tour sur la sensibilité, qu'elle la pénètre, qu'elle la transforme, la resserre ou Télargit, en modifie la direction, en altère la nature môme. Il semble bien établi, par exemple, pour certaines maladies mentales consistant essentiellement dans des dispositions particulières de la sensibilité (la mélancolie entre autres), que non seulement les idées peuvent développer les troubles affectifs, les renforcer en quelque sorte par une espèce de choc en retour, mais encore en être parfois la cause déterminante *.

Ce qui demeure incontestable et ce qui ressort avec une parfaite évidence de Tœuvre entière des neuropathologues, c'est que, dans toutes les formes d'aliénation mentale, dans toutes les psychoses, il existe des désordres simultanés et corrélatifs dans la sphère de la sensibilité et dans la sphère de la pensée. Des relations de même ordre et aussi étroiles doivent sans doute se rencontrer à l'état normal, et ce sont celles-ci qu'il s'agit de dégager. Si donc nous sommes fréquemment amenés, par la suite, à rappeler les résultats auxquels est arrivée la pathologie mentale, ce sera seulement pour montrer sous une forme plus frappante les faits aussi réels, quoique infiniment moins apparents, qui se produisent chez l'homme sain, ou réputé tel, le seul que nous ayons à étudier.

II. — Une première question s'impose : le développement de rintelligence est-il inversement proportionnel au développement de la sensibilité? Ou plus exactement, car en ces termes beaucoup trop généraux et trop vagues, la question serait mal posée, est-il vrai que, comme s'exprime M. Letourneau, « ce que Thomme gagne en impressionnabilité morale, il le perd en puissance intellectuelle et inversement^ ». Est-il vrai que la suractivité intellectuelle ait

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